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"Tjilatjap" et île Kambangan |
Tjilatjap
29 avril 1935
Qu’est-ce
que tu auras pensé, quand tu n’as pas trouvé la petite enveloppe bleue au
casier (de la poste), comme
d’habitude ? J’espère seulement que tu ne t’es pas fait trop de soucis
pendant cette dernière semaine. J’inclus ici ma lettre du 22 avril. Je l’avais
fait porter au bureau par mon djongos qui l’a déposée là, pendant l’absence de
notre petit chinois, Liang, le jeune
si dévoué à Buby, et voilà que les autres chinois, jaloux de Liang, ne l’ont
pas averti que ces lettres étaient là et qu’elles devaient partir. Ainsi il les
a trouvées trop tard, le train était déjà loin, et vers midi il est venu vers
moi, me raconter l’histoire et me suppliant de ne rien dire à Oscar aussi
longtemps qu’il était encore au lit, car alors Toean (Tuan, Master) se
fâcherait et ne guérirait pas si vite. Je lui ai promis de garder le secret
jusqu’à ce qu’Oscar serait mieux, et le jour avant que Buby retourne au bureau
je le lui ai dit. Il s’est naturellement fâché et il a engueulé ces zigues au
bureau, de la belle manière. Au fond cela ne servait pas à grand’chose, les
lettres n’étaient pas parties, et la déception vous était causée.
Une fois
pour toutes, mes chers tous, ne vous en faites jamais quand pendant une semaine
vous ne recevez rien, voyez-vous le courrier dépend de tant de circonstances
souvent imprévues. Cette semaine par exemple, nous n’avons pas encore reçu vos
lettres non plus, car l’avion a eu une panne de benzine, je cois, et arrivera
aujourd’hui seulement, au lieu de samedi, donc avec trois jours de retard. Et
comme vous voyez, nous sommes de nouveau à Tjilatjap,
depuis hier après-midi. Buby est naturellement tout à fait remis et nous venons
d’apprendre qu’ici à Tjilatjap tout le monde a eu la même chose. Il doit y
avoir eu qq.chose dans l’eau ou dans le lait, je ne sais pas, mais enfin, tout
est bien qui finit bien. Oscar est furieux d’être ici, car nous soupçonnons que
Elout, a plutôt été faire la noce à Bandoeng au lieu d’aller en tournée, et
pour des choses pareilles, Oscar n’entend pas plaisanter et venir perdre son
temps ici alors qu’il a la fin du mois à liquider à Keboemen. Ce Elout, pendant la semaine qu’il a
passée ici, s’est terriblement fait décrier, c’est un type excessivement câlé,
mais un noceur, il peut boire comme un trou sans jamais rien en ressentir
(comme René) et il fait la cour à toutes les femmes. La fois passée il a aussi
voulu entamer un flirt avec moi,
mais je l’ai gentiment éconduit. C’était en rentrant du Soos en auto, il a
voulu commencer par me tenir les mains, etc, mais la Nägeli n’est pas faite de
ce bois-là, raison de plus qu’elle est mariée maintenant, et aussi je ne vais
pas faire cela avec un des supérieurs de Buby, que l’on rencontrera encore
souvent, et aussi en compagnie de sa propre femme. Enfin, il a été un peu piqué
au moment même, je crois plutôt qu’il a eu un peu honte, car il m’a ignorée
pendant un bon moment, mais le jour après il a de nouveau été très aimable
flirtant avec la femme à Erkelens,
et traitant Madame Woldringh as a lady ce qui m’a fait bien plaisir, et à Buby
aussi. Ach, tout comprendre, c’est tout pardonner. Ce Elout est un jeune type
encore, de l’âge de Buby, auquel son nouveau poste de directeur est un peu
monté à la tête. Il est aussi parvenu dans ses manières, mais si lui ne sait
pas bien rester à sa place, moi je le saurai et ne me laisserai pas prendre
comme la petite Erkelens, qui en ce moment est avec eux à Bandoeng. Vous pouvez
vous penser le reste. Elle ne sait pas garder les distances non plus, appelant
Elout par son nom, lui disant Luusbueb
(coquin), etc. en hollandais
naturellement. Avec cela elle se
croit beaucoup plus intelligente que la « Matam » Woldringh, mais rira bien qui rira le dernier. Elout
nous respecte et a bien vu que je n’étais pas aussi bête que j’en avais l’air,
il n’est pas bête, vous savez. Sa femme est avocate mais elle est en Hollande
pour le moment ! Il m’a déjà dit qu’il me l’amènerait aussi à Keboemen,
une chose qu’il ne dira sûrement pas à la petite Erkelens !!! En tous cas,
mes chers, je suis bien contente d’être française, d’être welsche, je suis
élastique, souple, je sais que je saurai très bien m’entendre avec Elout, cela
sera comme avec Schwab dans le temps, une fois qu’ils savent à quoi ils en sont
les types, ils se montrent de leur côté intéressant, pour le reste ils trouvent
assez de femmes. C’est ce pauvre Erkelens qui doit toujours conduire l‘auto ou
s’asseoir devant avec le chauffeur !!! pensant que les beaux yeux de sa
femme lui procureront de l’avancement. En attendant les circonstances semblent
bien lui être favorables, car Mr. Hoekmann, le nouvel administrateur de
Tjilatjap, à peine installé, en est déjà reparti, et voilà la fabrique sans administrateur.
De nouveau. Nous ne savons pas au juste pourquoi H. est parti. Il sera placé à
Batavia, au bureau central. Nous croyons qu’il manquait de confiance envers
lui-même. C’est un célibataire, et je crois qu’il broie un peu du noir, c’est
un type du genre de Buby, tranquille et comme il faut, qui ne pouvait pas se
trouver bien dans le cours d’eau de Tjilatjap.
Pour le
moment les choses sont donc de nouveau indécises avec la Mexolie. Nous viendrons tous les 10-15 jours à Tjilatjap, chaque
fois qu’Erkelens devra se rendre en tournée. Il a bien des chances de devenir
administrateur, vu que maintenant c’est un des plus anciens dans la société. Ce
sera embêtant pour les v.Tinteren qui ne s’entendent pas bien avec, mais nous
aussi avons peur d’être placés ici comme comptable sous Erkelens. Autant que
j’aime Tjilatjap, autant que je crains de devoir y venir sous ces
conditions-là, surtout pour Buby. Mais enfin, cela ne sert à rien de s’en
faire, tout arrivera comme cela devra. Dans la vie, surtout dans la vie ici aux
Indes, il ne faut jamais se faire de souci pour quoi que ce soit, oh, tout
s’arrange toujours ici, d’une manière ou d’une autre, mais tout finit toujours
par s’arranger. C’est connu.
Samedi
soir nous avons été à Premboen, soirée de tennis. Les Engelhart étaient vite
venus me le dire quand Buby était encore au lit et moi je devais le dire plus
loin, aux Röhwer etc. Entre temps nous avons demandé au Dr. Peddemors s’il voulait aussi aller à Premboen, car naturellement
il connaît les Engelhart. Le Dr. a accepté avec plaisir et nous lui avons
demandé si nous pouvions monter dans sa voiture, ce qu’il a aussi accepté avec
plaisir. Les choses étaient donc réglées, et le vendredi soir quand j’ai été
demander à la Rickshaw quelle réponse je devais donner aux Engelhart, elle m’a
de nouveau dit : - oh, nous ne savons pas encore si nous y allons ou pas,
enfin, les Engelhart le verront bien si nous arrivons. Moi j’ai répondu, bon,
en tous cas, nous y allons sûrement. - Oh, oui ? Comment y allez-vous
alors ? – Oh, nous sommes invités par le Dr. Peddemors ! Vous auriez
dû voir la gueule qu’elle a poussée mais ils ont tout de même eu assez de
caractère pour ne pas venir à Premboen. Quant à nous, nous nous sommes bien
amusés, avons fait de nouvelles connaissances et sommes surtout contentes de
connaître les Peddemors. C’est un jeune ménage, 2 enfants, très sympathiques.
J’ai demandé à madame si elle aimerait venir jouer au tennis chez nous vu que
le tennis du club était si éloigné de leur maison. Maintenant, aussitôt que
nous serons de retour à K. nous demanderons à rendre visite aux Peddemors, pour
entrer en relation correctement, et ensuite nous aurons de la compagnie. J’aime
bien la jeune femme, elle doit avoir été institutrice, elle est aimable, mais
franche et saine d’esprit. C’est une vraie femme de médecin, qualité
appréciable, c’est une Hollandaise, une femme qui a suivi son mari aux Indes
comme moi, qui a quitté sa famille. Nous avons passé les deux par les mêmes
émotions, nous avons en beaucoup de choses les mêmes intérêts, c’est comme ici avec
Wies, de sorte que je me promets beaucoup de cette nouvelle relation. Oscar
aussi s’entend bien avec lui, et il y a encore un jeune docteur célibataire qui
vient d’arriver pour remplacer Dr. Vonck.
Nous jouons tous au tennis et nous allons bien nous amuser. Vous voyez donc
qu’il y a toujours quelque chose qui bouge chez nous, et ainsi le temps passe,
c’est effrayant.
Bientôt
nous partirons pour Soerabaya, dans
2 mois, 8 semaines, un rien de temps.
Si Hedy a
quelque chose en petite robe, il faudrait pas attendre trop longtemps avant de
me les envoyer, car il faut penser que les paquets prennent toujours 5 semaines
environ pour me parvenir, et après il faut encore que je les couse, ce qui ne
va pas si vite non plus. Si tu trouves quelque chose en petite robe d’après
midi, simple, mais élégante, en tissu de coton par exemple. C’est toujours
frais, joli, cela se lave, c’est propre, jeune et aéré. Surtout pas de tissus
trop cher ou trop compliqué, trop fin. Pensez, la robe bleue, ma jolie robe
bleue de Max, elle ne tient pas. Je l’ai lavée deux fois jusqu’à présent,
seulement à l’eau de savon froide, mais vu que le tissu est tissé très vaille,
il se déchire à toutes les coutures, pourtant je les ai faites à 1 ½ cm du
bord. Grâce aux restes que tu m’as envoyés, je peux bien la rapiécer, mais ce
n’est plus la même chose, tu comprends. C’est Buby qui la regrette tant, cette
petite robe, il me trouvait si bien avec. Pour venir ici j’ai mise celle de
Hedy, la sable avec la corde comme ceinture. Elle a eu beaucoup de succès, mais
je dois encore changer qq.chose aux manches que je n’ai pas cousues
soigneusement. Nous sommes partis de Keboemen hier, dimanche après midi à 3 1/4
heures, mais à 3 heures je repassais encore cette robe ! Enfin, n’est-ce
pas je puis compter sur toi et sur Hedy pour m’envoyer deux petites toilettes
d’été, des petites robes simples, faciles à porter et surtout pas trop chères.
J’aimerais beaucoup du blanc, vu que
la teinte me va bien et que Buby se promènera aussi en uniforme blanc, alors tu comprends !!!
Samedi
soir et à midi déjà, nous avons entendu par radio que papa Woldringh s’était
donc retiré des affaires (membre du
conseil d’administration de la Banque centrale des Indes Néerlandaises).
C’était drôle d’entendre la lecture de cette dépêche et de penser qu’il
s’agissait de Fatherli.
Il part
cette semaine depuis Keboemen, un petit paquet pour mon Faaather, alias cher
vieux macaroni. Le petit paquet contient 2 bracelets noirs que tu mettras immédiatement
autour du poignet et que tu n’enlèveras plus, en aucune occasion. Ce sont des
racines, nommées akar-bahar, qui doivent contenir des substances de radium et
qui sont excellentes contre les rhumatismes.
Vous savez que moi aussi je porte
un de ces bracelets, et vraiment je n’ai presque plus jamais à me plaindre de
rhumatismes. Ici, il y a beaucoup de monde qui jure par cela, moi je n’y
croyais pas au commencement, mais j’ai été obligée de changer d’avis. Elles ont
une force mystérieuse ces racines, et les Javanais les estiment beaucoup. Je
t’en ai envoyé deux, Papali, parce que je n’ai pas pu m’en procurer une grosse.
Il te faut les porter les deux, et après 1-2 mois, tu verras que tu ne
souffriras plus tant. Papa Woldringh les a aussi longtemps portées dans le
temps. II te faudra avoir soin que les deux bouts se touchent toujours cela
doit faire contact Pour les courber tu n’as qu’à les tenir au-dessus d’une
flamme pas trop grande, et à la chaleur elles se laissent former à volonté.
Elles ne brûlent pas, c’est justement à cela qu’on voit si elles sont vraies,
car il y a aussi beaucoup d’imitations. Sitôt que j’en trouverai de plus
grandes, je te les enverrai. J’espère que tu n’auras pas de douane à payer.
Elles viennent de Bali, ces racines et d’une certaine place ici à Java, mais je
ne sais pas au juste d’où. (plante originaire des Iles Moluques)
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bracelet Akar Bahar |
Je me réjouis de trouver vos lettres en rentrant, car elles sont toujours attendues avec plaisir. C’est pourquoi je puis bien me représenter ta déception, et à vous tous vraisemblablement, vu qu’on y compte sur les petits papillons bleus.
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Princesse Juliana 1935 |
Nous
venons d’apprendre que demain c’est jour
férié, anniversaire de la princesse
Juliana (future reine de Hollande et
grand-maman de l’actuel roi Wilhelm-Alexander). La fabrique ici ferme et
nous aurons donc aussi congé. Nous
avons l’intention d’aller baigner tous, et d’en faire une bonne journée à la
plage. Cela nous fera du bien.
Oscar
vient d’avoir un téléphone de Bandoeng pour demander si tout allait bien, et je
pense que nous resterons jusqu’à mercredi ou plus tard, jusqu’à la rentrée de
ce trio noceur.
Oh, encore
une nouvelle ! Vous ne savez pas, mais mon Buby commence sérieusement à
envisager l’achat d’une petite voiture
qui permette d’avoir un peu plus de liberté dans nos mouvements, surtout si
nous restons encore à Keboemen. Maintenant que nos expériences sont faites, que
nous connaissons le terrain sur lequel nous avons à marcher, nous ne voulons
plus avoir une vie si isolée, cela a plus de désavantages que d’avantages, et
nous ne voulons pas passer pour deux vieux originaux. Enfin, on verra. En tous
les cas, ce sera John qui sera chargé de nous dégotter une voiturette mangeant
peu de benzine, pour Fl. 100.-. à 200.-. Vous savez que l’impôt sur les
voitures est aboli maintenant ici, et c’est le prix de la benzine qui a
augmenté, de sorte que l’on ne paye que si l’on emploie la voiture. Enfin, ne
va pas avoir peur que nous nous lancions trop à faire les grands. Non, nous
serons toujours prudents, mais n’oubliez pas qu’une auto ici avec ces immenses
distances est plutôt une nécessité qu’un luxe. Ce n’est pas la même chose qu’en
Suisse, et puis il faut aussi penser que nous sommes jeunes et qu’il nous faut
sortir un peu aussi, nous n’osons pas encore perdre l’habitude du monde. Je me
demande ce que vous en pensez, toi Faaather, quelle est ton opinion ? Il
ne s’agirait que d’un achat comptant, pas de dettes, en aucun cas.
Ce mois
d’avril ne sera pas bon non plus, comme salaire. Nous ne recevons que Fl. 25.-.
environ, mais les mois suivants seront meilleurs, selon toutes prévisions.
La
prochaine fois j’espère que je pourrai vous écrire plus tranquillement et
mieux.
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