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dimanche 28 mai 2017




Kediri

12 novembre 1939
203


Je vous confirme ma lettre 202 du 22 octobre. Il y a longtemps que je n’ai plus écrit mais vous l’aurez bien compris, j’ai eu le déménagement entre temps. Ma lettre est partie un jour avant que je reçoive la 221 de  ma Rötteli, et deux photos que je n’ai même pas pris la peine de bien regarder !!! Elles ont pris place dans un portefeuille en cuir ensemble avec celles d’un certain macacacaroni et celle d’un Boili. Je n’ai que des hommes dans ce portefeuille ! Rötteli, tu m’annonces aussi des photos de toi, mais jusqu’à ce jour je n’ai encore rien reçu, ce n’est pas que je tienne à recevoir une certaine binette, toutes celles de tous ces hommes, plus antipathiques les uns que les autres, me suffisent !!! Hein, tu comprends bien et j’espère que tu ne te fais aucune illusion quant aux sentiments de la girlie. Mais maintenant assez débité de bêtises, je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire et il faut pourtant que vous soyez mis au courant de nos faits et gestes. Je vous écris à la main parce que Boili écrit à son Aetti (papa en bernois) en ce moment et naturellement il m’a chipé la machine.
J’ai donc commencé à emballer le lundi 23 octobre et ça m’a pris une semaine. Tout est bien allé, j’ai eu une aide excellente en mon djongos Kaidi, et tout le déménagement s’est fait sans que je me fâche ou que je m’énerve une seule fois, ce qui est vraiment un record. J’avais dit à Sayers qu’il pourrait entrer dans la maison le 1er novembre, mais le 30 octobre le monsieur n’y tenait déjà plus, et a fait transporter ses caisses, alors j’ai appelé l’aide de Boili, car je ne voulais pas me fâcher pour une chose pareille. Enfin, le lundi 30 octobre à midi juste, j’ai quitté la maison bien en ordre après avoir parcouru l’inventaire avec le monsieur Sayers qui a tout trouvé en ordre et en excellent état, ce dont il m’a vraiment remerciée plusieurs fois. Ce lundi donc, dans l’après midi, nous sommes partis à Soerabaya et mardi matin Boili est entré au service. Je suis restée à S. pendant 2 jours, car il y faisait très chaud et j’avais hâte de rentrer quelque part où je me sentais mieux à la maison que dans cet hôtel.
Nous avons été chez Dr de Geus qui a tout trouvé en ordre, urine etc, et nous recommandera à un spécialiste de Batavia, un dr. dont on entend beaucoup de bien. Il nous a semblé qu’il regrettait de me perdre comme patiente pas seulement à cause des sous, mais par sympathie personnelle Quand nous étions dans la salle d’attente, j’ai été prise de fou rire car nous étions 5 couples qui attendaient, les hommes se sentaient fiers et importants comme des coqs et les femmes, toutes avec un bidon plus ou moins gros. C’était comique ! Ce dr de Geus ne fait que des accouchements et Dr Hiltermann à Batavia aussi !
En revenant de Soerabaya je suis venue habiter ici chez Madame Fraay qui est vraiment plus que gentille et attentive pour moi, de même que tante Engel. Comme Boili n’est pas arrivé à savoir combien de temps durera cette mobilisation ni combien de temps on le gardera au service, j’ai décidé de rester ici. Mes meubles et tout mon ménage sont ici, emballés et le tout dans un hangar de la fabrique, attendant d’être expédiés. Je n’ai avec moi qu’une caisse contenant toute ma couture et une machine à coudre, car je travaille ferme à mes robes et au petit trousseau. Tante Engel m’a gâtée aussi beaucoup, chaque fois qu’elle vient me voir elle m’apporte quelque chose qu’elle a fait et quand elle me quitte elle me vole quelque chose que j’ai préparé et elle le coud à la maison. Mme Fraay aussi m’aide  tout ce qu’elle peut à couper et coudre mes robes etc. Chaque matin nous allons baigner, c’est épatant pendant cette chaleur, et Dr de Geus me l’a permis. Naturellement je ne nage pas beaucoup, seulement par petits bouts le long du bord. Je me suis acheté un costume marine très simple et cher parce que de très bonne coupe et ainsi j’ose bien me montrer.
Boili vient de Soerabaya le samedi après midi à 5 heures jusqu’au dimanche soir à 5 heures et si j’ai envie d’aller là-bas, je puis partager sa chambre à deux personnes pour un prix très réduit, seulement je n’y tiens pas trop parce qu’il fait trop chaud et ici je peux me laisser vivre plus à l’aise. Ce n’est pas que je me laisse aller, tu n’as pas besoin d’avoir peur. Je travaille, je vais baigner, je marche etc, seulement par exemple la nourriture ici à la maison est plus simple qu’à l’hôtel et cela me convient mieux. Mr. Fraay est loin aussi , de sorte que nous sommes les deux femmes à la maison ensemble avec la petite fille de 9 ans qui, elle aussi, brode des bavettes pour le bébé de Tante Nelle, comme elle dit ! La semaine prochaine Mme Fraay ira rejoindre son mari pour quelques jours, alors j’irai loger chez Tante Engel qui se réjouit déjà de m’avoir. Tu vois que je n’ai pas à me plaindre. Le seul nuage de notre ciel, c’est que vu la situation en Europe, personne ne va en congé, tout le monde reste ici à attendre comme nous que la guerre prenne fin. La conséquence, c’est que les entreprises ont partout sinon trop du moins assez de monde et ce qui est très ennuyeux spécialement pour nous en ce sens qu’il y a une grande pénurie de maisons partout mais surtout à Batavia. Il paraît que c’est formidable, quand une maison devient libre, il y a déjà 50 intéressés avant même qu’elle soit vide. Je me demande ce qui adviendra de nous. Nous pourrions avoir un flat meublé, superbe, mais pour Fl. 400.- par mois, alors Oscar a dit à Elout que si nous recevions un salaire de Fl. 1000.- nous penserions à prendre ce flat, mais aussi il n’en est pas question. Financièrement nous n’avons aucun profit d’être à Batavia, où notre salaire sera de Fl. 625.-. Il nous faut compter Fl. 125.- de loyer par mois plus eau, lumière etc, et pas de docteur ni pharmacie libres, tels que nous l’avions à Kediri. Oscar est furieux et moi ça m’embête aussi, car nos dépenses vont augmenter. Naturellement que je saurai bien nouer les deux bouts, quand il le faut je le puis bien, à condition que nous ayons la santé. C’est vrai que cela n’ira pas tout à fait sans peine car petit à petit nous avons mené une vie plus large, plus confortable et maintenant il s’agira de nouveau de serrer la ceinture pour bien des choses. Pour moi, ça va sans peine, mais Oscar est moins souple sur ce terrain là, il aime bien ses aises, mon Boili ! Enfin, qui vivra verra, et quand je pense à vous tous et à tout ce dont vous devez probablement vous passer, j’ai presque honte d’oser faire la moindre remarque à ce sujet.
Papa W. nous a enfin écrit, la première lettre depuis août. Il nous dit gentiment que nous devons nous adresser à lui si jamais nous avons besoin d’appui financier, car il ne faut en aucun cas que je me fasse le moindre souci de ce côté-là. Pour le moment, ce n’est pas nécessaire, mais c’est toujours une idée tranquillisante de savoir qu’on a quelque part une perche de secours.
Moi aussi, je prie beaucoup et ça me donne une telle confiance et sérénité. Je n’ai pas de peine à être gaie, malgré tout je le suis même plus qu’avant. J’ai un tel bonheur en moi, que ça rayonne même en dehors. Je n’ai aussi pas à me plaindre et les petits bobos je les supporte même avec plaisir, car je sais que tout passera une fois, et alors la joie sera si grande ! Pendant que j’emballais j’ai commencé à avoir les pieds enflés, mais je n’ai rien dans l’urine. Le dr. m’a conseillé de ne pas manger beaucoup d’œufs ni trop de viande mais surtout des légumes et des fruits. Aussi à part le « ränzli » (petit ventre) je n’engraisse pas énormément.
Voilà, j’ai interrompu ma lettre pour aller dîner, une rijsttafel excellente, avec la conséquence que j’ai trop mangé, je suis allée me coucher un peu et ma siesta a été trop longue. Maintenant la lettre doit partir au plus vite. Je reste donc à Kediri, soit chez Mme Fraay ou Engelhart jusqu’à nouvel avis. L’adresse des lettres reste donc Mexolie. Nous ne savons pas encore exactement quand nous irons à Batavia, peut être pour le 1er décembre.
Un bon baiser à chacun et toutes mes bonnes pensées. Mes garçons me regardent, l’étui est ouvert sur la table, mais moi je ne vous regarde jamais !
Ge…..
P.S.
J’ai de nouveau découvert un chapeau de pêche Padre, mais le prix en a plus que doublé, il revient à Frs. 8.- faut-il quand même l’acheter ?



jeudi 7 juillet 2016

Kantor NIHB, 1938   (Banque néerlandaise des Indes)



Batavia (Jakarta)

4 juin 1936

Mes bien, bien chers
Cette si triste nouvelle m’est parvenue le dernier jour que j’étais à Keboemen. J’ai eu affreusement mal au cœur, ma chère Tatali,. Je me suis fait des reproches de ne pas avoir écrit depuis longtemps. Ah ! si on savait tout ! Ta première lettre Mamali chérie, m’avait bien un  peu effrayée, mais nous étions loin de nous douter que c’était si grave. Nous pensions bien que c’était sérieux, mais avec tous les bons soins, et surtout à son âge (42 ans), nous avions le meilleur espoir qu’elle se remettrait. Je sais bien que Tata est bien mieux où elle est maintenant, elle est plus heureuse que si elle devait encore vivre ici-bas à moitié paralysée. Pauvre Tata ! Mais tu as raison, il faut lui accorder sa paix, seulement cela fait mal de penser qu’on ne la reverra plus, de penser qu’elle nous a quittés, alors qu’on avait encore tant d’espoir de la revoir d’être avec elle. Pour le moment, je dois encore toujours me faire à la pensée qu’elle n’est plus, qu’elle nous a quittés.
Pauvre Max aussi, je puis bien me représenter sa douleur et lui souhaite de tout cœur le courage de la supporter, surtout de supporter la solitude.
La nuit que Tata nous a quittés, nous étions à Solo chez John et Jans. Cette nuit-là je  n‘ai pas pu dormir jusqu’à environ 4 heures du matin, sans pouvoir m’expliquer la raison de cette insomnie. Non, et pourtant pas, car dans ta lettre tu parles de dimanche soir. Mamali veuille me dire la date exacte de son départ.
La mort de Tata a aussi beaucoup affecté papa Woldringh qui nous a écrit une longue lettre à ce sujet. Tata a donc su qu’elle allait nous quitter. Je suis si contente que tu aies pu être avec elle pendant ces derniers moments. Mynes Mamali, avec ton splendide courage de vivre et de toujours aider à vivre malgré que toi aussi tu as dû souffrir de ce départ. En ce qui me concerne, je n’ai pas l’impression quelle m’ait quitté, au contraire, il me semble que maintenant qu’elle est au ciel, elle est plus près de moi, elle peut être près de moi, à présent, autour de moi, comme certainement elle sera autour de vous aussi qu’elle vous aidera à vivre. Mes bien chers, je suis tellement en pensée avec vous, on peut si mal exprimer ces choses sur papier, vous comprendrez ce que je ressens. Je ne peux pas encore bien écrire à mon aise, tout est encore trop nouveau, trop étranger dans ma nouvelle existence.
Samedi matin 23 mai, je crois, Oscar vient en courant du bureau pour m’annoncer qu’il devait être à Batavia dans 4 jours. J’ai immédiatement commencé à emballer, mais voyant que je n’arriverais pas, nous avons décidé qu‘Oscar irait seul à Batavia, en train, alors que moi je suivrais dans la Fiat, avec Soer. Buby est donc parti mercredi le 27 mai pour commencer son nouveau travail, et moi j’ai quitté Keboemen le samedi 30 mai à 5 ½ du matin. Nous avons conduit tour à tour, Soer et moi et sommes arrivés à Tjimahi (près de Bandung, pendant la guerre camp de concentration japonais pour les Européens, voir note dans Géographie) à 4 heures de l’après midi, chez Ir et Bernard. Il avait été décidé qu’Oscar viendrait me chercher là depuis Batavia, vu que c’était Pentecôte et qu’il avait deux journées de congé. Nous avons donc passé Pentecôte, là-haut, à Tjimahi où Ir nous a très, très bien reçus. J’étais contente de la revoir, car j’étais terriblement fatiguée et cela faisait du bien de retrouver une vieille connaissance. Les deux n’ont pas changé et ils ont trouvé que nous non plus n’avions pas changé pour deux sous.
Le lundi après midi nous avons quitté pour Batavia, Buby et moi. Nous avons eu deux pannes ce qui nous a fait arriver avec beaucoup de retard, pourtant juste avant de rencontrer l’écriteau annonçant Batavia, j’ai vu une immense étoile filante dans le ciel. J’ai eu le temps de dire deux fois :Bonheur, Bonheur. Je n’en avais jamais vu une si longue, et j’espère bien qu’elle nous portera bonheur. Monsieur Bigot (directeur et supérieur de Oscar) nous a offert de loger chez lui, et c’est là que nous sommes depuis trois jours, en attendant que nos caisses arrivent et que nous puissions prendre possession de notre flat. Batavia est très très chaud et les premiers jours j’ai vraiment presque pris mal. Je ne me sentais pas du tout bien, aussi parce que je m’étais bien fatiguée à Keboemen, à tout emballer etc. Heureusement que j’avais prévu cela et j’avais demandé à Dr. Peddemors de me donner une petite réserve de remèdes, que nous prenons maintenant les deux pendant quelques temps. Buby aussi a ses difficultés au bureau où beaucoup est encore neuf pour lui. Les Elout sont encore en vacances, de sorte que nous ne les avons pas encore vus.
J’ai changé de flat, et pris celui qui se trouve à côté du mien parce qu’il est plus grand et aussi parce qu’il est plus libre, surtout la cuisine n’a pas de vis-à-vis. Je ne trouvais pas agréable d’avoir mon nez dans la cuisine de ma voisine et vice-versa.  Le flat que nous avons maintenant est un peu plus cher, mais zut, j’économiserai par ailleurs, mais du moins je me plairai mieux. Madame Bigot m’a approuvée aussi. Aujourd’hui j’ai engagé une baboe-koki, ainsi je vais cuire moi-même. Bah, cette nourriture d’hôtel, c’est pas cela non plus. Il fait toujours plus beau pouvoir manger comme on veut et ce qu’on veut. J’aurai quand même le temps de suivre des cours etc. Pour le moment nous passons notre temps à filer par la ville en auto, pour apprendre à conduire et pour savoir le chemin. Soer le sait déjà très bien, beaucoup mieux que moi !
Mes bien chers, j’espère que tout va bien à la maison et que toi tu ne te sois pas trop fatiguée. Est-ce que Fanely est déjà à St Gall ? (elle s’occupera un temps du ménage de Max, le veuf de Tata)
Je me réjouis de recevoir de nouveau des nouvelles de vous tous. Les Charlou sont au service (militaire) maintenant ? Vous ne m’en voudrez pas si je ne vous en écrit pas trop long, pour le moment il faut encore que je m’habitue à tant de choses et de gens ! Vous comprenez, pas ?
Mes chers, je suis toujours bien avec vous. Votre Ge….

Notre adresse à Batavia est : Flatgebouw, Koningsplein, Batavia C


Koningsplein, plan


Gare de Gambir, Jakarta


bâtiment du milieu = l'ancienne  Banque néerlandaise des Indes












dimanche 19 juin 2016




Keboemen


19 mars 1936

A sa maman
Merci pour tes deux lettres 128 et 129. Je ne suis pas arrivée à répondre à la 128 parce que je suis partie et c’est Buby qui vous a écrit à ma place. L’histoire de mon voyage je l’ai écrite à Tata qui t’enverra sûrement la lettre. Je ne vais donc pas répéter mon itinéraire et la description de toutes les beautés que j’ai vues. Une fois de plus j’ai été surprise et ravie de la beauté du pays et mon désir devient toujours plus fort que toi aussi tu puisses un jour jouir de tout cela.
Je viens de recevoir un petit mot des van Tinteren, qui allaient chercher leurs parents au bateau, ont profité de faire un petit tour par Bandoeng aussi pour leur faire voir un peu du pays. Wies m’écrit que ses parents ne peuvent pas en croire leurs yeux de tout le beau qu’ils voient. Je me réjouis de faire leur connaissance. A Batavia j’ai dîné chez les Elout. Ils ont été très gentils pour moi, m’ont aidé à chercher les flats etc. Mais… mais… ! Merci de tous les conseils que tu me donne à ce sujet, Mamali. Tu es très sage et je serai bien contente de suivre la ligne de conduite que tu m’as tracée, et dis-moi encore tout ce que tu peux, car j’en aurai besoin. Tu sais, Anne est bien gentille, mais depuis cet accident qu’elle a eu, c’est une femme sans équilibre. Pendant que j’étais là, à table, elle était fâchée parce que la viande n’était pas bien cuite, c’était vexant justement quand elle avait des visites, je le comprends, mais comme il fallait que sa colère sorte, je pense, elle a attaqué Elout, lui a lancé des fions et l’a abaissé, d’une façon que j’ai trouvée affreuse. Je me gênais pour elle, et pour lui j’avais de la pitié parce que cela se passait devant moi, la femme de son collègue. Oh, il m’en faudra de la diplomatie ! Leur maison est jolie, de jolis meubles de style, du vieux. Cela leur fait un intérieur avec beaucoup de cachet, mais alors le reste ! Nous avons dîné à une table mise sans soin, sur une nappe sale et surtout une nappe chiffonnée comme un vieux mouchoir, c’est surtout cela qui m’a choquée. Qu’une nappe soit sale, passe encore, ils ont un enfant et il faut économiser, mais qu’elle soit chiffonnée, non, cela n’est pas d’une bonne femme d’intérieur. Le dîner était affreux, des haricots, des pommes de terre à l’eau et du foie mal cuit, le tout foutu sur la table et c’est tout. Nous aussi on mange ainsi, simplement, mais je ne sais pas, cela présente plus chez moi. C’est pas pour me vanter que je dis cela, tu sais ! Je comprends maintenant pourquoi elle n’arrive pas avec son salaire, elle croit que c’est seulement avec de l’argent qu’on peut rendre son home joli. Evidemment, avec de l’argent on peut beaucoup, presque tout, et tout de même il y a de petites choses pour rendre la vie agréable, qui ne peuvent pas se payer avec de l’argent, qui ne peuvent pas s’acheter.
Chez John et Jans j’ai assisté à une terrible querelle entre les deux. John a découvert que Jans a fait des dettes. La pauvre, c’est sûr qu’elle n’arrive pas avec son grand ménage et toujours des visites, et peu à peu elle est tombée dans les dettes. Elle n’osait pas l’avouer à John et voulait tâcher de s’en sortir elle-même  mais elle n’y arrivait pas et elle s’est laissée aller à emprunter à droite et à gauche. John était furieux et terrible. Il avait absolument perdu la maîtrise de lui-même, il st sans pardon pour Jans. Je te dis il était comme un taureau furieux et je ne voudrais pas te répéter toutes les vilaines choses qu’il a dites à Jans, telles qu’à un moment je lui ai dit que je tenais à avoir pour ami un homme et pas un animal. J’ai pris mon chapeau et j’ai fait semblant de partir. Alors cela l’a calmé un peu, mais j’en ai été dégoûtée. Si je suis restée, ce n’était que pour cette pauvre Jans qui doit en voir du pays. Tu sais John est un enfant de deux races, lui en a hérité les défauts plus que les qualités. Enfin je te dis, j’en ai fait une expérience, alors vendredi matin, sitôt que je pouvais, je suis partie dans la Fiat avec un vieux mécanicien que John m’avait recommandé, et nous sommes arrivés sains et sauf à Keboemen, où j’ai été plus que heureuse de me réfugier dans les bras de mon Buby et de regarder dans ses bons yeux doux, après avoir vu de si vilaines expressions dans ceux de John. Je ne le dis qu’à toi, mais j’ai été témoin d’une des plus vilaines scènes qui puisse exister dans la vie, je ne peux de toute façon pas supporter qu’on se chicane. Tu peux bien t’imaginer comme je jouis d’être dans mon home de nouveau, avec mon Buby. Je suis si riche sous ce rapport, et grâce à toi, je l’ai toujours été dans ma jeunesse aussi.
Les Engelhart partent demain, j’ai encore été leur aider jusqu’au dernier jour. J’ai un peu pleuré quand je lui ai dit adieu, elle aussi mais on s’aimait beaucoup et j’en ai passé des beaux moments, là à Premboen.
Merci pour le petit corset en tricot. Je viens de le laver et vais l’essayer ce soir. Merci aussi pour le deuxième envoi de bougies. C’est un paquet qui est arrivé sans timbres !!!
Je t’ai envoyé cette semaine, plutôt, c’est Buby qui l’a envoyé, une boîte de kroepoek que j’ai acheté à Bandoeng. Ce n’est pas le même que celui de Soerabaya, mais il est bon aussi, seulement un peu autrement. Peut être que tu ne remarqueras même pas la différence. Je voulais que ce soit une surprise pour toi, mais j’ai peur que tu doives de nouveau payer beaucoup de douane, c’est pourquoi je t’avertis. Le paquet contient environ pour Frs.s. 1.60 de kroepoek, alors il ne faut pas payer trop de douane, refuse le paquet simplement.
Je me réjouis tellement pour mes robes. Merci de tout cœur, et aussi pour m’avoir acheté ces bouquets de fleurs. Justement je venais d’écrire à Tata que tu ferais bien de me l’envoyer parce qu’ici on n’a pas tant de choix. J’ai eu un plaisir fou à ta lettre. Non, non cela ne fait rien du tout que tu m’écrives seulement tous les 15 jour Vois-tu maintenant la vie est autrement pour moi. Premièrement j’ai énormément à faire, à tout mettre en ordre, à raccommoder, à coudre, puis à emballer, ensuite Wies viendra et j’ai encore toujours mes leçons avec les sœurs. J’ai une vie très mouvementée maintenant de sorte que je ne suis plus obligée de compter sur tes lettres comme ma principale distraction de la semaine. Tu comprends, tes lettres me restent toujours la plus chère distraction.
A toi non plus je ne vais plus écrire toutes les semaines ces prochains temps, mais je répondrai toujours par prochain courrier à tes lettres, tous les 15 jours. J’ai tant à coudre et à faire maintenant.
C’est dommage que les Moser partent du Chalet (locataires temporaires), mais je crois que vous l’aurez vite reloué, seulement faites un peu attention qui vous prenez. Que cette première expérience qui a été bonne ne fasse pas se relâcher votre prudence dans le choix de nouveaux locataires. Fais attention de ne pas recevoir du Saupack (mauvaises gens) et que papa ne se laisse pas éblouir par des dehors brillants. Je crois aussi d’ailleurs que les demandes de locations ne manqueront pas. Surtout n’abaissez pas votre prix, au contraire.
Je relis encore tes conseils quant à Anne Elout, c’est sûr, il me faudra cacher tout ce que je pourrai sans en avoir l’air pourtant, ce sera excessivement difficile je ne me fais pas d’illusions là-dessus. Heureusement que nous habiterons si loin l’une de l’autre, j’en suis plus que contente. Mais elle a un enfant ravissant, beau et intelligent, c’est surprenant.
Quant à Tata, c’est pourtant triste. Je crois bien qu’elle est plus malade qu’on ne le pense. Je reçois toujours ses journaux, mais depuis Noël je n’ai plus eu de lettre ou quoi que ce soit.
Est-ce que tu te fais donner encore une troisième robe ? Vraiment tu me gâtes trop, ce n’est pas permis. Tu m’as déjà donné cette belle robe beige dont je vais faire une photo un de ces jours, alors il ne faut pas de nouveau dépenser tant d’argent pour moi. L’idée de Hedy est excellente  avec cette jupe longue et une courte, mais laisse moi payer cette robe-là. Dis-moi ce qu’elle coûte, car je vais te dire, il y a déjà longtemps que j’avais une combine pareille dans l’idée. Je voulais me faire un tailleur de minuit et voulais demander à Hedy de me le couper, parce que je n’arrive pas encore à couper avec tant de chic. Je crois qu’un de ces tailleurs du soir me rendrait grand service. Enfin, l’idée de Hedy est bonne et je crois qu’il faut la laisser faire, mais à condition que ce soit moi qui paie cela. A Batavia il y a un immense hôtel, first class, quelque chose comme le Savoy à Londres ou le Ritz à Paris, et une fois par semaine il donne un souper dansant auquel les hommes doivent paraître en smoking, et de mettre le smoking ici aux Indes, cela veut dire quelque chose, vu que les habits de laine sont tellement chauds pour ces pauvres hommes. Enfin les occasions de sortir ne nous manquerons pas.
Si ces bigoudis de Muriel ne sont pas trop chers, j’aimerais bien en avoir quelques uns pour aussi faire des boucles. Je sais bien que c’est la mode et cette coiffure m’irait bien aussi, mais je n’ai pas les moyens maintenant de me faire faire des permanentes, alors si je peux y arriver avec des bigoudis, j’en serais très contente. A Batavia j’ai profité d’aller me faire couper les cheveux chez mon coiffeur, tu sais le Tschingg (Italien) de Semarang. Lui et sa femme m’ont tout de suite reconnue. J’ai encore toujours quelques ondulations dans mes cheveux, alors je lui ai dit que c’était des restes de la permanente qu’il m’avait faite il y a une année. Il m’a répondu, non madame, ce n’est plus la permanente, c’est naturel, vous avez des cheveux très souples. J’ai été très contente d’apprendre cela, car cela vient de ce que je brosse mes cheveux chaque matin avec la brosse en fer de Mina et voici encore un petit remède pour avoir de beaux cheveux souples. Quand tu les laves, il faut bien les rincer, alors dans la deuxième eau tu presses le jus d’un demi citron et tu rinces les cheveux dedans, puis tu changes encore une fois l’eau, car il faut que pour la dernière rincée, l’eau soit pure. Cela donne un magnifique brillant aux cheveux.
Tante Engel part par le même train que cette lettre, je n’aurai plus le temps de remplir la page.
Nous avons pris leur chauffeur, je ne sais pas si je l’ai déjà écrit. Monsieur E. continue à le payer en partie et nous lui payerons le reste. Ainsi nous aurons un chauffeur tout ce qu’il y a de consciencieux pour 6 mois au moins. Comme il n’aurait pas assez à faire à notre Puce, je vais lui apprendre à être djongos en même temps. Ce sera bien un peu une dépense, mais cela nous épargnera de mener la voiture dans un garage chaque fois qu’il lui manquera quelque chose, car Soer (le chauffeur) répare tout tout seul. Il est chez les E depuis des années et il est très fidèle. Ainsi j’aurai toujours quelqu’un quand j’irai en voiture sans Oscar, et quoi qu’il arrive je ne serai jamais sans aide. C’est aussi lui qui pourra conduire Buby au travail et aller le chercher, de cette manière Buby pourra venir dîner à la maison. Autrement s’il devait prendre le tram, il n’aurait pas le temps et devrait luncher au bureau. Nous devons payer notre flat meublé Fl. 80.- par mois. Je trouve que c’est énorme, mais nous allons essayer pour les premiers mois du moins, ensuite on verra. Je pourrai toujours prendre une maison. Le manger que nous recevrons de l’hôtel va nous coûter Fl. 50.- par mois, mais je n’ai pas envie de le prendre au complet, car c’est beaucoup trop et comme j’aurai une toute petite cuisine environ de la grandeur de l’antichambre du Schyssy (toilettes) à Sutz, je me propose de cuisiner un peu moi-même aussi.
Il y aura tant de bons légumes et de salades au marché à Batavia, on va s’en payer. Nous aurons donc le flat au premier étage, et sous nous viendra demeurer un collègue de Buby. Et comme ces flats appartiennent à la Banque, nous aurons bien des petits avantages. Ces flats sont dans un complexe de 8 maisons, tu peux te penser comme nous serons dans les gens. Je m’en réjouis car nous avons eu assez de solitude pendant longtemps.
En revenant de Batavia, j’ai vite été vers la Ric pour je ne sais plus quoi, alors la première chose qu’elle m’a demandée, c’est : tu as naturellement été chez les Elout ? cela la pique que nous soyons bien avec les Elout. Et elle s’imagine je ne sais quoi !!!
A propos, quand nous allions ensemble à la Banque, Elout et moi, nous parlions de nos salaires etc, et Elout me dit : Enfin si tu ne peux pas arriver avec ton salaire, tu n’auras qu’à le dire, car je crois que vous pouvez demander beaucoup à Amsterdam, ils sont disposés à faire beaucoup pour vous ! Il m’a dit cela sans méchanceté, mais je n’en ai pas moins pensé. C’est naturellement Mr. Dunlop qui est bien disposé envers nous.
Je dois te quitter….ta Ge….





Keboemen

3 mars 1936

Ma bien chère
Ce ne sera qu’une courte lettre cette fois-ci, car c’est déjà mardi matin et dans deux heures cette lettre doit partir.
J’ai été empêchée de vous écrire cette semaine, pourquoi je ne sais pas au juste. Je me suis fait une robe et j’ai tenu à la finir complètement sans quoi elle restait de nouveau trainer des semaines et des semaines avant que j’aie envie de m’y remettre. Puis tante Engel est venue souvent cette semaine pour essayer toutes les robes qu’elle se faire faire ici par une petite couturière chinoise. Ils partent le 20 courant. Maintenant que je suis sur le point de partir aussi, je peux bien m’exercer à tous ces préparatifs, tels que l’emballage, la conservation du linge, des livres et de bien d’autres choses.
Et voici la grande nouvelle !!! Il y a quelques jours Buby reçoit un téléphone d’Elout, l’informant que nous étions attendus à Batavia pour le commencement de mai. Il nous faut donc compter devoir partir d’ici vers la fin avril. Moi aussi bien que Buby jubilons, car il n’y a plus rien qui nous retienne ici, maintenant que les E. sont loin. Nous l’avons encore pensé hier soir, car nous avons été au Stamboul de Miss Riboet qui donnait quelques représentations ici à Keboemen. Nous étions aussi avec les Röhwer, les Koesnoen et encore d’autres gens. Une fois de plus j’ai senti l’impossibilité d’avoir du contact avec ces gens, même avec Koesnoen cela ne « clique » pas en dehors des leçons. East is East and West is West. Nous l’avons tellement ressenti hier soir.
Les Visser sont partis samedi passé pour Kopeng où ils resteront un mois. Ils sont partis sans adieu, excepté Visser qui a dit au revoir d’une façon aussi brève que possible à Buby au bureau, après quoi nous ne nous sommes pas dérangés pour aller leur souhaiter bon voyage.  Les Visser ont bien été dire au revoir aux Röhwer de sorte qu’ils auraient aussi pu venir chez nous s’ils voulaient être corrects. Nous avons le téléphone ici dans la maison pour ce mois. C’est dommage que je ne puisse pas vite demander le 4629 ou le 4601 !!! notre no. ici est le 17.
Maintenant ta lettre 127. Merci beaucoup. Je suis contente de savoir que tout va passablement bien à la maison. Ce qui m’a touché, c’est ce que tu écris de Tata. Je comprends que tu ais la frousse, et selon moi c’est assez sérieux. Je ne puis m’empêcher de penser à Tata qui a tant pleuré à ma noce et à mon départ. J’en avais été assez surprise et je m’en étais demandé la cause. Au fond je la plains, car elle doit se sentir plus malheureuse que nous le pensons, dans sa solitude. Enfin tu me donneras toujours de ses nouvelles, hein ? Une de mes prochaines lettres sera pour elle,  puisque c’est bientôt sa fête. Je vais lui écrire un peu plus souvent, elle me fait pitié. Et cela tu le comprends bien, mynes Mamms ?
Je me réjouis de recevoir les deux robes de l’étoffe de Tata, est-ce que le blanc ne vous plaît pas ? Vous n’en parlez pas.
Carnaval a-t-il bien passé ?
Tu me demandes pourquoi nous laissons nos meubles ici quand probablement nous ne retournerons plus à Keboemen. C’est parce qu’ici je ne paye rien pour les laisser dans la maison. Si je les remisais à quelque part à Batavia, il faudrait payer beaucoup de location, et pourquoi les transporter à Batavia si peut être nous allons à Kediri qui est du côté de Soerabaya ? C’est comme si toi, pour aller à Sutz, tu déménageais les choses via Paris.
A la fin de la semaine j’attends John et Jans, et peut être que j’irai aussi vite avec eux à Batavia. Enfin, je t’ai déjà dit tu peux penser à moi d’une façon agréable, car je n’aurai pas de quoi m’ennuyer ces prochaines semaines.
Buby vient d’aller au bureau pour un téléphone de Batavia. Je me demande ce qu’on va lui dire de nouveau. En tout cas je dois vite finir la lettre à son père, …..
A chacun de vous, toujours votre Ge….



jeudi 2 juin 2016




Keboemen

20 janvier 1936

Haha ! la bonne semaine ! Mais commençons par le commencement.
Lundi j’ai écrit. Mardi, mercredi buché mon javanais. Jeudi j’ai circulé par toute la maison et fait un cake. Vendredi vers 1 heure Elout et Bigot sont arrivés. Ils sont passé chez nous pour demander où se trouvait la « caserne », puis sont allés chez Visser. Vers 2 heures Elout s’amène pour dîner. Ensuite Buby est allé au bureau et Elout a dormi. Après le thé il est allé chez Bigot qui loge dans le pavillon chez Visser. Pendant ce temps là, Buby et moi avons été faire quelques pas avec les chiens. Mon petit Bonzo est tombé dans de la merde, je suis rentrée pour le laver. Oscar aussi. A un moment donné, justement quand j’étais le plus sale, Oscar vient m’appeler et me dire que Bigot était ici pour faire connaissance. J’ai fini de laver mon chien, j’ai mis de l’ordre dans ma toilette, à du 50 à l’heure, puis j’ai été rejoindre ces messieurs. Entre Bigot et moi la sympathie a dû naître presque instantanément. C’est un grand type, une figure bien marquée, ferme, jeune encore mais le plus important c’est qu’il ressemble à Charlot dans ses manières, c’est fou tout simplement. La manière dont il remercie pour quelque chose, dont il plaisante, enfin, je ne peux pas bien vous décrire en quoi cela consiste, mais en lui j’ai retrouvé Charlot, beaucoup de Charlot enfin. J’ai naturellement tout de suite été à l’aise avec lui, et lui qui, en dedans est d’une certaine timidité, s’est immédiatement trouvé à l’aise chez nous On a bien ri, les quatre. Vers 9 heures il est parti chez les Visser pour souper. Cela je vous le raconterai après. Le samedi, les hommes ont eu des conférences avec des chinois pour arriver à une entente concernant le marché, au lieu de se manger les uns les autres par une concurrence acharnée. Pour cela Erkelens est arrivé de Tjilatjap et a dîné chez nous. Cette conférence a duré jusqu’à 5 heures du soir. Alors Erkelens vient me demander s’il pouvait passer la nuit ici. Je lui ai fait faire un lit sur la chaise-longue au salon. Un peu après Oscar et Elout viennent du bureau pour une tasse de thé. En arrivant Elout me prend à part (imaginez-vous bien la scène !!!) derrière une porte et me demande en chuchotant si j’avais assez à manger pour une personne de plus, parce que Bigot lui avait dit qu’il trouvait stierlyk verveelend (cela veut dire stieremässig längwylig ou excessivement rasant) de passer la soirée là chez les Visser avec madame et sa sœur, et qu’il n’y tenait plus s’il devait encore souper avec ces têtes !!! S’il n’y avait pas moyen qu’il puisse venir chez nous, qu’il était content avec une schnitteli (une tartine) et rien d’autre ! Mes chers, j’ai presque poussé les hauts cris, je n’osais presque pas regarder Elout de peur qu’il voie mon plaisir dans les yeux, et d’une manière calme et posée je lui ai répondu que Bigot était naturellement le bienvenu chez moi s’il se contentait de la fortune du pot et Oscar a ajouté : à condition de ne pas froisser les Visser. D’ailleurs Bigot avait fait dire par Elout qu’il se chargeait bien d’arranger les choses pour ne froisser personne. Une demi heure plus après qu’Elout, avec l’excuse de lui apporter une lettre, lui eût dit qu’il pouvait venir, il arrivait, tout content et joyeux comme un gamin d’école. Naturellement personne n’a fait les semblants, mais moi intérieurement je n’y tenais presque plus et de temps en temps j’allais dans notre chambre à coucher pour laisser libre cours à mon fou rire. Oscar aussi a fait les hauts cris quand il le sut et Elout rigolait et disait que c’était compréhensible. D’abord on a parlé ensuite les 4 hommes ont joué au bridge et moi…. Je voyais toujours un Charlot de 35-40 ans devant moi. L’ambiance était bonne de toutes parts et vers 10 heures, comme ces hommes ne voulaient jamais se déranger pour venir souper, j’ai été remplir 4 assiettes que j’ai fait apporté à la voorgalery par le djongos. J’avais commandé une cervelle pour en faire un ragoût mais comme je n’avais pas assez pour 5 (ayant compté pour 3 le matin) j’ai vite fait tuer une poule avec laquelle j’avais fait une sorte de soufflé avec des champignons, et des pommes de terre, le tout cuit au four. Ces hommes ont mangé cela sur le pouce, plus des sandwiches que j’ai  fait faire au fur et à mesure qu’ils disparaissaient. Ensuite j’ai pelé des pommes et l’assiette pleine de schnitz (quartiers) a disparu en quelques minutes. Enfin, il était minuit quand Bigot est parti, après quoi Elout, Erkelens et Oscar on encore discuté, discuté, mais moi j’ai été au lit, j’ai du moins été me déshabiller, surtout pour les laisser seuls. A plusieurs reprises aussi dans le courant de la soirée je les ai laissé seuls afin qu’ils puissent se raconter des witz librement. Oui, oui, j’ai bien suivi tes leçons, Moederli !
L’après-midi en m’habillant je ne sais pas pourquoi, j’ai mis ma robe bois de rose donc celle de la photo, et le soir, à un moment donné Elout me demande devant tout le monde : Dis donc, où diable as-tu acheté cette robe, elle est rudement bien. Quand j’ai dit que je l’avais faite moi-même, il a di : daar steckt wat in ! En d’autres mots cela veut dire que la robe avait un certain cachet. Cela m’a fait bien plaisir aussi, vous pouvez comprendre, car je crois que c’était un compliment vraiment sincère.
Je suis contente que Buby aime bien Bigot aussi et je crois que ce dernier nous trouve tous deux à son goût. Cela facilitera bien des choses. Avec Elout aussi l’entente a de nouveau été très cordiale et franche et amicale. Bigot partait hier pour Djocja, il allait loger chez des amis. Elout aurait dû aller aussi puisque ce matin ils continuaient leur route tous deux à Soerabaya, mais Elout a préféré revenir de Djocja hier soir et passer la nuit ici au lieu de passer la soirée seul à Djocja.
Il est revenu hier soir à 8 heures, il était très fatigué parce qu’ils avaient discuté avec des chinois pendant toute la journée et cela demandait beaucoup de concentration. Nous avons alors décidé d’aller au lit immédiatement après souper, mais il a commencé par philosopher, un mot a donné l’autre et nous nous sommes mis à table à 11 ½ heures seulement. Ce matin il est parti avec l’auto de la fabrique rejoindre Bigot à Djocja. Je lui ai fait des sandwiches, et lui ai donné toute une boîte de nougat que lui et Bigot aimaient bien l’autre soir. C’est du nougat japonais qui ne me coûte pas cher, et cela lui a fait bien plaisir.
Dimanche soir, après que les trois hommes avaient discuté et que moi j’allais au lit, Elout dit à Erkelens : et penses-y, tu ne dis rien de tout cela à n’importe qui, je te défends aussi d’en parler à ta femme ! Ce n’est pas à Buby qu’il dirait jamais une chose pareille, et pourtant la petite Erkelens hm ! hm ! hm ! avec lui. 
Et maintenant nos projets. Ils ont adopté une forme plus précise et aussi changé un peu. Nous allons donc à Batavia pour 9 mois, le temps de congé de Bigot, après quoi il est bien possible que nous allions à l’une ou l’autre des fabriques de nouveau. Batavia est donc un temps d’essai pour voir si Oscar est capable pour des postes plus élevés. Elout nous a conseillé de laisser nos meubles ici et de louer un flat meublé avec pension complète au centre de la ville pour ces 9 mois. Il dit que cela nous reviendra bien meilleur marché que d’installer une maison avec tout le patati et patata. Nous aurons donc Fl. 400.- ce qui n’est pas beaucoup pour Batavia, car la vie y est beaucoup plus chère qu’ici, et Elout doute que nous puissions nouer les deux bouts. D’ailleurs dans la lettre qui nous concerne, Amsterdam laisse la question ouverte, de sorte que si cela ne va pas, nous pourrons demander une augmentation. On verra donc. A moi cela me sourit assez de ne pas avoir de ménage pendant quelques mois. Cela me donnera juste le temps de suivre des cours de cuisine, etc, des cours de couture et un tas d’autres choses. Elout nous conseille cet arrangement principalement pour éviter des visites. Demeurant ainsi dans un flat de deux chambres, on n’a pas besoin de recevoir, et c’est justement recevoir qui revient si cher à Batavia. Si j’avais une maison, il faudrait que tout soit correct et cela revient cher. La Banque a des hypothèques sur deux immenses bâtiments de flat qui sont administrés par un hôtel. Ainsi j’aurai peut être une toute petite cuisine où je pourrai faire le déjeuner et le souper moi-même, tandis que le dîner on le fait venir de l’hôtel. On a également des domestiques de l’hôtel. Je me demande ce que vous en pensez, mes chers ?
Merci pour ta bonne lettre 121. Je ne l’ai pas sous la main, ayant caché toute ma correspondance avant la visite d’Elout. Je ne l’ai pas encore retiré de sa cachette, et maintenant je n’ai pas le temps de le faire, car nous attendons les Koesnoen pour la soirée. Demain j’aurai de nouveau tante Engel pour la journée, et je pense qu’à la fin de la semaine j’aurai les v.Tinteren pour le weekend. J’ai une maison comme une ruche, mais cela me plaît et je m’arrange bien pour que cela ne revienne pas trop cher. Elout m’a aussi demandé : mais comment fais-tu donc pour nous offrir tant de bonnes choses avec ta paye ? Anne (Mme Elout) n’y arrive pas…, je crois que tu sais mieux faire qu’elle. Qu’il ajoute en vraie bêtise masculine, oh ! les hommes ! Je lui ai répondu qu’il ferait mieux de se taire que de raconter un quatsch pareil. Voilà pour les nouveautés de la semaine. Quant à madame Visser, je suis bien contente de partir bientôt, car elle doit fulminer de jalousie sur la totok européenne. Ici on les appelle des totok ou des singkeh, les européens purs. Ce sont les Indos qui emploient des noms, c’est comme Tschingg pour les Italiens.
Je pense que mes frères sont à Londres, je pense souvent à eux et souhaite de tout mon cœur qu’ils aient du succès dans leur entreprise. Je n’arrive pas encore à vous écrire, garçons, mais vous ne m’en voudrez pas, hein ?
Mes bien chers, à la semaine prochaine.




dimanche 29 mai 2016




Keboemen

12 janvier 1936


Mes bien chers et Mamali
Peux-tu t’imaginer le plaisir que j’ai eu en sortant cette petite merveille de photo de ta lettre ? Je n’en croyais pas mes yeux, et je vous fais cadeau de ce qui a suivi !!! Mais je n’ai pas pissé de l’œil, cela je l’avoue avec quelque fierté ! Buby l’a immédiatement mise dans un cadre doré duquel on a enlevé les petites amateurs d’il y a 2 ans. Et maintenant j’ai mynes Mamms, si jolie, si douce sur ma table à écrire, et tes beaux yeux qui réfléchissent une telle paix intérieure me suivent dans tout ce que je fais dans la chambre. Je ne peux pas assez te remercier de ce précieux cadeau. Buby aussi la trouve très, très bien. Tu es jolie comme tout, et ce rayon de lumière sur tes beaux cheveux blancs : cette photo est un petit chef d’œuvre. Tes beaux cheveux, qu’ils soient blancs, tout blancs, à cela il n’y a rien à y changer et je ne t’en aime pas moins pour cela. Au contraire, cela te donne un charme de plus. Je m’exerce à penser comme toi, je te reverrai les cheveux blancs et avec quelques années de plus. Il ne faut pas se faire d’illusions. Toi non plus, tu ne retrouveras pas une girlie de 25 ans, jeune fille svelte etc.  Non, je serai une « Matame » de 30 ans bien sonnés, un peu une plättere (femme grosse), déjà avec des petites rides autour des yeux, etc, d’ailleurs je crois que je n’aurai changé que physiquement, plus vieille et….. plus grosse. Oui, mes chers, j’ai augmenté de 3 kg, et cela se remarque au contour du trallalla et à la figure naturellement. Mais je me porte bien, je n’ai pas mauvaise mine et sauf les petits bobos habituels, nous n’avons pas à nous plaindre.
Pendant que j’y pense, tu n’oublieras pas de dire à Hedy que mon tour de hanches a augmenté de 3 cm sur les mesures qu’elle a. Le tour de hanches seulement, le reste est encore juste. Cela m’amène à vous parler des belles petites robes, Tata et Max. Vu que je ne vous envoie pas encore les échantillons, vous pourriez presque croire qu’elles me sont indifférentes ! Loin de là. La raison est que je les regarde presque tous les jours, et tous les jours j’ai une autre préférence Je me suis déjà vue habillée dans chacun des échantillons, j’en jouis et je m’amuse. Il y en a une pour laquelle je suis tout à fait décidée, et je vous remets l’échantillon dans cette lettre. Puisque Tata va à Bienne, tu y es peut être à l’arrivée de cette lettre, alors tu l’auras directement, et vous pourrez beinle (commérages), Maman et toi. De cet échantillon rose j’ai envie de faire faire une robe de cocktail, c’est à dire une petite robe d’occasion, pour aller en visite. Les visites officielles se font ici, et à Batavia surtout, vers 7 heures du soir, on rentre vers 9-10 heures pour aller souper, alors de 7-9 heures on est assis ensemble sous les péristyles, les voorgaleryen ici, souvent dans le jardin aussi, autour d’une grande lampe à pied etc. Alors il fait beau avoir une petite toilette simple, mais chic et assez habillée pour donner le cachet nécessaire à la réunion. Il ne faut au moins pas que ce soit une robe du soir, mais une robe de 5 à minuit comme dit le Jardin des Modes, pour les soirs d’été. Tâche de faire entrer cela dans la cabosse à Hedy, vu que ce sont de si belles étoffes, j’aimerais beaucoup que Hedy me les coupe. Si elle te demande trop cher, alors non, aie le courage de refuser tout simplement, car je ne veux pas que tu aies encore des dépenses pour moi, tu en as déjà assez. Si toutefois Hedy consent à les faire, du moins  les couper (elle n’a pas besoin de les coudre et d’y faire beaucoup, pourvu qu’elle marque les détails un peu, je pourrai bien m’en tirer pour la couture.) Voici ce que j’aimerais pour la seconde petite toilette. Je pense qu’elle sera blanche, alors je voudrais une petite robe simple mais chic. Une petite robe passe-partout, que je puisse mettre le matin pour aller en ville, l’après-midi aussi, enfin quoi, une petite robe. Du chic ! Oui, voilà, je suis tout à fait décidée maintenant. J’ai encore une fois demandé l’avis de Buby et il les trouve aussi très beaux ces deux petits échantillons. C’est donc un rose pour cette petite robe de visite de 5 à minuit, et le blanc pour une petite robe chic et simple. Max et Tata, encore une fois je vous remercie de tout mon cœur pour l’immense plaisir que vous me faites.

Mes bien chers, c’est dimanche soir, justement commence la diffusion du match (foot) international Hollande – France, qui se joue à Paris. On entend les gens au stade, c’est trop beau, d’entendre ces gueules parisiennes, je vais donc écouter. A tout à l’heure
Lundi matin.
Hier soir les Hollandais ont gagné par 6-1, vous auriez dû entendre leur enthousiasme ! Nous avons écouté jusqu’à minuit.
J’ai encore oublié de vous raconter hier que le matin à 10 heures, une locomotive a déraillé en pleine gare de Keboemen, par suite d’un faux aiguillage fait par un remplaçant. Elle a déraillé juste à l’endroit le plus important, celui qui relie la grande ligne directe aux lignes secondaires de la gare. Elle était environ 30-40 cm à côté des rails, avec son « tender » (anglais, petit wagon pour le charbon) et encore un wagon. 
tender derrière la loco

C’était beau à voir, et à midi les deux trains directs, les grands pullmann faisant Batavia – Soerabaya en un jour ont dû s’arrêter à Keboemen, on a transbordé les voyageurs puis chaque train a repris le chemin d’où il était venu. Vers 1 heures, les ingénieurs de Poerwokerto sont arrivés et ils se sont mis à travailler pour remettre le monstre sur rails, ce qui a réussi vers 7 heures du soir. Vous auriez dû voir cela. C’était joli comme tout, et de dire que ce sont tous des mécaniciens, des coolies, javanais, et les ingénieurs des Indos qui ont la plupart fait leurs études à Bandoeng. Je vous dis, en Suisse cela n’aurait pas pu se faire mieux ni plus vite. J’ai eu mon plaisir à voir travailler tous ces types bruns et jaunes. Buby et moi, on s’amusait à regarder comme des gosses. Naturellement tout Keboemen y était, c’était l’événement de la saison !
Ce matin Buby vient de recevoir un téléphone de van Tinteren. Il sait qu’il doit venir à Keboemen, car c’est lui-même qu l’a demandé à Elout. Il a été à Batavia exprès pour en discuter avec lui. C’est une occasion pour lui de se mettre au courant de l’administration pour devenir adm. par la suite. Wies aussi prend la chose du bon côté, car au mois de mars elle va recevoir ses parents qui viennent vivre ici, avec eux. C’est un peu la raison que v.T. a de venir vivre à Keboemen. Avec son ménage agrandi, il aura moins de dépenses ici à K. car ils n’auront pas de visites, et c’est toujours ce qui leur faisait un trou dans le budget. Ainsi ils pourront vivre gentiment pour eux ici, et Wies n’aura pas à craindre les femmes ici, puisqu’elle aura la compagnie de sa mère. Les parents de Wies avaient un magasin d’art et d’antiquités et naturellement pendant ces dernières années, ils ont tout perdu. La mère étant allemande, elle a encore quelque argent en Allemagne qu’elle a réussi à retirer en prenant des billets pour le voyage par bateau allemand. Je suis curieuse de voir comment cette expérience va réussir, car ce n’est pas rien de faire venir deux personnes de cet âge pour vivre ici. Il faut craindre le mal du pays, à moins que le plaisir d’être réunis avec leur fille unique et leur petite fille, les fassent se sentir tout à fait à la maison.
Tante Engel m’a rapporté de Soerabaya de jolies assiettes à pudding, les mêmes qu’elle a et que j’ai admirées chez elle, alors la bonne âme a pensé me faire plaisir en me donnant les mêmes.
Van Tinteren a téléphoné pour nous dire qu’ils nous avaient enfin envoyé les souliers que j’ai commandés à Tjilatjap, depuis plus de deux mois. Ils me les envoient par des amis que nous connaissons aussi. Ils passent par Keboemen et peut être qu’ils mangeront ici, je n’en sais rien et je ne prépare rien. On verra quand ils seront là, ce sera toujours le temps de tordre le cou à un poulet.

Quant à mon agenda, je n’ai pas exactement fait une sorte de journal, j’ai seulement inscrit les dates qui avaient de l’importance pour nous, telles que les visites d’Elout etc, sans détails, sans rien. Mon vrai journal, ce sont mes lettres à vous tous, dont j’ai fait des copies que je garde soigneusement, car c’est toute ma vie que je vous raconte et plus tard je saurai y retrouver bien des détails, dans mes vieilles copies de lettres.
(Ces copies, retrouvées en 2011, sont la base de ce blog)

Eh bien, mes chers, de plus en plus nous pensons à Batavia. Van Tinteren nous a aussi annoncé que nous y allions, et puisque lui vient à la place de Buby, c’est bien certain que nous quitterons ici. Il me restera encore beaucoup à faire jusqu’au printemps. Et les derniers mois Wies viendra ici et nous serons encore beaucoup ensemble j’imagine, alors il faut que tout soit prêt avant leur venue, mes habits, différentes choses de ménage etc. Ce qui me fait le plus de plaisir pour Batavia, ce sera une meilleure cuisine et peut être le gaz, si ce n’est pas trop cher. Ce qu’il fera beau de pouvoir cuire un peu  soi-même. J’aimerais mieux me passer d’autre chose et me payer une cuisine au gaz avec un bon four. Il me faudra aussi une très bonne cuisinière, car je j’ai pas envie de me fâcher chaque fois que j’aurai des visites, ainsi qu’un djongos bien stylé. Pour le reste je m’en fiche. On a décidé de chercher une maison très simple, mais il faut qu’elle soit dans un bon quartier, très européen. Oh, nous avons encore décidé bien des choses, on s’amuse à faire des plans et des plans, c’est tordant. Mais je prévois que là, à Batavia, il me faudra encore plus compter qu’ici pour nouer les deux bouts, car les tentations seront nombreuses. Enfin qui vivra verra.

Mes chers, je vous quitte pour cette fois, je dois encore écrire à…..

samedi 14 mai 2016




Keboemen

11 novembre 1935

C’est le 11 novembre aujourd’hui. Je pense que vous vous en rappelez aussi bien que moi et que vous aussi vous y pensez. C’est bien le 17ème anniversaire de notre Chalet, n’est-ce pas ?
vue de l'ouest

vue de l'est

 Notre cher Chalet, cela reste toujours notre petit coin préféré, notre patrie ici sur terre. J’y pense avec tendresse, comme à quelque chose de cher que je retrouverai un jour, mais sans éprouver l’ennui, n’aie pas peur.
Merci encore pour ta lettre 110 à laquelle j’ai répondu par St Gall. Depuis je n’ai plus rien reçu, je pense que cela viendra aujourd’hui, après, ou plutôt demain après le départ de celle-ci.
Je vous ai donc écrit que nous avions été à Tjilatjap (lettre introuvable) le week-end passé. Depuis nous ne sommes plus sorti beaucoup, n’ayant plus de benzine à dépenser pour ce mois que ce qu’il nous reste dans le réservoir. Ah oui, c’est comme cela. Le plaisir est bien beau mais il ne faut pas se laisser aller à faire des folies.
Ecoutez, mes chers, je ne vous écrirai pas une longue lettre. Cette semaine j’ai mangé des fruits de notre jardin, des mangues, un fruit bien connu ici et très apprécié, seulement il y en a beaucoup de sortes. J’en reçois toujours de cadeau de tante Engel, des très fins et cultivés, mais il faut croire que ceux que nous avons ici ne sont pas de bonne qualité, car depuis 4 jours j’ai une forte diarrhée qui doit provenir de ces fruits. 
mangues à l'arbre (wikipedia)
mango golek, gedong, arumanis
(wikipedia)

J’en ai mangé pendant deux jours et je me réjouissais de bien pouvoir aller quelque part, mais hélas, cela devenait toujours plus mince et mince, de sorte que j’ai arrêté d’en manger mais mon estomac et mes intestins en ont été dérangés. Hier et avant hier je n’ai absolument rien gardé en moi. Hier soir, enfin, j’ai sérieusement pris la chose en main et j’ai bu un grand pot de camomille pour mon souper sans manger quoi que ce soit. Ce matin, je n’ai avalé qu’une tasse de schlymsüppli  (soupe à l’avoine) pour mon déjeuner et maintenant je la c…ve. Pour dîner j’aurai des macaronis à l’eau et de la schlymsüppli pour changer, et après j’espère bien que ces intestins seront de nouveau en ordre.

Les Elout sont donc ici depuis lundi passé. Directement le jour après leur arrivée il m’a amené sa femme le matin tôt déjà, nous venions de déjeuner, alors les deux hommes sont repartis au bureau et nous deux sommes restées à causer. L’entente a presque immédiatement été bonne et depuis elle vient quand elle peut se sauver ! de la tigresse Visser. Oui, c’est ainsi, madame V. fait tout ce qu’elle peut pour retenir madame Elout avec elle, elle ne lui laisse aucune liberté, toujours elle est prête à proposer l’une ou l’autre sortie, l’un ou l’autre jeu etc, de sorte que madame Elout n’arrive même pas à faire sa correspondance. Alors quand elle peut, elle vient dissiper sa colère chez moi et on rit bien les deux. Il s’est passé quelque chose mardi passé qui fait que nous ne nous occupons plus du tout des gens d’ici maintenant, c’est fini pour de bon.
Mardi passé j’ai donc tante Engel pour sa leçon d’anglais. Comme je n’étais pas encore prête de déjeuner quand elle est arrivée, elle en a profité pour faire une commission chez la Rickshaw. Pendant son absence j’ai donc eu madame Elout. L’après midi, à 5 heures, les Visser, mad. Elout et Oscar ont joué au tennis, pendant que tante Engel et moi nous allions vite au cimetière dans la puce. En rentrant nous sommes aussi allées nous asseoir sur le tennis avec tous les autres. On a blagué, on a ri, Visser a joué de l’accordéon, on a raconté des witz, enfin bref, on était sociable. Voilà que les Visser se lèvent pour rentrer, tout le monde les imite et Oscar entend mad. V. demander à tante Engel si elle vient encore un peu chez eux, ce à quoi tante E. a acquiescé. Bon, nous aussi nous suivons toute la compagnie car enfin on riait tous ensemble, il semblait bien qu’on irait encore continuer chez les V. mais voilà qu’ils s’arrêtent devant leur portail. Lui, V. est rentré immédiatement en criant : moi je vais me baigner, et elle est restée plantée  avec nous tous tout autour. Alors tante E. demande, « eh, tu viens aussi avec pour un petit moment, Nelly ? » moi, je ne réponds pas mais je regarde mad. V qui était plantée juste à côté, pour attendre qu’elle même me dise aussi de venir, car je ne pouvais pourtant pas dire oui, je viens aussi, quand mad. V ne m’encourageait pas. Ne recevant pas de réponse, c’est mr Engelhart qui me demande encore une fois, même silence. Alors moi j’ai pris congé de tout le monde, de mad. V. d’abord, en suite des Engelhart et de madame Elout, consternés tous les trois de l’affront que nous avions reçu, Oscar et moi. Buby est rentré bouillonnant de colère, moi, cela ne m’a plus rien fait. Non, je suis pardessus ces choses là, maintenant, je ne prends plus la peine de me fâcher. Enfin, la suite de toute l’histoire, c’est que les V. se sont fait beaucoup de tort en nous traitant de la sorte. Le lendemain les Elout viennent chez nous, furieux, disant aussi que mad. V fait tout pour les empêcher de venir chez nous. 
Voulez-vous un autre exemple ? Le voici. Aujourd’hui mad. Elout a rendu visite à mad. Röhwer et après, il était juste midi, Elout et elle sont venus vite nous dire bonjour, disant qu’ils ne voulaient pas rester longtemps parce qu’ils partaient à trois heures pour Premboen, les messieurs du moins. Bon, on était assis pendant 10 min. quand le djongos de chez Visser vient dire que le toean et la njonja tamoe (visite) devaient aller dîner !!! Je vous demande un peu ? Les Elout et nous, ne pouvions en croire nos oreilles. Vous pouvez penser que cela n’est pas fait pour bien disposer les Elout envers les Visser. Enfin, mad. V. s’est fourré le doit dans l’œil d’une manière qu’elle ne trouverait pas agréable, si elle le savait. Ils se sont franchement blâmés, et devant les Elout et devant les Engelhart. Madame Elout, que j’appelle Annie (on se tutoie) m’a amicalement défendu de faire quoi que ce soit pour encore approcher mad. Visser, elle m’a dit que je ne devais plus m’exposer à subir des affronts pareils par cette … de femme. Enfin, elle m’en a dit tout le jour et tout le temps qu’elle passait avec moi, car elle pouvait bien se représenter notre situation. C’est moi qui en rit ! Surtout maintenant que j’ai surmonté le tout et que plus rien ne me fâche ! Oh, bon sang, le beau théâtre qu’on va encore avoir ! Je ne crois pas que nous resterons encore longtemps à Keboemen après tout cela. Avant la visite des Elout, nous avions décidé de ne rien leur dire sur les Visser, de ne pas parler de la tension qui existait, mais c’est lui-même qui a commencé et qui a finit par crier sur eux, alors nous, à la fin, on a aussi ouvert nos écluses ! Le plus beau c’est que les Engelhart en ont marre aussi des Visser et sans que je leur aie jamais rien dit, ils ont  pu se rendre compte de leur conduite vis-à-vis de nous. Ils en ont été choqués, je l’ai bien vu, et là aussi la mad. V. s’est bien fourré le doigt dans l’œil. C’est cela qui me fait rire puisque moi j’ai le beau rôle là-dedans, je n’ai rien dit et n’ai rien à me reprocher.
La bonne tante Engel, ah, c’est vrai, j’ai oublié de vous dire que Visser et Elout ont donc été à Premboen et nous avions rendez-vous chez les En. Ce soir. A 5 heures, Annie, Oscar et moi avons été là avec la Puce. Nous venons seulement de rentrer, il est près de 10 heures. Enfin, donc la bonne tante Engel, quand elle a su que j’avais la diarrhée, elle a vite rappliqué avec des remèdes et m’a soignée tout du long pendant que j’étais là, m’a donné des biscuits spéciaux, bons pour ce cas-là, je vous dis, elle saute à tous les diables quand elle sait qu’il me manque quelque chose. Elle vient demain soir voir comment cela va. C’est une bonne âme, et je la regretterai bien une fois que nous quitterons ici.
Oui, mes chers, je ne pense pas que nous y passerons encore une année à Keboemen. Cela va se décider à Batavia, le 29 de ce mois. C’est Elout qui est venu nous en apporter la nouvelle.
Il y a des chances que nous allions à Batavia même et qu’Oscar doive travailler sous Elout, ou alors que nous partions à Kediri, à la fabrique de là-bas, cela environ dans 6-8 mois. Seulement mes chers, je n’y crois pas encore et vous conseille d’en faire autant. On verra et on s’en réjouira quand on saura quelque chose de plus précis. Pour le moment nous ne savons que ceci. Mr. Bigot, le vrai directeur de la Mexolie et de beaucoup d’autres établissements de la banque, donc le patron d’Elout pour le moment, va en congé en Europe l’année prochaine. Alors Elout prendra sa place et quelqu’un devra prendre la place d’Elout, ou plutôt Elout devra avoir quelque aide, une sorte de secrétaire surtout pour les affaires des Mexolies. Alors ils ont décidé de prendre un des comptables de la Mexolie. Il y en a trois en jeu. M. Saaier qui est à Kediri, mais qu’Elout ne peut pas sentir et avec qui il ne s’entend pas du tout dans son travail, M. Kletton actuellement à Banjoewangi qu’Elout trouve trop bête  et pas du tout approprié, et last but not least, Buby. Le draw back de Buby c’est qu’il n’est ici que depuis 2 ans, alors que les autres le sont beaucoup plus. S’il est placé à Batavia, il faudra qu’il travaille dur, encore plus dur qu’ici pour se mettre au courant et pour garder la situation. Ce changement ne nous apporterait pas d’avancement financier, nous aurions là à Batavia Fl. 400.— mais sans maison, eau, électricité et docteur, ce qui équivaudrait à notre paye d’ici, seulement la situation ouvrirait des perspectives, car c’est toujours un avantage d’être dans le sillage de la direction Enfin, qui vivra verra. Une chose, ne te fais pas encore des illusions et des châteaux en Espagne pour nous, moi je reste pessimiste jusqu’à ce que j’aie des précisions de la chose, ensuite je me réjouirai.

Demain les Elout partent, alors j’aurai de nouveau du temps à moi pour liquider ma correspondance.
Mardi matin. J’ai dû quitter hier soir parce que j’avais trop sommeil, et Buby aussi voulait aller se coucher, Constatons vite un fait réjouissant : ma diarrhée va beaucoup mieux, ce sont ces remèdes qui m’ont aidé. J’étais bête, je les aussi à la maison mais je n’ai pas pensé à les prendre. C’est du Norit, une sorte de charbon qui absorbe toutes les mauvaises substances dans l’intestin. Ce n’est pas un vrai remède, on peut le prendre à tort et à travers, cela ne gêne jamais. En Hollande et ici, en Angleterre aussi on l’emploie beaucoup, mais je ne me rappelle pas l’avoir vu en Suisse. C’est dommage, c’est aussi très bon quand on a bu beaucoup pour ne pas avoir de gueule de bois le lendemain, etc.
Depuis deux jours l’air est chargé d’électricité, c’est fou. L’atmosphère est très lourde, on se sent fatigué, et de temps en temps il y a un formidable coup de tonnerre, le ciel est gris sombre et il pleut assez souvent.
Ce matin, en ouvrant la maison j’ai été admirer mon jardin et je me suis dit que ce sera quand même dommage quand je le quitterai ! ah le cœur humain !
J’oubliais encore de vous raconter qu’Oscar et Elout, un jour sur les terrains de la fabrique ont abattu 17 pigeons, alors je les ai fait rôtir et avec un petit bouillon, des asperges comme entrée, ces pigeons avec de la compote, un pudding avec de la crème, cela m’a fait un petit souper pas cher que j’ai offert aux Elout, samedi soir. On a passé une gentille soirée. Et voilà mes chers, toutes les nouvelles de la semaine.