Keboemen
12 janvier 1936
Mes bien
chers et Mamali
Peux-tu
t’imaginer le plaisir que j’ai eu en sortant cette petite merveille de photo de
ta lettre ? Je n’en croyais pas mes yeux, et je vous fais cadeau de ce qui
a suivi !!! Mais je n’ai pas pissé de l’œil, cela je l’avoue avec quelque
fierté ! Buby l’a immédiatement mise dans un cadre doré duquel on a enlevé
les petites amateurs d’il y a 2 ans. Et maintenant j’ai mynes Mamms, si jolie,
si douce sur ma table à écrire, et tes beaux yeux qui réfléchissent une telle
paix intérieure me suivent dans tout ce que je fais dans la chambre. Je ne peux
pas assez te remercier de ce précieux cadeau. Buby aussi la trouve très, très
bien. Tu es jolie comme tout, et ce rayon de lumière sur tes beaux cheveux
blancs : cette photo est un petit chef d’œuvre. Tes beaux cheveux, qu’ils
soient blancs, tout blancs, à cela il n’y a rien à y changer et je ne t’en aime
pas moins pour cela. Au contraire, cela te donne un charme de plus. Je m’exerce
à penser comme toi, je te reverrai les cheveux blancs et avec quelques années
de plus. Il ne faut pas se faire d’illusions. Toi non plus, tu ne retrouveras
pas une girlie de 25 ans, jeune fille svelte etc. Non, je serai une « Matame » de 30 ans bien
sonnés, un peu une plättere (femme
grosse), déjà avec des petites rides autour des yeux, etc, d’ailleurs je
crois que je n’aurai changé que physiquement, plus vieille et….. plus grosse.
Oui, mes chers, j’ai augmenté de 3 kg,
et cela se remarque au contour du trallalla et à la figure naturellement. Mais
je me porte bien, je n’ai pas mauvaise mine et sauf les petits bobos habituels,
nous n’avons pas à nous plaindre.
Pendant
que j’y pense, tu n’oublieras pas de dire à Hedy que mon tour de hanches a
augmenté de 3 cm sur les mesures
qu’elle a. Le tour de hanches seulement, le reste est encore juste. Cela
m’amène à vous parler des belles petites robes, Tata et Max. Vu que je ne vous
envoie pas encore les échantillons, vous pourriez presque croire qu’elles me
sont indifférentes ! Loin de là. La raison est que je les regarde presque
tous les jours, et tous les jours j’ai une autre préférence Je me suis déjà vue
habillée dans chacun des échantillons, j’en jouis et je m’amuse. Il y en a une
pour laquelle je suis tout à fait décidée, et je vous remets l’échantillon dans
cette lettre. Puisque Tata va à Bienne, tu y es peut être à l’arrivée de cette
lettre, alors tu l’auras directement, et vous pourrez beinle (commérages), Maman et toi. De cet
échantillon rose j’ai envie de faire faire une robe de cocktail, c’est à dire
une petite robe d’occasion, pour aller en visite. Les visites officielles se
font ici, et à Batavia surtout, vers 7 heures du soir, on rentre vers 9-10
heures pour aller souper, alors de 7-9 heures on est assis ensemble sous les
péristyles, les voorgaleryen ici, souvent dans le jardin aussi, autour d’une
grande lampe à pied etc. Alors il fait beau avoir une petite toilette simple,
mais chic et assez habillée pour donner le cachet nécessaire à la réunion. Il
ne faut au moins pas que ce soit une robe du soir, mais une robe de 5 à minuit
comme dit le Jardin des Modes, pour les soirs d’été. Tâche de faire entrer cela
dans la cabosse à Hedy, vu que ce sont de si belles étoffes, j’aimerais
beaucoup que Hedy me les coupe. Si elle te demande trop cher, alors non, aie le
courage de refuser tout simplement, car je ne veux pas que tu aies encore des
dépenses pour moi, tu en as déjà assez. Si toutefois Hedy consent à les faire,
du moins les couper (elle n’a pas
besoin de les coudre et d’y faire beaucoup, pourvu qu’elle marque les détails
un peu, je pourrai bien m’en tirer pour la couture.) Voici ce que j’aimerais
pour la seconde petite toilette. Je pense qu’elle sera blanche, alors je
voudrais une petite robe simple mais chic. Une petite robe passe-partout, que
je puisse mettre le matin pour aller en ville, l’après-midi aussi, enfin quoi,
une petite robe. Du chic ! Oui, voilà, je suis tout à fait décidée
maintenant. J’ai encore une fois demandé l’avis de Buby et il les trouve aussi
très beaux ces deux petits échantillons. C’est donc un rose pour cette petite
robe de visite de 5 à minuit, et le blanc pour une petite robe chic et simple.
Max et Tata, encore une fois je vous remercie de tout mon cœur pour l’immense
plaisir que vous me faites.
Mes bien
chers, c’est dimanche soir, justement commence la diffusion du match (foot) international Hollande – France,
qui se joue à Paris. On entend les gens au stade, c’est trop beau, d’entendre
ces gueules parisiennes, je vais donc écouter. A tout à l’heure
Lundi
matin.
Hier soir
les Hollandais ont gagné par 6-1,
vous auriez dû entendre leur enthousiasme ! Nous avons écouté jusqu’à
minuit.
J’ai
encore oublié de vous raconter hier que le matin à 10 heures, une locomotive a déraillé en pleine gare de
Keboemen, par suite d’un faux aiguillage fait par un remplaçant. Elle a
déraillé juste à l’endroit le plus important, celui qui relie la grande ligne
directe aux lignes secondaires de la gare. Elle était environ 30-40 cm à côté
des rails, avec son « tender » (anglais,
petit wagon pour le charbon) et encore un wagon.
![]() |
tender derrière la loco |
C’était beau à voir, et à
midi les deux trains directs, les grands pullmann faisant Batavia – Soerabaya
en un jour ont dû s’arrêter à Keboemen, on a transbordé les voyageurs puis
chaque train a repris le chemin d’où il était venu. Vers 1 heures, les ingénieurs
de Poerwokerto sont arrivés et ils se sont mis à travailler pour remettre le
monstre sur rails, ce qui a réussi vers 7 heures du soir. Vous auriez dû voir
cela. C’était joli comme tout, et de dire que ce sont tous des mécaniciens, des
coolies, javanais, et les ingénieurs des Indos qui ont la plupart fait leurs
études à Bandoeng. Je vous dis, en Suisse cela n’aurait pas pu se faire mieux
ni plus vite. J’ai eu mon plaisir à voir travailler tous ces types bruns et jaunes.
Buby et moi, on s’amusait à regarder comme des gosses. Naturellement tout
Keboemen y était, c’était l’événement de la saison !
Ce matin Buby
vient de recevoir un téléphone de van Tinteren. Il sait qu’il doit venir à
Keboemen, car c’est lui-même qu l’a demandé à Elout. Il a été à Batavia exprès
pour en discuter avec lui. C’est une occasion pour lui de se mettre au courant
de l’administration pour devenir adm. par la suite. Wies aussi prend la chose
du bon côté, car au mois de mars elle va recevoir ses parents qui viennent
vivre ici, avec eux. C’est un peu la raison que v.T. a de venir vivre à
Keboemen. Avec son ménage agrandi, il aura moins de dépenses ici à K. car ils
n’auront pas de visites, et c’est toujours ce qui leur faisait un trou dans le
budget. Ainsi ils pourront vivre gentiment pour eux ici, et Wies n’aura pas à
craindre les femmes ici, puisqu’elle aura la compagnie de sa mère. Les parents
de Wies avaient un magasin d’art et d’antiquités et naturellement pendant ces
dernières années, ils ont tout perdu. La mère étant allemande, elle a encore
quelque argent en Allemagne qu’elle a réussi à retirer en prenant des billets
pour le voyage par bateau allemand. Je suis curieuse de voir comment cette
expérience va réussir, car ce n’est pas rien de faire venir deux personnes de
cet âge pour vivre ici. Il faut craindre le mal du pays, à moins que le plaisir
d’être réunis avec leur fille unique et leur petite fille, les fassent se
sentir tout à fait à la maison.
Tante
Engel m’a rapporté de Soerabaya de jolies assiettes à pudding, les mêmes
qu’elle a et que j’ai admirées chez elle, alors la bonne âme a pensé me faire
plaisir en me donnant les mêmes.
Van Tinteren
a téléphoné pour nous dire qu’ils nous avaient enfin envoyé les souliers que
j’ai commandés à Tjilatjap, depuis plus de deux mois. Ils me les envoient par
des amis que nous connaissons aussi. Ils passent par Keboemen et peut être
qu’ils mangeront ici, je n’en sais rien et je ne prépare rien. On verra quand
ils seront là, ce sera toujours le temps de tordre le cou à un poulet.
Quant à
mon agenda, je n’ai pas exactement fait une sorte de journal, j’ai seulement
inscrit les dates qui avaient de l’importance pour nous, telles que les visites
d’Elout etc, sans détails, sans rien. Mon
vrai journal, ce sont mes lettres à vous tous, dont j’ai fait des copies que je garde soigneusement, car c’est toute
ma vie que je vous raconte et plus tard je saurai y retrouver bien des détails,
dans mes vieilles copies de lettres.
(Ces
copies, retrouvées en 2011, sont la base de ce blog)
Eh bien,
mes chers, de plus en plus nous pensons à Batavia. Van Tinteren nous a aussi
annoncé que nous y allions, et puisque lui vient à la place de Buby, c’est bien
certain que nous quitterons ici. Il me restera encore beaucoup à faire jusqu’au
printemps. Et les derniers mois Wies viendra ici et nous serons encore beaucoup
ensemble j’imagine, alors il faut que tout soit prêt avant leur venue, mes
habits, différentes choses de ménage etc. Ce qui me fait le plus de plaisir pour
Batavia, ce sera une meilleure cuisine
et peut être le gaz, si ce n’est pas trop cher. Ce qu’il fera beau de
pouvoir cuire un peu soi-même.
J’aimerais mieux me passer d’autre chose et me payer une cuisine au gaz avec un bon four. Il me faudra aussi une très bonne
cuisinière, car je j’ai pas envie de me fâcher chaque fois que j’aurai des
visites, ainsi qu’un djongos bien stylé. Pour le reste je m’en fiche. On a
décidé de chercher une maison très simple, mais il faut qu’elle soit dans un
bon quartier, très européen. Oh, nous avons encore décidé bien des choses, on
s’amuse à faire des plans et des plans, c’est tordant. Mais je prévois que là,
à Batavia, il me faudra encore plus compter qu’ici pour nouer les deux bouts,
car les tentations seront nombreuses. Enfin qui vivra verra.
Mes chers,
je vous quitte pour cette fois, je dois encore écrire à…..