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mardi 4 octobre 2016




Batavia

13 juillet 1937

A sa maman
Je ne ferai pas long feu cette fois-ci, mais je veux tout de même te remercier pour ta bonne lettre 166. Je suis contente de vous savoir en santé… si du moins tu me dis toujours la vérité !!!
Aujourd’hui j’ai commencé à emballer pour Soerabaya. Nous partons vendredi soir par le train de nuit. Il quitte Batavia à 6 heures, et le lendemain nous sommes à Soerabaya à 7 ½ heures. Nous ne savons pas encore où nous logerons, probablement dans une pension, vu que Buby n’a pas reçu de réponse de l’ami auquel il avait écrit. Nous reviendrons le 1 ou 2 août. Continue seulement d’adresser tes lettres à Batavia ou alors chez tante Engel, parce que chez elle j’irai sûrement une fois ou l’autre.
Samedi passé, ce Koo Koningsberger est arrivé, donc le frère de la fiancée (Ans) d’Eddy (frère de Oscar). C’est un très joli et gentil garçon. Vraiment je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi charmant. Il me rappelle tout à fait mes frères. Il aime aussi beaucoup sa sœur et nous nous entendons bien ensemble. Il est très gai vif et aime beaucoup rire. Alors moi je m’en donne à cœur joie, on se taquine et on s’entend bien. Depuis qu’il est arrivé il passe tout son temps libre chez nous. Il a pris une chambre dans une pension tout près d’ici, alors en sortant du bureau il vient vite tout nous raconter, ses impressions, son travail etc. Cela me fait toujours l’effet d’être à la maison avec l’un des garçons, on discute et on se chicane. Il m’a rapporté de Hollande les linges de toilettes que j’ai commandé pour compléter mon trousseau. J’en suis bien contente car j’en avais besoin. Il est arrivé avec ce soir, vous auriez dû voir, il les traînait sous son bras tout en un gnuusch (désordonné). J’ai bien rigolé. Il a juste 24 ans aussi, comme les Charlou. Enfin, grâce à ce monsieur Koo la Näggeli n’arrive plus à faire quoi que ce soit dans son ménage. 

Cuisses de grenouilles( Kodok)
Hier soir nous avons été soupé chez le chinois et lui avons fait manger des cuisses de grenouilles (….kodok !!! nov. 2013). D’abord cela le dégoûtait, mais après il les aimait bien. On va toujours lui montrer Batavia naturellement, il fait de gros yeux en voyant tout cela C’est à rigoler. Dimanche passé je lui ai fait manger le rijsttafel, cela il l’aime bien. Mais, je te dis, c’est comme si j’avais un de mes chers Charlou ici, non pas tout à fait car mes Charlou je les aime mieux que n’importe qui, mes Charlou restent mes Charlou.
Maintenant mes chers, il y a des chances que quand nous rentrerons de Soerabaya nous pourrons filer à Tjilatjap (Cilacap, sur la côte sud). La chose est ainsi. Le jeune Erkelens qui est administrateur provisoire de la fabrique de Tjilatjap doit partir en congé d’Europe. Alors le bureau d’ici a envoyé un schéma du déplacement de personnel pour rempli cette place et hier le courrier a apporté la réponse d’Amsterdam qui n’est pas d’accord avec les propositions faites. Ils en ont faite une nouvelle avec laquelle c’est Batavia qui n’est pas d’accord, alors Batavia a fait une contre proposition qui inclut Oscar à Tjilatjap comme administrateur provisoire. Il faut maintenant attendre la réponse qui peut aussi bien être négative qu’affirmative. On saura cela à notre retour de Soerabaya probablement. Les chances sont donc fifty-fifty. A nous cela nous dirait bien d’aller à Tjilatjap pour environ une année, surtout comme administrateur provisoire, car cela nous avancerait beaucoup financièrement. Mais voilà, nous ne savons rien. Nous ne faisons pas de projets. On verra donc, seulement si c’est oui, il nous faudra quitter ici pour le 15 août environ, car Erkelens part vers le milieu de septembre. J’aurai donc beaucoup de travail et ne faudra pas vous en faire si je n’écris pas. Je vous lancerai un mot si c’est oui ou non. Si c’est non, eh bien tant pis, nous aimons aussi rester à Batavia.
Il est près de 10 1/2 heures et voilà notre jeune fou qui rapplique en sifflant de toutes ses forces pour nous demander des timbres !!! Il a écrit à la maison et à sa petite amie, car il rêve de se marier au plus vite. J’ai reçu une jolie lettre de sa mère pour me remercier d’avance de ce qu’il puisse venir chez nous et trouver un home ici, au moins pour les premiers temps, jusqu’à ce qu’il soit habitué à sa nouvelle vie. J’ai aussi reçu un très beau livre de ses parents et de lui un étui à cigarettes qu’il a acheté au cours de son voyage, en écaille. Cela m’a fait plaisir. Je comprends bien que cela est un grand soulagement pour les parents de savoir qu’il a un home, et puis il en profite bien. Il nous a apporté son album de photos pour qu’on voie tous ses amis et qu’on admire sa meisje ! (damoiselle, dulcinée)
C’est un grand paillasse (guignol), mais sérieux tout de même et nom d’une pipe, il sait se tirer d’affaire et aussi ce qu’il veut. Enfin, mes chers, j’ai un grand plaisir de l’avoir ici et d’avoir quelqu’un avec qui faire la folle comme avec les gosses dans le temps.
La Mily vient de me téléphoner encore, il était déjà passé 10 heures. Elle a des problèmes. C’est une pauvre diable, mais voilà, elle est bête aussi. Si son homme la veut pas, pourquoi est-ce qu’elle s’acharne à l’aimer encore, eh bien moi, c’est moi qui lui donnerait le coup de pied en premier. Enfin, à chacun sa vie et elle n’en peut rien qu’elle soit bête et surtout pas préparée à manier les hommes !
Mes chers, je vous quitte et vous répondrai plus longuement la prochaine fois, mais je ne sais pas quand cela sera par rapport aux évènements.
Ge… toujours 


jeudi 7 avril 2016


"Tjilatjap" et île Kambangan 

Tjilatjap

29 avril 1935

Qu’est-ce que tu auras pensé, quand tu n’as pas trouvé la petite enveloppe bleue au casier (de la poste), comme d’habitude ? J’espère seulement que tu ne t’es pas fait trop de soucis pendant cette dernière semaine. J’inclus ici ma lettre du 22 avril. Je l’avais fait porter au bureau par mon djongos qui l’a déposée là, pendant l’absence de notre petit chinois, Liang, le jeune si dévoué à Buby, et voilà que les autres chinois, jaloux de Liang, ne l’ont pas averti que ces lettres étaient là et qu’elles devaient partir. Ainsi il les a trouvées trop tard, le train était déjà loin, et vers midi il est venu vers moi, me raconter l’histoire et me suppliant de ne rien dire à Oscar aussi longtemps qu’il était encore au lit, car alors Toean (Tuan, Master) se fâcherait et ne guérirait pas si vite. Je lui ai promis de garder le secret jusqu’à ce qu’Oscar serait mieux, et le jour avant que Buby retourne au bureau je le lui ai dit. Il s’est naturellement fâché et il a engueulé ces zigues au bureau, de la belle manière. Au fond cela ne servait pas à grand’chose, les lettres n’étaient pas parties, et la déception vous était causée.
Une fois pour toutes, mes chers tous, ne vous en faites jamais quand pendant une semaine vous ne recevez rien, voyez-vous le courrier dépend de tant de circonstances souvent imprévues. Cette semaine par exemple, nous n’avons pas encore reçu vos lettres non plus, car l’avion a eu une panne de benzine, je cois, et arrivera aujourd’hui seulement, au lieu de samedi, donc avec trois jours de retard. Et comme vous voyez, nous sommes de nouveau à Tjilatjap, depuis hier après-midi. Buby est naturellement tout à fait remis et nous venons d’apprendre qu’ici à Tjilatjap tout le monde a eu la même chose. Il doit y avoir eu qq.chose dans l’eau ou dans le lait, je ne sais pas, mais enfin, tout est bien qui finit bien. Oscar est furieux d’être ici, car nous soupçonnons que Elout, a plutôt été faire la noce à Bandoeng au lieu d’aller en tournée, et pour des choses pareilles, Oscar n’entend pas plaisanter et venir perdre son temps ici alors qu’il a la fin du mois à liquider à Keboemen. Ce Elout, pendant la semaine qu’il a passée ici, s’est terriblement fait décrier, c’est un type excessivement câlé, mais un noceur, il peut boire comme un trou sans jamais rien en ressentir (comme René) et il fait la cour à toutes les femmes. La fois passée il a aussi voulu entamer un flirt avec moi, mais je l’ai gentiment éconduit. C’était en rentrant du Soos en auto, il a voulu commencer par me tenir les mains, etc, mais la Nägeli n’est pas faite de ce bois-là, raison de plus qu’elle est mariée maintenant, et aussi je ne vais pas faire cela avec un des supérieurs de Buby, que l’on rencontrera encore souvent, et aussi en compagnie de sa propre femme. Enfin, il a été un peu piqué au moment même, je crois plutôt qu’il a eu un peu honte, car il m’a ignorée pendant un bon moment, mais le jour après il a de nouveau été très aimable flirtant avec la femme à Erkelens, et traitant Madame Woldringh as a lady ce qui m’a fait bien plaisir, et à Buby aussi. Ach, tout comprendre, c’est tout pardonner. Ce Elout est un jeune type encore, de l’âge de Buby, auquel son nouveau poste de directeur est un peu monté à la tête. Il est aussi parvenu dans ses manières, mais si lui ne sait pas bien rester à sa place, moi je le saurai et ne me laisserai pas prendre comme la petite Erkelens, qui en ce moment est avec eux à Bandoeng. Vous pouvez vous penser le reste. Elle ne sait pas garder les distances non plus, appelant Elout par son nom, lui disant Luusbueb (coquin), etc. en hollandais naturellement.  Avec cela elle se croit beaucoup plus intelligente que la « Matam » Woldringh, mais rira bien qui rira le dernier. Elout nous respecte et a bien vu que je n’étais pas aussi bête que j’en avais l’air, il n’est pas bête, vous savez. Sa femme est avocate mais elle est en Hollande pour le moment ! Il m’a déjà dit qu’il me l’amènerait aussi à Keboemen, une chose qu’il ne dira sûrement pas à la petite Erkelens !!! En tous cas, mes chers, je suis bien contente d’être française, d’être welsche, je suis élastique, souple, je sais que je saurai très bien m’entendre avec Elout, cela sera comme avec Schwab dans le temps, une fois qu’ils savent à quoi ils en sont les types, ils se montrent de leur côté intéressant, pour le reste ils trouvent assez de femmes. C’est ce pauvre Erkelens qui doit toujours conduire l‘auto ou s’asseoir devant avec le chauffeur !!! pensant que les beaux yeux de sa femme lui procureront de l’avancement. En attendant les circonstances semblent bien lui être favorables, car Mr. Hoekmann, le nouvel administrateur de Tjilatjap, à peine installé, en est déjà reparti, et voilà la fabrique sans administrateur. De nouveau. Nous ne savons pas au juste pourquoi H. est parti. Il sera placé à Batavia, au bureau central. Nous croyons qu’il manquait de confiance envers lui-même. C’est un célibataire, et je crois qu’il broie un peu du noir, c’est un type du genre de Buby, tranquille et comme il faut, qui ne pouvait pas se trouver bien dans le cours d’eau de Tjilatjap.
Pour le moment les choses sont donc de nouveau indécises avec la Mexolie. Nous viendrons tous les 10-15 jours à Tjilatjap, chaque fois qu’Erkelens devra se rendre en tournée. Il a bien des chances de devenir administrateur, vu que maintenant c’est un des plus anciens dans la société. Ce sera embêtant pour les v.Tinteren qui ne s’entendent pas bien avec, mais nous aussi avons peur d’être placés ici comme comptable sous Erkelens. Autant que j’aime Tjilatjap, autant que je crains de devoir y venir sous ces conditions-là, surtout pour Buby. Mais enfin, cela ne sert à rien de s’en faire, tout arrivera comme cela devra. Dans la vie, surtout dans la vie ici aux Indes, il ne faut jamais se faire de souci pour quoi que ce soit, oh, tout s’arrange toujours ici, d’une manière ou d’une autre, mais tout finit toujours par s’arranger. C’est connu.
Samedi soir nous avons été à Premboen, soirée de tennis. Les Engelhart étaient vite venus me le dire quand Buby était encore au lit et moi je devais le dire plus loin, aux Röhwer etc. Entre temps nous avons demandé au Dr. Peddemors s’il voulait aussi aller à Premboen, car naturellement il connaît les Engelhart. Le Dr. a accepté avec plaisir et nous lui avons demandé si nous pouvions monter dans sa voiture, ce qu’il a aussi accepté avec plaisir. Les choses étaient donc réglées, et le vendredi soir quand j’ai été demander à la Rickshaw quelle réponse je devais donner aux Engelhart, elle m’a de nouveau dit : - oh, nous ne savons pas encore si nous y allons ou pas, enfin, les Engelhart le verront bien si nous arrivons. Moi j’ai répondu, bon, en tous cas, nous y allons sûrement. - Oh, oui ? Comment y allez-vous alors ? – Oh, nous sommes invités par le Dr. Peddemors ! Vous auriez dû voir la gueule qu’elle a poussée mais ils ont tout de même eu assez de caractère pour ne pas venir à Premboen. Quant à nous, nous nous sommes bien amusés, avons fait de nouvelles connaissances et sommes surtout contentes de connaître les Peddemors. C’est un jeune ménage, 2 enfants, très sympathiques. J’ai demandé à madame si elle aimerait venir jouer au tennis chez nous vu que le tennis du club était si éloigné de leur maison. Maintenant, aussitôt que nous serons de retour à K. nous demanderons à rendre visite aux Peddemors, pour entrer en relation correctement, et ensuite nous aurons de la compagnie. J’aime bien la jeune femme, elle doit avoir été institutrice, elle est aimable, mais franche et saine d’esprit. C’est une vraie femme de médecin, qualité appréciable, c’est une Hollandaise, une femme qui a suivi son mari aux Indes comme moi, qui a quitté sa famille. Nous avons passé les deux par les mêmes émotions, nous avons en beaucoup de choses les mêmes intérêts, c’est comme ici avec Wies, de sorte que je me promets beaucoup de cette nouvelle relation. Oscar aussi s’entend bien avec lui, et il y a encore un jeune docteur célibataire qui vient d’arriver pour remplacer Dr. Vonck. Nous jouons tous au tennis et nous allons bien nous amuser. Vous voyez donc qu’il y a toujours quelque chose qui bouge chez nous, et ainsi le temps passe, c’est effrayant.
Bientôt nous partirons pour Soerabaya, dans 2 mois, 8 semaines, un rien de temps.
Si Hedy a quelque chose en petite robe, il faudrait pas attendre trop longtemps avant de me les envoyer, car il faut penser que les paquets prennent toujours 5 semaines environ pour me parvenir, et après il faut encore que je les couse, ce qui ne va pas si vite non plus. Si tu trouves quelque chose en petite robe d’après midi, simple, mais élégante, en tissu de coton par exemple. C’est toujours frais, joli, cela se lave, c’est propre, jeune et aéré. Surtout pas de tissus trop cher ou trop compliqué, trop fin. Pensez, la robe bleue, ma jolie robe bleue de Max, elle ne tient pas. Je l’ai lavée deux fois jusqu’à présent, seulement à l’eau de savon froide, mais vu que le tissu est tissé très vaille, il se déchire à toutes les coutures, pourtant je les ai faites à 1 ½ cm du bord. Grâce aux restes que tu m’as envoyés, je peux bien la rapiécer, mais ce n’est plus la même chose, tu comprends. C’est Buby qui la regrette tant, cette petite robe, il me trouvait si bien avec. Pour venir ici j’ai mise celle de Hedy, la sable avec la corde comme ceinture. Elle a eu beaucoup de succès, mais je dois encore changer qq.chose aux manches que je n’ai pas cousues soigneusement. Nous sommes partis de Keboemen hier, dimanche après midi à 3 1/4 heures, mais à 3 heures je repassais encore cette robe ! Enfin, n’est-ce pas je puis compter sur toi et sur Hedy pour m’envoyer deux petites toilettes d’été, des petites robes simples, faciles à porter et surtout pas trop chères. J’aimerais beaucoup du blanc, vu que la teinte me va bien et que Buby se promènera aussi en uniforme blanc, alors tu comprends !!!
Le blanc est toujours distingué mais il faut qu’il soit lavable, à l’eau.
Conradus Woldringh 1935


Samedi soir et à midi déjà, nous avons entendu par radio que papa Woldringh s’était donc retiré des affaires (membre du conseil d’administration de la Banque centrale des Indes Néerlandaises). C’était drôle d’entendre la lecture de cette dépêche et de penser qu’il s’agissait de Fatherli.
Il part cette semaine depuis Keboemen, un petit paquet pour mon Faaather, alias cher vieux macaroni. Le petit paquet contient 2 bracelets noirs que tu mettras immédiatement autour du poignet et que tu n’enlèveras plus, en aucune occasion. Ce sont des racines, nommées akar-bahar, qui doivent contenir des substances de radium et qui sont excellentes contre les rhumatismes. 
bracelet Akar Bahar
Vous savez que moi aussi je porte un de ces bracelets, et vraiment je n’ai presque plus jamais à me plaindre de rhumatismes. Ici, il y a beaucoup de monde qui jure par cela, moi je n’y croyais pas au commencement, mais j’ai été obligée de changer d’avis. Elles ont une force mystérieuse ces racines, et les Javanais les estiment beaucoup. Je t’en ai envoyé deux, Papali, parce que je n’ai pas pu m’en procurer une grosse. Il te faut les porter les deux, et après 1-2 mois, tu verras que tu ne souffriras plus tant. Papa Woldringh les a aussi longtemps portées dans le temps. II te faudra avoir soin que les deux bouts se touchent toujours cela doit faire contact Pour les courber tu n’as qu’à les tenir au-dessus d’une flamme pas trop grande, et à la chaleur elles se laissent former à volonté. Elles ne brûlent pas, c’est justement à cela qu’on voit si elles sont vraies, car il y a aussi beaucoup d’imitations. Sitôt que j’en trouverai de plus grandes, je te les enverrai. J’espère que tu n’auras pas de douane à payer. Elles viennent de Bali, ces racines et d’une certaine place ici à Java, mais je ne sais pas au juste d’où. (plante originaire des Iles Moluques)



Je me réjouis de trouver vos lettres en rentrant, car elles sont toujours attendues avec plaisir. C’est pourquoi je puis bien me représenter ta déception, et à vous tous vraisemblablement, vu qu’on y compte sur les petits papillons bleus.

Princesse Juliana 1935

Nous venons d’apprendre que demain c’est jour férié, anniversaire de la princesse Juliana (future reine de Hollande et grand-maman de l’actuel roi Wilhelm-Alexander). La fabrique ici ferme et nous aurons donc aussi congé. Nous avons l’intention d’aller baigner tous, et d’en faire une bonne journée à la plage. Cela nous fera du bien.
Oscar vient d’avoir un téléphone de Bandoeng pour demander si tout allait bien, et je pense que nous resterons jusqu’à mercredi ou plus tard, jusqu’à la rentrée de ce trio noceur.
Oh, encore une nouvelle ! Vous ne savez pas, mais mon Buby commence sérieusement à envisager l’achat d’une petite voiture qui permette d’avoir un peu plus de liberté dans nos mouvements, surtout si nous restons encore à Keboemen. Maintenant que nos expériences sont faites, que nous connaissons le terrain sur lequel nous avons à marcher, nous ne voulons plus avoir une vie si isolée, cela a plus de désavantages que d’avantages, et nous ne voulons pas passer pour deux vieux originaux. Enfin, on verra. En tous les cas, ce sera John qui sera chargé de nous dégotter une voiturette mangeant peu de benzine, pour Fl. 100.-. à 200.-. Vous savez que l’impôt sur les voitures est aboli maintenant ici, et c’est le prix de la benzine qui a augmenté, de sorte que l’on ne paye que si l’on emploie la voiture. Enfin, ne va pas avoir peur que nous nous lancions trop à faire les grands. Non, nous serons toujours prudents, mais n’oubliez pas qu’une auto ici avec ces immenses distances est plutôt une nécessité qu’un luxe. Ce n’est pas la même chose qu’en Suisse, et puis il faut aussi penser que nous sommes jeunes et qu’il nous faut sortir un peu aussi, nous n’osons pas encore perdre l’habitude du monde. Je me demande ce que vous en pensez, toi Faaather, quelle est ton opinion ? Il ne s’agirait que d’un achat comptant, pas de dettes, en aucun cas.
Ce mois d’avril ne sera pas bon non plus, comme salaire. Nous ne recevons que Fl. 25.-. environ, mais les mois suivants seront meilleurs, selon toutes prévisions.
La prochaine fois j’espère que je pourrai vous écrire plus tranquillement et mieux.



mercredi 6 avril 2016





Keboemen

22 avril 1935

Quelle surprise, quelle joie, quel plaisir inouï, les si gentils sourires, les expression si aimantes de mes trois « Guege » (puisque Guege il y a !) m’ont fait ( guege = nana, Rose et ses sœurs). Buby m’a remis la photo dans le carton, me disant que la lettre de la maison y était incluse. Je pensais que c’était une nouvelle paire de bas que tu m’envoyais ainsi. J’ai ouvert le carton avec plaisir, mais loin de me douter ce qui m’attendais. En vous voyant les trois, si près de moi, me souriant si réellement, je ne savais plus si je rêvais ou si je vivais réellement, ni où j’étais. Le passé était si proche. Vraiment j’ai été saisie et naturellement j’ai un peu p… de l’œil de plaisir,  cela c’est compréhensible. Ce que vous êtes bien et ce que je vous suis reconnaissante de m’avoir fait ce cadeau, cet immense plaisir ! En vous voyant je suis redevenue la möntschli, la gerölltgerällt, la Cici (ital..), Cicilein (tous ces petits noms qu’elles se donnaient), c’était fou pendant un moment. Mes chères trois, merci merci de tout cœur. Aussi Buby vous trouve très très bien et a eu du plaisir à vous voir et aussi à voir mon plaisir.
Merci aussi pour ta si longue lettre, merci, merci, beaucoup pour tout. Je ne vais pas vous répondre longuement cette fois-ci, et me réserverai de le faire la semaine prochaine en détail si j’y arrive. Vite de mes nouvelles pour que vous compreniez la raison de mon silence.
Mardi passé est arrivé le nouveau Vertegenwordiger (représentant, responsable) de la Mexolie. (Frank Elout).  Un jeune homme de 31 ans, une tête à la Stern de Yokohama (horloger client de son père), des manières et des mœurs à la René ( Marchand, l’oncle de Londres, frère de son père) d’y il a quelques années (avant la crise). Comme les Visser sont encore loin, je l’ai eu quelquefois à manger, car l’hôtel  est si loin de la fabrique pour le repas de midi. Il est aussi venu déjeuner, un sans gêne formidable, mais qui me va bien. Très simple, pas de chiqué, une grande gueule, toujours en mouvement, beaucoup de vie, d’entrain, un noceur, mais quand il s’agit de travail, une tête claire, intelligente, rouée jusqu’à la gauche, plein d’initiative et d’action. Enfin, s’il reste ainsi, on pourra se féliciter du changement, quoique en privé il soit moins sympathique, mais zut, nous trouvons bien le fil avec lui, quoique il faudra être excessivement prudents. Mais de cela une autre fois. En deux mots, il nous a pris avec lui à Tjilatjap Vendredi Saint dans l’après midi, pour un peu nous faire avoir du plaisir hors de notre patelin de Keboemen. Nous avons logé chez les v.Tinteren et fait la bombe d’abord au restaurant chinois puis au SOOS (acronyme pour Société en hollandais, équivalent à « country club »)  jusqu’à 3 heures du matin.
Soos de Tjilatjap, 1908

 Il nous a payé le champagne et n’a pas voulu que Buby paye quoi que ce soit. Samedi matin Buby est retourné à Keboemen, moi je suis restée chez les v.T. Nous avons été baigner toute la flotte, puis j’ai été faire des commissions. Après dîner nous avons été dormir, et en se réveillant, madame v.T. avait 38.8 et mal au coeur. Elle avait invité toute la flotte pour souper, il a fallu remettre. Buby est revenu à 9 heures, nous avons soupé tranquillement et été nous coucher tôt. Dimanche matin, l’angine s’est déclarée chez madame v.T. que je tutoye maintenant. Elle s’appelle Wies, diminutif de Wilhelmine, je crois. Buby a été faire un tour d’auto, moi je suis restée avec Wies, nous avons peint des œufs pour la petite. Dans l’après midi la flotte est venue nous demander d’aller baigner à 5 heures. Pendant la matinée, Oscar a commencé à avoir mal au ventre, des crampes formidables. A 5 heures il ne quittait pas le trône, moi j’ai été seule avec v.T. à la plage, tandis que Buby restait avec Wies. En rentrant, il y avait justement le médecin pour Wies, il a trouvé que Buby avait de la température. A partir de ce moment nous n’avons eu qu’un désir, celui de rentrer au plus tôt. Après des pourparlers avec la flotte qui allait continuer à faire la bombe et nous voulait aussi de la partie, nous avons tout de même réussi à avoir l’auto et sommes rentrés. Nous étions à Keboemen à 10 heures du soir, après une course de 3 heures, vu que nous avons dû faire un détour, ne voulant pas passer par le radeau. Arrivés ici nous n’avons fait que d’aller au trône tout à tour, car les crampes commençaient vers moi aussi, mais pas aussi fortes qu’à Buby. Cela a été une schiesserei (chiasse…) pendant toute la nuit, Ce matin Buby avait 38.8. J’ai fait venir le médecin, qui lui a encore une fois donné une purge pour pouvoir faire une analyse du caca. Il vient de m’envoyer des remèdes, maintenant, mais il ne vient pas lui-même, donc c’est signe que ce n’est rien de grave. Nous devons avoir mangé quelque chose, mais quoi, je n’en sais rien. Chez moi, cela va, j’ai mangé un peu de chocolat et la diarrhée a tout de suite cessé. Buby n’a encore rien mangé, seulement ce soir il recevra de la soupe à l’avoine qui a cuit trois heures de temps. Il est 5 heures maintenant, il a encore 38.8, le docteur croit qu’il s’agit d’un catarrhe d’intestins, ou alors d’avoir mangé quelque chose. Buby a mangé beaucoup de crevettes chez les v.T. moi très peu seulement. C’est probablement cela, quoiqu’il n’y ait pas du tout de symptômes d’empoisonnement. Enfin tout ira bien, ne vous en faites pas. Ce qui m’embête encore, c’est que ce matin ma baboe a eu des douleurs dans le ventre, qu’elle ne pouvait plus marcher. Je lui ai administré deux cuillères d’huile de ricin et maintenant elle est à la maison, et moi je suis seule avec les deux zigues pour faire tout le barnum. Je n’ai donc pas beaucoup de temps pour vous écrire, vu que je dois encore écrire un mot à papa Woldringh, qui nous a aussi enfin envoyé sa photo, que je lui demandais depuis longtemps. Il nous en a envoyé une grande pour nous deux et une petite pour moi où il a écrit : with love from Fatherli, ce qui me fait plaisir. La Rickshaw est venue ce matin, mais elle n’a manifesté aucun intérêt ni sympathie quand je lui ai raconté l’état des choses ici. Pensez-vous, elle crève de jalousie parce que nous avons été à Tjilatjap avec Elout. Alors on la laisse « crövä ».
Il a fait beau, fantastique à Tjilatjap, je vous raconterai en détail la prochaine fois. J’ai dansé avec mon Buby, c’était chic. J’ai fait de nouvelles sympathies, tordant.
Buby n’en pleut plus de toujours aller sur le vase, pauvre gosse. Et hier, jour de Pâques, il y a un tailleur qui est venu me faire ses offres pour des costumes. C’est intéressant !!! Si ce n’était pas arrivé avec Buby je serais restée chez Wies pour m’occuper de la petite un peu, car elle doit rester au lit pendant quelques jours, une angine il faut soigner cela. Oh, mais diable, il a fait chic, épatant, tout de même. J’ai fait la folle ! à deux heures du matin, j’ai parié avec Mr. Hoekmann, le nouvel administrateur de Tjilatjap que je pouvais courir aussi fort que lui, car il avait quelques verres sur la conscience. Bon, il ne s’est pas laissé dire cela deux fois, et moi en robe de voile, celle de Hedy, son cadeau de noce, Oscar, le docteur de Tjilatjap, Hoekmann et moi avons couru les 100 m. devant le Soos Naturellement que j’ai perdu, mais j’avais un tel fou rire que je ne pouvais pas avancer, sans compter le demi verre de champagne qui m’a simplement coupé les jambes. On a ri, je vous dis ! En revenant au Soos j’avais perdu mon peigne, mon collier s’est cassé etc, etc et on m’a dit enfin que Hoekmann était un athlète connu qui avait battu des records dans le temps en Hollande !!!
Cette semaine, juste pendant qu’Elout était là, Oscar a eu un manco dans sa caisse de Fl. 25.--. Charrette, on était enm…dés, mais il n’y a rien eu à faire, l’argent ne s’est plus montré, car il a dû les donner de trop à un chinois qui ne les a pas rendus. Pourtant l’argent est toujours compté par trois personnes différentes avant d’aller au destinataire, Buby a demandé aux quelques grands fournisseurs qu’il a payé ce jour-là, mais il ne paraît pas que ce soit à eux que l’argent s’en est allé, mais à un des innombrables petits, qui, naturellement se tiennent coi sur l’affaire. Il ne nous est rien resté d’autre que de les rembourser. Malgré tout Elout a une bonne opinion de Buby, et de moi aussi je crois, et cela c’est précieux.
8 heures du soir, Buby va beaucoup mieux. Il mange justement des morceaux de pain dans du lait qu’il vient de me demander. C’est bon signe ! La fièvre est tombée à 38.
Ma baboe aussi va mieux. J’ai envoyé les djongos prendre des nouvelles. C’était naturellement seulement de la constipation, je ne pense pas qu’elle viendra demain, mais après demain, je ne vais donc pas prendre de remplaçante.
votre Ge…. avec son Oscarli
A la main : Buby va mieux, plus de fièvre



dimanche 21 février 2016






Keboemen

12 janvier 1935

Mynes Mamms, chérie unique
Il y a si longtemps que je n‘ai pas knätschet (papoté) avec toi cela m’a manqué et je me réjouis de pouvoir le refaire. Je viens de recevoir vos lettres no 68 et celle du Padre, et j’en ai eu un grand plaisir comme toujours d’ailleurs. Quand le moment du courrier approche, c’est comme si on arrivait à bout de souffle, il faut une nouvelle dose d’oxygène pour revivre. C’est vos lettres qui font l’effet d’oxygène.
Oh, ce radio, le plaisir qu’on en a déjà eu, c’est fou. Il marche toute la journée, depuis le matin à 6 heures. Bien que nous pouvons bien entendre les stations d’Europe, nous préférons celles d’ici qui sont très bonnes aussi, car il y a moins de nuisances, que des stations à si longue distance.
Cela ne me fait rien d’avoir passé le Nouvel An ici, loin de vous mais ce que je regrette, c’est ce demi litre de chianti, que Padreli a apporté pour souper, le soir de Sylvestre. Non, c’est un double litre, pas un demi-litre, quels veinards, va. Oh, je suis si contente que tu aies du plaisir aux deux chiens, n’est-ce pas que c’est beau de les avoir et de les voir se chamailler. C’est cette sympathie que tu montres pour ces chiens quand tu écris : Topsy a été malade, j’avais peur qu’elle claque. J’ai au moins ri une demi-heure après avoir lu cela.
Fais attention à toi, surtout avec ces jours de lait, ils attaquent le cœur, si tu ne me crois pas, demande à Cousine Marguerite, elle le sait. A quoi cela sert de faire ces jours de lait quand les autres jours on mange beaucoup et surtout quand on boit 6 choppes en un soir ? Bon sang !
Je n’arrive pas à écrire à tout un chacun. Tu comprends, il faut que j’écrive surtout à ceux qui me répondent, il fait aussi beau recevoir des lettres. D’ailleurs, je vais restreindre ma correspondance un peu, je vous l’ai déjà dit, avec toutes ces cartes et lettres que j’ai écrites pour Noël, je n’ai rien reçu, excepté de vous, St Gall, Fanny et Flock. Oui, la Gässmeli (Mme Gassmann, du Journal du Jura) m’a écrit une lettre pas trop mal, mais les autres, eh, bien, je vais les envoyer aux pives, c’est dommage pour tous les sous.
Quant au radio, Buby dit que cet émetteur est encore trop faible, mais nous allons essayer tout de même une fois. Notre appareil est tellement sensitif qu’il en prend beaucoup de ces petits émetteurs, mais ils sont tous trop faibles.
Je voulais répondre à tes lettres une par une, mais je crains que je n’ai pas assez de temps, car il me faut encore faire la valise pour partir à midi.
Je me demande bien ce que tu as encore dans l’idée de me faire. Tu dis que ce n’est rien pour porter, quoi donc alors ? Je suis curieuse, mais n’est-ce pas tu ne fais pas un couvre pied pour mes visites. Cela serait dommage pour le travail. Mes couvre-pieds iront avec moi à Tjilatjap, je ne voyage jamais sans couvertures, et mon Bettjäckli aussi, et mon beau cape. Oh, ce qu’il est beau, tu n’as aucune idée. Il me va et me fait belle, c’est fou. Oscar en a déjà fait des photos, mais elles ont raté à cause de l’humidité qui nous gâte tous les films ici. Il faudra attendre encore un peu mais tu en recevras, vas, de tous les côtés et dans toutes les poses.
Une chose excellente que tu as commencée, c’est la gymnastique. Si tu savais le bien que cela me fait, je ne pourrais plus m’en passer, tous les matins et tous les soirs, à peu près 5 minutes. Tu n’as pas besoin de faire des exercices fous, non, seulement comme tu le fais, bouger les bras, les jambes, et après quelques temps tu commenceras par aller dans les genoux, après une semaine tu en fera 2, et ainsi petit à petit, tu gagneras beaucoup d’élasticité, crois-moi. Au commencement je ne pouvais pas me baisser, mes mains touchaient seulement mes genoux, et maintenant, sans effort mes mains touchent par terre, mais cela a duré plus de 6 mois pour arriver à ce résultat. Mais il te faut le faire tous les jours, ne jamais arrêter. Cela est bien mieux que ces journées de lait. Crois-y, et dis-moi si tu le fais régulièrement.
Tu as raison d’accompagner tes hommes au match (de foot) de temps en temps, le dimanche après midi. Moi j’aimais aussi toujours y aller, pas tant pour voir jouer que pour voir tout le monde qui s’y trouvait. C’est gai et intéressant. Et Irma, est-ce qu’elle a l’air heureuse maintenant ? Bon sang, je pense assez souvent à elle, quel mariage, au moins le mien est différent, et je ne peux pas assez te répéter combien je suis contente, de ne jamais avoir eu des histoires pareilles.
Dis, que penses-tu de Mme Meyeringh. Tu sais, elle s’est plainte à cause de son mari, qui a dû souffrir sous les ordres de Voskuil, et maintenant il a démissionné, il quitte la Mexolie. C’est plein d’histoires et elle a vidé son cœur, et tu penses combien j’ai dû faire attention et me taire et être diplomatique. Mais tu ne dois absolument rien dire à personne, même pas au Faaather et surtout la fille Voskuil (vit près de Bienne) ne doit rien en savoir. Ici personne ne sait encore rien, seulement moi et Buby. Cela me fait de la peine qu’ils partent et qu’il ne soit plus directeur, Buby l’aimait bien aussi. Mais n’a-t-elle pas une confiance illimitée en moi ? Mais n’est-ce pas, tu ne laisses rien sortir de ta bouche. Tu sais c’est un secret important, je m‘étonne encore qu’elle m’ait parlé ainsi à cœur ouvert, alors que je ne l’ai vue que 2 fois, c’est fantastique cette confiance entre femmes. Moi j’ai naturellement bien fait attention et n’ai rien dit que je ne puisse dire devant n’importe qui.
Tu devrais voir comme j’ai bonne mine maintenant, mes boutons m’ont presque tous quitté, grâce aux selles régulières, mais sitôt que je mange poivré, ils reviennent. Donc, je n’emploie plus du tout de poivre, et je vais dormir régulièrement 2 heures chaque après midi. C’est cela qui fait un bien énorme, est-ce que tu le fais au moins aussi ? Tu sais on apprend à se soigner ici. Le visage, je me le lave avec du lait cela me donne un teint de jeune fille. Je n’ai donc pas besoin de crème etc. Mais cela on ne peut le dire à personne, je l’ai trouvé seule, et je le garde pour moi. Il ne faut pas tout dire. Mais le résultat est excellent. A Tjilatjap tout le monde se maquille beaucoup, mais je ne le fais pas, n’aies pas peur.
Et voilà, c’est assez pour cette fois, je dois aller faire les valises. Nous ne partons que pour deux jours mais ici aux Indes, il faut toujours prendre beaucoup d’habits et du linge, etc etc, je dois encore coudre des boutons.
Porte-toi bien, prends soin de toi, et sois heureuse en pensant à moi, car ici tout va bien comme toujours.
Papa W. nous donne Fl. 300.--, pour notre radio ! Addio !


mercredi 17 février 2016





1935


7 janvier 1935

Keboemen

Une fois de plus vous m’excuserez si ma lettre n’est pas assez longue. Ce ne sera pas parce que je n‘ai pas beaucoup à vous raconter, diable non, mais c’est tout simplement la faute à vous deux, Max et Tata. En rentrant de Tjilatjap (Cilacap, côte sud de Java), où j’ai passé 2 jours magnifiques, je trouve quelque chose de plus magnifique encore quelque chose de soyeux, de doux de gai, et surtout de tellement bienvenu, et ce quelque chose m’a occupée samedi et hier toute la journée. Oh, ce qu’elle est jolie cette robe j’en suis enchantée. Oscar aussi la trouve très très bien. Je l’ai immédiatement essayée et comme il n’avait aucun changement à y faire je me suis mise à la coudre d’abord par pur plaisir, malgré notre courrier à liquider, et ensuite parce que nous avons appris que les Meyeringh arriveraient dimanche, donc hier. J’étais ravie d’avoir une si jolie robe à mettre, maintenant elle est prête et pend dans l’armoire jusqu’à cet après midi, pour le thé. Je l’ai terminée pour la porter sans manches, sans quoi elle n’aurait pas été prête. Demain, quand cette lettre sera partie, je vais prendre le patron de la manche, et ensuite je les terminerai et les poserai. Il faudra que Buby en fasse une photo, elle me va si bien. La ceinture, je l’ai finie avec les bouts de soie orange, qui étaient à ma robe de crêpe beige, vous vous en rappelez sûrement, elle avait des bouts orange à la ceinture et au décolleté. Comme la robe est en 1000 morceaux, elle se déchire rien qu’à la regarder, je n‘ai pas eu de regrets à défaire ce qu’il me fallait, et ma nouvelle robe est épatante avec. Je la porte avec le décolleté dans le dos, le pli retombant comme un capuchon, et devant j’ai mon grand médaillon en or. Ca fait très bien ! Tatali et Max, je vais vous écrire la semaine prochaine, il ne me reste plus assez de temps cette fois-ci. C’est aujourd’hui le nouvel an javanais et seul jour où les domestiques demandent congé. Je le leur ai aussi accordé l’après midi et la soirée.  Ce matin, la baboe a fait un bon pudding au pain pour notre souper. Elle est gentille, demeure tout près d’ici, elle est vite venue faire le thé. On devient gâté ici, il semble que plus on est sévère avec eux, plus ils ont du plaisir à travailler pour nous. Vous comprenez que cette vie ici tourne la tête à bien des petites femmes qui, en Hollande n’avaient pas la vie si rose.
Oh, notre radio joue toujours des opérettes ! et des valses, c’est si gai, et ma nouvelle robe me va si bien.
Maintenant, notre visite à Tjilatjap
Tjilatjap et l'île de Nusa Kambangan

Un succès sur toute la ligne  surtout pour moi qui ai eu un immense plaisir. Le 2 janvier après dîner nous sommes partis en auto avec Mme Visser et Nicky, qui profitaient de l’occasion pour faire une visite à Mme Kleyn, femme de l’administrateur. Partis à 1 heure nous sommes arrivés là à 3 ½ heures après avoir passé une très large rivière sur un ponton en bambou, autos, gens, le diable à quatre et son bain. C’était bien, dommage que j’avais oublié notre appareil, vous n’aurez donc pas de photos. Arrivés là, Oscar a été directement au bureau de la fabrique, où j’ai fait connaissance avec le comptable, M. Erkelens, un jeune homme de l’âge de Buby. Nous avons laissé Buby là pour se mettre au courant et Mme V. a été chez Mme Kleyn, pendant que moi j’allais à l’hôtel. Une fois mes bagages déposés, j’ai rejoins Mme V. chez Mme Kleyn. Cette dernière était au lit avec de la malaria soit disant, mais je n’en suis pas très sûre de cela. Mme K. a mon âge, je crois, grande, un peu grosse, avec des cheveux merveilleux mais… ils sont rouges !!! Elle ne m’est pas spécialement sympathique, un peu bête et l’aspect pas trop propre, elle doit lire des livres sales.  Grâce à mon expérience, acquise avec mes deux chèvres d’ici, je me suis rendu compte qu’elle aussi se gênait devant moi. Je me suis pourtant donné bien de la peine à paraître bé-bête, et à être gentille. Je ne suis restée qu’un quart d’heure, ensuite Mme V. est repartie à Keboemen et moi j’ai marché au bureau, chercher Buby. Erkelens nous a amené chez lui pour une tasse de thé. Sa femme est petite, bien bâtie. Nous avons ensuite fait un petit tour en auto par Tjilatjap, et mes chers, je me suis crue à Sutz pour un moment. 

Prison haute sécurité

Tjilatjap est situé au bord de la mer, mais à environ 300 m de la côte, se trouve une île (Nusa Kambangan, avec une prison haute sécurité) comme le Jolimont (à Erlach/Cerlier), qui a 60 km de long. 
Plage de Tjilatjap 23.11.2013

Vous voyez que cela fait donc tout à fait l’impression d’un lac paisible. C’est un merveilleux port naturel dans lequel abordent les grands bateaux. Il y en avait justement un de Chine et on fouillait les matelots et les coolies jusqu’à la peau à cause de l’opium ! J’ai vu le coucher du soleil, sur l’eau tranquille il y avait des bambous qu’on pouvait prendre pour des roseaux. Enfin, j’ai eu un immense plaisir. Le lendemain matin, vers les 8 heures, j’ai refait le même tour à pied, tout en allant au bureau apporter le déjeuner à Buby. Il devait donc remplacer le comptable Erkelens qui faisait une tournée de 2 jours à la place de M. Kleyn. Ce dernier ayant été appelé d’urgence pour un remplacement dans la fabrique de Rangkas. Là au bureau, j’ai fait la connaissance de van Tinteren, le machiniste. Un jeune homme de l’âge de Buby également, très sympathique. Il nous a invités pour le thé dans la soirée. A midi, nous avons donc dîné à l’hôtel, puis Buby est retourné au travail et moi je suis allé dormir. A 6 heures j’avais ma belle robe blanche, en broderie, avec mon cape jaune sur le bras. En arrivant chez les v. Tinteren, j’ai eu une nouvelle surprise en faisant la connaissance de Mme. Elle ressemble très fortement à Kitty. Une vraie hollandaise, grosse, jeune, sportive, naturelle, enfin Kitty, quoi. La sympathie a été réciproque et j’ai beaucoup joui de ma visite. Il y avait encore un couple en visite, plus 1 monsieur, avec sa mère et ses deux enfants qui logeaient chez les v. Tinteren pour quelques jours. C’était du monde sympathique, des gens qui savent vivre, savent parler, causer, enfin avec lesquels je me suis tout de suite trouvée à l’aise et dont, je crois, j’ai aussi fait la conquête. Vers les 8 heures, Mme v.Tinteren devait mettre au lit sa petite fille et les deux enfants en visite, alors j’ai aidé comme si j’étais à la maison. C’était un petit Max que j’ai déshabillé, lavé et fourré au lit, comme les gosses à Sutz. Le lendemain matin, à 8 heures déjà, j’étais de nouveau chez eux, je leur ai aidé à déjeuner, puis nous sommes tous partis pour la plage. Mme v.Tinteren m’a prêté un costume et j’ai aussi baigné avec les gosses, leur papa divorcé, et leur grand-maman. C’était épatant, l’eau était chaude, il y avait des vagues comme à St Malo, un air exquis qui ne lassait pas sentir la chaleur du soleil. J’ai fait des châteaux de sable avec les enfants, j’ai couru, je me suis amusée comme une folle. Oh ! il a fait beau ! J’en suis revenue bronzée comme un nègre, j’ai eu un petit coup de soleil, mais je ne pèle pas, j’ai tout de suite mis de la pommade, j’ai pensé à toi,  je ne voulais pas être aussi … nigaude. Oh, mais ce que ce bain a été bon, j’en joui encore à l’heure qu’il est.  L’après midi j’ai été dormir comme un loir. A 5 heures, un ami d’Oscar est venu prendre le thé à l’hôtel avec nous. C’est un jeune homme qui a été en pension avec Buby à Nijmegen pendant que leurs parents étaient aux Indes. Il s’appelle Beerenschot, il a été 8 ans aux Indes déjà, il est de quelques années l’aîné d’Oscar et pendant ces 8 ans il a trimé et ne s’est jamais accordé de plaisir hors de ce faire un beau home dans lequel il pensait conduire la jeune fille avec qui il s’était fiancé avant de partir. Quand, après 8 ans, il est revenu en Hollande, la jeune fille, qui n’avait jamais cessé de correspondre avec lui, lui a dit qu’elle ne le suivrait pas. Vous pouvez penser dans quel état il est revenu. Maintenant il une belle auto et fait un peu la vie, mais il est malheureux tout de même. Nous avons aussi été un moment chez lui, puis sommes allés ensemble chez les Erkelens souper. Nous avons bu une bouteille de champagne qu’ils avaient reçu de cadeau d’un chinois. Enfin, il a bien fait beau et la conséquence, c’est que j’aurai toute la bande à Keboemen une fois. Cela ne me fait rien, c’est des jeunes, ça amène de la vie, et ils ont la même paye que nous. Il y a donc pas à se gêner ni à faire du chiqué. Le samedi matin nous avons encore vite été dire adieu à tout le monde et sommes repartis pour Keboemen-les-bains avec l’auto de la fabrique de Tjilatjap. Nous sommes partout invités à venir passer  des week-end, aussi Mme Kleyn nous a invités, mais cela ne me plaît qu’à demi. Enfin, on verra, nous pouvons aussi aller loger chez Beerenschot. Vous voyez que nous avons eu un bel anniversaire de fiançailles. Vous avez sûrement autant pensé à nous comme nous à vous et au beau jour et à la belle soirée du 5.
Merci de tout cœur de votre lettre 67 ! Je suis si contente que vous ayez passé un si bon Noël, vous ne pouvez pas vous figurer ce que votre lettre à tous m‘a fait plaisir. Oh oui, je peux bien me représenter cette atmosphère de Noël, et j’espère bien la revivre encore souvent plus  tard.
Chuggou, Chuggou, je suis si contente des bonnes nouvelles que je reçois sur ton compte, et mes deux Fratellini. En revenant de Tjilatjap samedi matin, le 5 janvier, j’ai pensé à mes deux piou-pious, nous en avons parlé dans l’auto. Bientôt j’aurai une photo, pas ? Faaather, mon cher vieux macaroni pissoeil, tu es un chou de m’envoyer de nouvelles barrettes, toutes les femmes me les envient ici, et cette première que tu m’as envoyée ne me quitte pas ; c’est la première chose que je mets le matin et la dernière que j’enlève le soir. Enfin, mes chers, vous me comblez et me gâtez comme toujours. Je dois rire que vous ayez aussi une paire de Tip-Top. C’est tordant. Mais maman, il te faut les soigner, les laver, surveiller leur nourriture, en deux mots ne pas les traiter comme feu Falot, Finaud etc. Oui, oui, Rosalinde-Insulinde! Enfin, je suis heureuse que ces jours de fête aient bien passé chez vous comme chez nous. Maintenant c’est le travail et la vie régulière qui ont repris. Oscar est de nouveau excessivement occupé avec la nouvelle réorganisation à introduire. Il tient à le faire lui-même et à en avoir fini le plus tôt possible. Mes chers, j’ai maintenant mon vélo en bon état. Vous savez que les Engelhart me l’ont donné, je l’ai fait repeindre, 1 pneu, 2 chambres à air, 1 filet, démontage et révision complets, le tout pour Fl. 3.35, soit environ Frs. 7.--. N’est-ce pas chic ? Je vais donc recommencer à aller en vélo, mais il faut que je rapprenne.
Lundi matin : A Tjilatjap nous avons eu l’occasion de changer notre chic bleu (SFr. 100 voir lettre 16.12.34), cela nous a donné Fl. 48.50, qu’Oscar surveille bien soigneusement dans son compte privé. Le sale type ! Mais sans cela on s’entend bien.
Mes chers, je dois vous quitter en vitesse Buby est justement appelé à faire quelque chose à la fabrique et je dois finir sa lettre à papa Woldringh. Il ne reste presque plus de temps à bientôt, une plus longue épître quand j’aurai de nouveau une machine.