dimanche 12 juin 2016




Keboemen

16 février 1936

Mes bien chers
A la bonne-heure, cette semaine j’ai reçu deux lettres en même temps, les 124 et 125 pour lesquelles je vous remercie de tout cœur. Elles ont été lues avec plaisir et avidité. L’une n’était pas affranchie, de sorte que je vais vous retourner les timbres, vous pourrez les employer encore une fois. Une petite économie. Merci aussi de tout cœur pour les Caotonic, mais hélas, l’expédition n’est plus à renouveler, car l’expérience n’a pas été bonne. J’ai dû payer Frs. 1.35 par paquet, plus le port, Frs. 0.80 que vous avez payé, cela revient à 2.15, sûrement plus cher que le contenu. Non, à l’avenir je me contenterai de la poudre de cacao hollandaise qu’on a ici. Peut être qu’à Batavia je les trouverai aussi ces Caotonic. Merci pour l’envoi. Buby le trouve très bon et moi aussi.
Alors vous avez donc une nouvelle Ge ! Eh bien cela me fait bien plaisir et je souhaite bien qu’elle réussisse un peu à me remplacer, ou pour m’exprimer de façon plus juste, qu’elle réussisse à faire revivre pour vous un peu du temps de la Ge…. Le bon vieux temps quand mon Father était fier de moi, hein, papali, jusqu’au jour où la Ge… s’est laissé tourner la tête par des lettres d’une espèce de zigue de Hollande !!! A partir de ce moment-là elle a eu le cœur ailleurs qu’aux affaires du bureau ! C’est la vie, qu’est-ce qu’on veut. Faaather, tu m’écris que les garçons doivent refaire du service, 3 mois, est-ce bien possible ? N’ont-ils pas encore fini ? Maman ne m’en dit rien.
Papa Woldringh nous a enfin écrit de nouveau, et nous dit qu’il avait eu la visite des garçons who were on business and splendid looking. Cela m’a fait plaisir. (Est-il besoin de le dire !!!)
Nous pensons de plus en plus à Batavia. Je regrette que dans mes lettres précédentes, je n’aie pas été assez claire et précise concernant notre déplacement à Batavia. Il ne faut pas que ce soit un désappointement pour vous si nous n’y allons que pour 9-10 mois. C’est déjà une belle chance ainsi qui est offerte à Buby. Quant à nos meubles et mon trousseau que je laisse ici, c’est Wies qui en prendra soin. Je lui laisse le tout avec un inventaire et elle se charge de faire nettoyer chaque semaine, et aérer. Pour cela je payerai une journée par semaine à un de ses domestiques ou à mon ancien kebon qui est au courant des nettoyages. Ils se chargeront aussi de l’emballage des meubles si nous ne revenons plus ici, pour cela je leur nettoie leur maison maintenant et leur fais leur jardin pour que tout soit bien et propre quand ils arriveront. Ici on est habitué à s’aider ainsi. Je n’emballerai que ma vaisselle, l’argenterie, les verres, etc, toutes ces choses qui ne gâtent pas. Mr. Bigot est plus haut que Elout, c’est son patron direct. Bigot est directeur d’une société de la Banque qui comprend l’administration de la Mexolie, plus 7-10 autres entreprises industrielles. Bigot est en quelque sorte le directeur industriel des entreprises de la Banque, sauf de celles du sucre et du caoutchouc. Après ces 9 mois, si nous ne restons pas attachés au bureau de Batavia, nous irons sur une des fabriques soit à Kediri, près de Solo, Banjoewangi près de l’île de Bali, Rankgasbitoeng près de Batavia, ou, ou…. Keboemen ! On ne sait jamais ! Visser approche bientôt de nouveau son congé en Europe. S’il le prend, il se pourrait qu’ils mettent Buby comme remplaçant de Visser à Keboemen. Mais vous savez, cela ne sont que de pures suppositions de notre part, il ne faut pas vous faire des illusions et surtout ne pas bâtir de châteaux en Espagne. N’est-ce pas? tu ne te laisseras pas emporter sur les ailes de ton imagination ! D’ailleurs il me semble que je vous ai tout bien raconté dans une de mes dernières lettres, avec tous les détails possibles. Probablement tu n’auras pas pris le temps nécessaire pour lire toutes ces nouvelles ! Enfin, je suis toujours à votre disposition pour vous donner tous les renseignements que vous puissiez désirer.
Il y avait hier soir, samedi, grande soirée à Keboemen, organisée par Koesnoen et Engelhart dans la maison du A.R. (régent) Ce devait être un bal pour la haute volée de Keboemen et environs, il fallait payer Fl. 5.- d’entrée par famille et encore le reste. Buby a trouvé cela trop cher pour le plaisir que cela nous aurait procuré. Moi aussi, du reste, mais si j’y étais allée, cela aurait plutôt été pour Koesnoen et Englehart, mais comme j’ai appris que l’affaire réussissait bien, qu’ils avaient assez d’argent pour la musique etc, je n’ai pas insisté vers Buby pour y aller. C’était une drôle d’organisation, il fallait payer ces Fl. 5.- trois semaines d’avance. C’était aussi une raison pour ne pas vouloir y participer, car qui peut  prévoir que dans trois semaines on ne sera pas empêché d’y assister. Enfin, il faut dire que si nous restions à Keboemen, nous y serions allés, mais comme on fichera bientôt le camp, on se fiche aussi du reste. Nous ne tenons plus à faire connaissance avec qui que ce soit ici, c’est tous des staufifres, (expression suisse pour des gens pas intéressants) ou alors des gens à la Rickshaw. Il n’y a que les Engelhart qui nous soient sympathiques. Entre parenthèse, j’ai été chez la Rick porter ce bon de benzine, ce n’est pas 5 l. que j’ai dû souscrire, mais 10 litres, sur lesquels il y en a 4 de trop. Ils l’on accepté comme la chose la plus naturelle du monde. Dans ma lettre précédente, je m’étais trompée, il nous fallait payer 6 litres, tout le voyage à Poerworedjo leur coûtait 12 litres, dont moi j’ai payé 10 litres. Est-ce que ce n’est pas un peu fort ? Je sais maintenant pourquoi les gens ne veulent jamais faire des arrangements avec eux.
Demain nous allons à une réception donnée par le Prince régent de Keboemen, à l’occasion de son entrée en fonction. Nous avons maintenant un nouveau Regent, le frère du précédent qui a pris sa retraite. Ce sera toute une cérémonie, les messieurs doivent être en grande tenue ou alors en frac, les dames aussi font beaucoup de toilette. Moi j’ai préparé ma robe d’organdi avec mon grand chapeau de la Danioth. Ce chapeau je ne l’ai mis qu’une fois depuis que je suis ici, demain ce sera la seconde fois. Il ne m’allait jamais bien, et maintenant j’ai essayé de le mettre à l’envers et il me va très, très bien. Tante Engel a dû rire quand elle a vu cela. Mardi passé elle était ici alors nous avons tenu une revue de mode. C’est elle qui m’a dit de mettre ma robe d’organdi, moi j’aurais mis celle en voile que Hedy m’a fait de cadeau, mais tante Engel m’a dit que j’étais bête de ne pas porter cette organdi Je lui ai prêté mes gants jaunes qu’elle mettra avec sa robe de soie brune. Elle n’a pas de goût du tout pour s’habiller. Elle porte bien des choses souvent jolies par elles-mêmes, mais elle ne sait pas les faire accorder entre elles. Elle a presque toujours un détail qui gâte le tout. J’essaie bien de la conseiller, mais elle n’écoute pas encore très facilement et moi je n’insiste pas, car après tout, ce n’est pas mon affaire. Si elle était une de mes vraies tantes, j’insisterais bien, car alors je l’aimerais assez pour le faire, mais pour des simples connaissances, je ne me donne pas cette peine. Vous comprenez la différence, mes Tantes ?
Les Engelhart viennent de recevoir l’avis que leur départ est certain maintenant. Ils quitteront donc au mois d’avril pour l’Europe, en faisant le tour du Cap de Bonne Espérance. Ils retourneront par l’Amérique. Je leur ai dit de te prendre avec, et ils en seraient enchantés. Donc Mamms, si… si… si… cela t’en dit ! Ils repartiront d’Europe au mois d’octobre 1936. Naturellement ils passeront aussi une fois par Bienne pour vous voir et … vous crier sur moi. Ils prendront mes montres et pendulettes avec eux pour les rhabiller, Faaatherli. J’ai également déjà acheté quelques petites nappes, tapis de table en dentelles etc, comme petits cadeaux. Plus tard je t’écrirai à qui il te faudra les donner Mamms. Si quelqu’un de vous a un désir spécial pour l’une ou l’autre chose d’ici, dites le, car c’est une bonne occasion. Des objets en argent ou en écaille etc. J’ai déjà ceux que je voulais donner à madame Voskuil pour prendre avec, ce sera tante Engel qui les prendra maintenant.
Voilà j’arrive au bout de mon bavardage. Les expériences de demain, je vous les raconterai dans ma prochaine lettre.



jeudi 9 juin 2016




Keboemen

3o janvier 1936

Mynes Rötteli

Tu m’écris à cause des pullovers, si nous les voulons ouverts ou fermés et nous avons bien réfléchi à la chose : Oscar est d’avis que c’est trop de travail pour les occasions qu’il a de les porter. Pense que c’est seulement pendant des vacances plus ou moins courtes, pendant les premières heures du matin qu’il enfile son pull, et sans cela jamais. Il dit que c’est trop de travail pour toi. Moi je suis aussi de cet avis, surtout que c’est un travail qui n’arrive pas à sa juste valeur. Pense que ces choses restent la plus grande partie de l’année dans le coffre. C’est dommage. Tandis que pour moi c’est autre chose, j’accepte avec beaucoup de plaisir un petit pullover, quelque chose de joli, pas trop chaud. N’oublie pas que j’ai encore mon bleu marin qui est déjà bien chaud pour ici. Ce que j’aimerais, c’est plutôt une petite blouse tricotée si possible pas en laine. Je dis tricotée, mais cela peut tout aussi bien être crocheté, pour ce que je m’y connais ! Mamms, tu me gâtes de nouveau trop, Buby le trouve aussi. Il ne trouve pas que tu me gâtes trop, mais seulement que tu nous gâtes. Je crois bien que le pull de Loulou doit être joli, et le gilet de papali aussi, et là cela vaut vraiment la peine de faire quelque chose parce qu’ils peuvent le porter et que cela leur rend vraiment service, tandis que pour ici, pour Oscar qui ne porte presque jamais rien, ce n’est pas la peine. Il a encore deux pullover pour nos vacances dans les montagnes, dont un blanc presque tout neuf. Tu dois me promettre de ne pas te fatiguer et de ne pas t’énerver par ce travail, sans cela j’aime mieux me passer de tout. Compris ?
Pour en revenir à ta lettre : je vois que la visite de René (l’oncle de Londres) a de nouveau été le g’furz habituel !!! (le cirque).
Je peux tellement bien m’imaginer le départ des garçons et la Hetzjagd, (course poursuite) c’est du Marchand, quoi !
Merci, merci pour les Caotonic (boisson chocolatée) que tu m’as envoyés. Je suis sûre que Buby les aimera. Dommage que moi, il faudra m’en passer, car je dois toujours faire attention aux selles, je suis très prudente, quand je mange un morceau de chocolat, je bouffe deux  bananes après, pour compenser !
Je ne sais pas si je t’ai remerciée pour les porte-bougies que j’ai bien reçus. J’ai eu tant de plaisir et les bougies je les allumerai Noël prochain, les vôtres donc !
Oui, envoie-moi les échantillons de tes belles chemises de nuit, avec la deuxième photo. Tu sais, la première est sous verre, grâce à cette précaution immédiate, elle reste en bon état !
Vendredi matin : je viens de faire ma promenade quotidienne. Il a fait si beau, un matin exquis à l’air bleu, aux champs verts et aux montagnes bleues. J’ai marché vite et n’ai fait que 45 minutes pour mon tour habituel qui autrement me prend une heure.
Oui, à Batavia je n’aurai pas besoin de dépenser de l’argent pour me distraire, j’aurai assez à voir, surtout que nous habiterons au centre de la ville. Toi, quand tu viendras, tu n’auras pas besoin de descendre du bateau pour nous embrasser, c’est nous qui monterons dans ta cabine d’abord !
Alors Charlot entre aussi à Londres ? (sous entendu emploi chez René)
Je me demande ce que tu vas dire quand tu auras ma lettre de la visite de Elout et de Bigot ! D’ailleurs je suis étonnée comme tu te représentes bien notre vie ici, nos conditions de vie et nos relations avec les gens.
Voilà, Rötteli, je vais finir. J’ai transpiré et il faut vite aller baigner avant que Buby revienne pour déjeuner.
Toutes mes bonnes pensées, toujours bien ta Birzi





samedi 4 juin 2016





Keboemen

29 janvier 1936

Mes bien chers
Mamali, tu auras attendu une lettre en vain, car je n’ai pas écrit mardi passé. J’espère que tu ne te seras pas fait trop de soucis, et je m’empresse de t’informer que tout va bien ici, la santé et tout. Si je n’ai pas écrit, c’est parce que dimanche j’ai eu la visite inattendue des v.Tinteren qui ne sont repartis que le soir à 10 heures, de sorte que je n’ai plus pu écrire, et lundi j’ai eu tante Engel pour la journée, pour son anglais. Vers le soir Mr. Engelhart est venu et nous avons joué au mah-jong, et après soupé nous avons filé chez Koesnoen (prof de javanais, il est javanais) pour notre leçon. J’ai maintenant 2 leçons par semaine, dont une avec les Engelhart. Je crois que cela je vous l’ai déjà écrit. Ces leçons sont très intéressantes, surtout avec les Engelhart, car Koesnoen discute beaucoup avec eux, ce qu’il ne fait pas avec les sœurs. Nous avons jeté un coup d’œil dans le Koran, la « bible » de Koesnoen. Le mardi matin, au lieu d’écrire de 6 à 8 heures, j’ai été promener. J’en avais une vraie envie, car ces derniers temps il a toujours plu le matin, de sorte que je ne suis pas sortie beaucoup. J’ai pensé que tu ne m’en voudras pas, même si tu dois attendre 3 jours de plus pour une lettre.
Ta lettre 122 m’est en effet parvenue en retard. J’ai pensé que c’était de nouveau cette vieille poste qui faisait la bête, car cela ne me serait pas venu à l’idée de penser une chose pareille de mon frère Charlot, qu’une lettre pour sa sœur puisse faire poche restante. Enfin on a jamais fini d’apprendre dans la vie, et il faut croire que : loin des yeux c’est aussi loin d’intérêt. A cela il n’y a rien à changer, il n’y a qu’à l’accepter, hein Charlot !!!X !X !
Ta lettre 123 m’est parvenue aujourd’hui à midi. Nous étions justement en train de faire notre budget de février, et la Näggeli a laissé de côté la lettre de sa Mamma, jusqu’à ce qu’elle ait fini de compter son argent ! C’est un fait unique jusqu’à présent, je crois, c’est pourquoi je vous le signale !
Merci Paaadreli pour tes quelques lignes qui nous ont fait plaisir, Buby a peur que tu te fasses trop d’illusions à son sujet, à cause de cet avancement. Il faut que je t’explique bien que ce stage à Batavia n’est que temporaire. Il se peut très bien qu’après nous soyons de nouveau placés comme comptable sur une des fabriques. Comme je vous l’ai déjà écrit, ce stage à B. est plutôt un temps d’essai qu’un avancement réel. Le fait reste qu’ils jugent Oscar digne d’essai, et c’est déjà joli. Dernièrement, pendant une absence de Visser, Buby a eu l’occasion de jeter un coup d’œil sur les conduites du personnel que Visser doit envoyer à Batavia 2 fois par année. Ce sont des bulletins absolument privés que Visser tient toujours enfermés et personne ne sait ce qu’il écrit. Si je me rappelle bien, il était dit sur Oscar : Intelligent et travaille dur. Un employé duquel nous pourrons encore avoir beaucoup de plaisir. Agréable dans ses relations. Modeste. Etc.
Ceci il faut le garder pour vous, car Buby ne tient pas à ce que son indiscrétion soit dévoilée.
Vous voyez que Visser l’a bien jugé et reste indépendant des sympathies et antipathies de sa femme. D’ailleurs il va bien regretter Oscar, mais comme il est excessivement égoïste, il profite encore tout ce qu’il peut de sa présence. Ils partent donc en vacances au mois de mars.
Nous prendrons aussi 1-2 semaines de vacances avant de commencer à Batavia, ceci Buby l’a déjà dit à Elout qui est d’accord.
la maison de Keboemen
Les van Tinteren ne viennent pas demeurer dans notre maison, elle est trop petite pour tous leurs meubles, car Wies quand elle voit quelque chose de beau, elle l’achète ! Je vais lui arranger son jardin et faire nettoyer la maison avant qu’elle arrive. Ce sera pour le mois de mai pensons-nous. Naturellement qu’ils logeront chez nous les premiers jours, comme nous logerons chez eux les derniers jours. Je laisse mes meubles ici tels quels, et elle fera nettoyer la maison, une fois par semaine. Ainsi tout s’arrange très bien.


Ce soir j’ai été à l’église C’est un pasteur protestant qui est venu depuis Magelang (Central Java), il en a profité pour baptiser les enfants. Il y en avait 8. C’était joli et nous avons chanté pour eux. J’étais là avec les sœurs et après elles m’ont invitée à boire une tasse de café chez elles, ce que j’ai accepté. Elles commencent à dégeler et j’aurai sûrement encore du plaisir avec elles. Elles ont beaucoup de plaisir à mon hollandais, aux fautes que je fais encore, et cela  nous fait rire. C’est sûr, je sais être très simple avec elles, de sorte qu’elles ne se gênent plus. L’autre soir j’ai dû aller leur dire que nous n’aurons pas de leçon ce soir, elles étaient en train de souper, alors sans façon je me suis assise à table avec elles pendant qu’elles mangeaient.
Un soir de cette semaine nous étions justement assis dans notre voorgalery à lire, voilà qu’on ouvre le portail et c’est le pasteur qui apparaît. C’est un pasteur pour Européens de l’Eglise libre. La mission d’ici est aussi de l’Eglise libre. Ils sont très répandus en Hollande. Ce pasteur est un tout jeune type encore, il vient de finir ses études, on lui donnerait 19 ans, c’est rigolo. Enfin, nous avons parlé et blagué avec lui jusqu’à 11 heures.
Mes chers, je vais vous quitter déjà, car il me faut filer à Premboen. Cette tante Engel perd complètement la tête quand son chien a quelque chose, j’imagine que c’est comme Mina, et il faut aller lui aider un peu.
Tu ne m’en voudras pas de ne pas répondre à tes lettres cette fois-ci ?



jeudi 2 juin 2016




Keboemen

20 janvier 1936

Haha ! la bonne semaine ! Mais commençons par le commencement.
Lundi j’ai écrit. Mardi, mercredi buché mon javanais. Jeudi j’ai circulé par toute la maison et fait un cake. Vendredi vers 1 heure Elout et Bigot sont arrivés. Ils sont passé chez nous pour demander où se trouvait la « caserne », puis sont allés chez Visser. Vers 2 heures Elout s’amène pour dîner. Ensuite Buby est allé au bureau et Elout a dormi. Après le thé il est allé chez Bigot qui loge dans le pavillon chez Visser. Pendant ce temps là, Buby et moi avons été faire quelques pas avec les chiens. Mon petit Bonzo est tombé dans de la merde, je suis rentrée pour le laver. Oscar aussi. A un moment donné, justement quand j’étais le plus sale, Oscar vient m’appeler et me dire que Bigot était ici pour faire connaissance. J’ai fini de laver mon chien, j’ai mis de l’ordre dans ma toilette, à du 50 à l’heure, puis j’ai été rejoindre ces messieurs. Entre Bigot et moi la sympathie a dû naître presque instantanément. C’est un grand type, une figure bien marquée, ferme, jeune encore mais le plus important c’est qu’il ressemble à Charlot dans ses manières, c’est fou tout simplement. La manière dont il remercie pour quelque chose, dont il plaisante, enfin, je ne peux pas bien vous décrire en quoi cela consiste, mais en lui j’ai retrouvé Charlot, beaucoup de Charlot enfin. J’ai naturellement tout de suite été à l’aise avec lui, et lui qui, en dedans est d’une certaine timidité, s’est immédiatement trouvé à l’aise chez nous On a bien ri, les quatre. Vers 9 heures il est parti chez les Visser pour souper. Cela je vous le raconterai après. Le samedi, les hommes ont eu des conférences avec des chinois pour arriver à une entente concernant le marché, au lieu de se manger les uns les autres par une concurrence acharnée. Pour cela Erkelens est arrivé de Tjilatjap et a dîné chez nous. Cette conférence a duré jusqu’à 5 heures du soir. Alors Erkelens vient me demander s’il pouvait passer la nuit ici. Je lui ai fait faire un lit sur la chaise-longue au salon. Un peu après Oscar et Elout viennent du bureau pour une tasse de thé. En arrivant Elout me prend à part (imaginez-vous bien la scène !!!) derrière une porte et me demande en chuchotant si j’avais assez à manger pour une personne de plus, parce que Bigot lui avait dit qu’il trouvait stierlyk verveelend (cela veut dire stieremässig längwylig ou excessivement rasant) de passer la soirée là chez les Visser avec madame et sa sœur, et qu’il n’y tenait plus s’il devait encore souper avec ces têtes !!! S’il n’y avait pas moyen qu’il puisse venir chez nous, qu’il était content avec une schnitteli (une tartine) et rien d’autre ! Mes chers, j’ai presque poussé les hauts cris, je n’osais presque pas regarder Elout de peur qu’il voie mon plaisir dans les yeux, et d’une manière calme et posée je lui ai répondu que Bigot était naturellement le bienvenu chez moi s’il se contentait de la fortune du pot et Oscar a ajouté : à condition de ne pas froisser les Visser. D’ailleurs Bigot avait fait dire par Elout qu’il se chargeait bien d’arranger les choses pour ne froisser personne. Une demi heure plus après qu’Elout, avec l’excuse de lui apporter une lettre, lui eût dit qu’il pouvait venir, il arrivait, tout content et joyeux comme un gamin d’école. Naturellement personne n’a fait les semblants, mais moi intérieurement je n’y tenais presque plus et de temps en temps j’allais dans notre chambre à coucher pour laisser libre cours à mon fou rire. Oscar aussi a fait les hauts cris quand il le sut et Elout rigolait et disait que c’était compréhensible. D’abord on a parlé ensuite les 4 hommes ont joué au bridge et moi…. Je voyais toujours un Charlot de 35-40 ans devant moi. L’ambiance était bonne de toutes parts et vers 10 heures, comme ces hommes ne voulaient jamais se déranger pour venir souper, j’ai été remplir 4 assiettes que j’ai fait apporté à la voorgalery par le djongos. J’avais commandé une cervelle pour en faire un ragoût mais comme je n’avais pas assez pour 5 (ayant compté pour 3 le matin) j’ai vite fait tuer une poule avec laquelle j’avais fait une sorte de soufflé avec des champignons, et des pommes de terre, le tout cuit au four. Ces hommes ont mangé cela sur le pouce, plus des sandwiches que j’ai  fait faire au fur et à mesure qu’ils disparaissaient. Ensuite j’ai pelé des pommes et l’assiette pleine de schnitz (quartiers) a disparu en quelques minutes. Enfin, il était minuit quand Bigot est parti, après quoi Elout, Erkelens et Oscar on encore discuté, discuté, mais moi j’ai été au lit, j’ai du moins été me déshabiller, surtout pour les laisser seuls. A plusieurs reprises aussi dans le courant de la soirée je les ai laissé seuls afin qu’ils puissent se raconter des witz librement. Oui, oui, j’ai bien suivi tes leçons, Moederli !
L’après-midi en m’habillant je ne sais pas pourquoi, j’ai mis ma robe bois de rose donc celle de la photo, et le soir, à un moment donné Elout me demande devant tout le monde : Dis donc, où diable as-tu acheté cette robe, elle est rudement bien. Quand j’ai dit que je l’avais faite moi-même, il a di : daar steckt wat in ! En d’autres mots cela veut dire que la robe avait un certain cachet. Cela m’a fait bien plaisir aussi, vous pouvez comprendre, car je crois que c’était un compliment vraiment sincère.
Je suis contente que Buby aime bien Bigot aussi et je crois que ce dernier nous trouve tous deux à son goût. Cela facilitera bien des choses. Avec Elout aussi l’entente a de nouveau été très cordiale et franche et amicale. Bigot partait hier pour Djocja, il allait loger chez des amis. Elout aurait dû aller aussi puisque ce matin ils continuaient leur route tous deux à Soerabaya, mais Elout a préféré revenir de Djocja hier soir et passer la nuit ici au lieu de passer la soirée seul à Djocja.
Il est revenu hier soir à 8 heures, il était très fatigué parce qu’ils avaient discuté avec des chinois pendant toute la journée et cela demandait beaucoup de concentration. Nous avons alors décidé d’aller au lit immédiatement après souper, mais il a commencé par philosopher, un mot a donné l’autre et nous nous sommes mis à table à 11 ½ heures seulement. Ce matin il est parti avec l’auto de la fabrique rejoindre Bigot à Djocja. Je lui ai fait des sandwiches, et lui ai donné toute une boîte de nougat que lui et Bigot aimaient bien l’autre soir. C’est du nougat japonais qui ne me coûte pas cher, et cela lui a fait bien plaisir.
Dimanche soir, après que les trois hommes avaient discuté et que moi j’allais au lit, Elout dit à Erkelens : et penses-y, tu ne dis rien de tout cela à n’importe qui, je te défends aussi d’en parler à ta femme ! Ce n’est pas à Buby qu’il dirait jamais une chose pareille, et pourtant la petite Erkelens hm ! hm ! hm ! avec lui. 
Et maintenant nos projets. Ils ont adopté une forme plus précise et aussi changé un peu. Nous allons donc à Batavia pour 9 mois, le temps de congé de Bigot, après quoi il est bien possible que nous allions à l’une ou l’autre des fabriques de nouveau. Batavia est donc un temps d’essai pour voir si Oscar est capable pour des postes plus élevés. Elout nous a conseillé de laisser nos meubles ici et de louer un flat meublé avec pension complète au centre de la ville pour ces 9 mois. Il dit que cela nous reviendra bien meilleur marché que d’installer une maison avec tout le patati et patata. Nous aurons donc Fl. 400.- ce qui n’est pas beaucoup pour Batavia, car la vie y est beaucoup plus chère qu’ici, et Elout doute que nous puissions nouer les deux bouts. D’ailleurs dans la lettre qui nous concerne, Amsterdam laisse la question ouverte, de sorte que si cela ne va pas, nous pourrons demander une augmentation. On verra donc. A moi cela me sourit assez de ne pas avoir de ménage pendant quelques mois. Cela me donnera juste le temps de suivre des cours de cuisine, etc, des cours de couture et un tas d’autres choses. Elout nous conseille cet arrangement principalement pour éviter des visites. Demeurant ainsi dans un flat de deux chambres, on n’a pas besoin de recevoir, et c’est justement recevoir qui revient si cher à Batavia. Si j’avais une maison, il faudrait que tout soit correct et cela revient cher. La Banque a des hypothèques sur deux immenses bâtiments de flat qui sont administrés par un hôtel. Ainsi j’aurai peut être une toute petite cuisine où je pourrai faire le déjeuner et le souper moi-même, tandis que le dîner on le fait venir de l’hôtel. On a également des domestiques de l’hôtel. Je me demande ce que vous en pensez, mes chers ?
Merci pour ta bonne lettre 121. Je ne l’ai pas sous la main, ayant caché toute ma correspondance avant la visite d’Elout. Je ne l’ai pas encore retiré de sa cachette, et maintenant je n’ai pas le temps de le faire, car nous attendons les Koesnoen pour la soirée. Demain j’aurai de nouveau tante Engel pour la journée, et je pense qu’à la fin de la semaine j’aurai les v.Tinteren pour le weekend. J’ai une maison comme une ruche, mais cela me plaît et je m’arrange bien pour que cela ne revienne pas trop cher. Elout m’a aussi demandé : mais comment fais-tu donc pour nous offrir tant de bonnes choses avec ta paye ? Anne (Mme Elout) n’y arrive pas…, je crois que tu sais mieux faire qu’elle. Qu’il ajoute en vraie bêtise masculine, oh ! les hommes ! Je lui ai répondu qu’il ferait mieux de se taire que de raconter un quatsch pareil. Voilà pour les nouveautés de la semaine. Quant à madame Visser, je suis bien contente de partir bientôt, car elle doit fulminer de jalousie sur la totok européenne. Ici on les appelle des totok ou des singkeh, les européens purs. Ce sont les Indos qui emploient des noms, c’est comme Tschingg pour les Italiens.
Je pense que mes frères sont à Londres, je pense souvent à eux et souhaite de tout mon cœur qu’ils aient du succès dans leur entreprise. Je n’arrive pas encore à vous écrire, garçons, mais vous ne m’en voudrez pas, hein ?
Mes bien chers, à la semaine prochaine.




dimanche 29 mai 2016




Keboemen

12 janvier 1936


Mes bien chers et Mamali
Peux-tu t’imaginer le plaisir que j’ai eu en sortant cette petite merveille de photo de ta lettre ? Je n’en croyais pas mes yeux, et je vous fais cadeau de ce qui a suivi !!! Mais je n’ai pas pissé de l’œil, cela je l’avoue avec quelque fierté ! Buby l’a immédiatement mise dans un cadre doré duquel on a enlevé les petites amateurs d’il y a 2 ans. Et maintenant j’ai mynes Mamms, si jolie, si douce sur ma table à écrire, et tes beaux yeux qui réfléchissent une telle paix intérieure me suivent dans tout ce que je fais dans la chambre. Je ne peux pas assez te remercier de ce précieux cadeau. Buby aussi la trouve très, très bien. Tu es jolie comme tout, et ce rayon de lumière sur tes beaux cheveux blancs : cette photo est un petit chef d’œuvre. Tes beaux cheveux, qu’ils soient blancs, tout blancs, à cela il n’y a rien à y changer et je ne t’en aime pas moins pour cela. Au contraire, cela te donne un charme de plus. Je m’exerce à penser comme toi, je te reverrai les cheveux blancs et avec quelques années de plus. Il ne faut pas se faire d’illusions. Toi non plus, tu ne retrouveras pas une girlie de 25 ans, jeune fille svelte etc.  Non, je serai une « Matame » de 30 ans bien sonnés, un peu une plättere (femme grosse), déjà avec des petites rides autour des yeux, etc, d’ailleurs je crois que je n’aurai changé que physiquement, plus vieille et….. plus grosse. Oui, mes chers, j’ai augmenté de 3 kg, et cela se remarque au contour du trallalla et à la figure naturellement. Mais je me porte bien, je n’ai pas mauvaise mine et sauf les petits bobos habituels, nous n’avons pas à nous plaindre.
Pendant que j’y pense, tu n’oublieras pas de dire à Hedy que mon tour de hanches a augmenté de 3 cm sur les mesures qu’elle a. Le tour de hanches seulement, le reste est encore juste. Cela m’amène à vous parler des belles petites robes, Tata et Max. Vu que je ne vous envoie pas encore les échantillons, vous pourriez presque croire qu’elles me sont indifférentes ! Loin de là. La raison est que je les regarde presque tous les jours, et tous les jours j’ai une autre préférence Je me suis déjà vue habillée dans chacun des échantillons, j’en jouis et je m’amuse. Il y en a une pour laquelle je suis tout à fait décidée, et je vous remets l’échantillon dans cette lettre. Puisque Tata va à Bienne, tu y es peut être à l’arrivée de cette lettre, alors tu l’auras directement, et vous pourrez beinle (commérages), Maman et toi. De cet échantillon rose j’ai envie de faire faire une robe de cocktail, c’est à dire une petite robe d’occasion, pour aller en visite. Les visites officielles se font ici, et à Batavia surtout, vers 7 heures du soir, on rentre vers 9-10 heures pour aller souper, alors de 7-9 heures on est assis ensemble sous les péristyles, les voorgaleryen ici, souvent dans le jardin aussi, autour d’une grande lampe à pied etc. Alors il fait beau avoir une petite toilette simple, mais chic et assez habillée pour donner le cachet nécessaire à la réunion. Il ne faut au moins pas que ce soit une robe du soir, mais une robe de 5 à minuit comme dit le Jardin des Modes, pour les soirs d’été. Tâche de faire entrer cela dans la cabosse à Hedy, vu que ce sont de si belles étoffes, j’aimerais beaucoup que Hedy me les coupe. Si elle te demande trop cher, alors non, aie le courage de refuser tout simplement, car je ne veux pas que tu aies encore des dépenses pour moi, tu en as déjà assez. Si toutefois Hedy consent à les faire, du moins  les couper (elle n’a pas besoin de les coudre et d’y faire beaucoup, pourvu qu’elle marque les détails un peu, je pourrai bien m’en tirer pour la couture.) Voici ce que j’aimerais pour la seconde petite toilette. Je pense qu’elle sera blanche, alors je voudrais une petite robe simple mais chic. Une petite robe passe-partout, que je puisse mettre le matin pour aller en ville, l’après-midi aussi, enfin quoi, une petite robe. Du chic ! Oui, voilà, je suis tout à fait décidée maintenant. J’ai encore une fois demandé l’avis de Buby et il les trouve aussi très beaux ces deux petits échantillons. C’est donc un rose pour cette petite robe de visite de 5 à minuit, et le blanc pour une petite robe chic et simple. Max et Tata, encore une fois je vous remercie de tout mon cœur pour l’immense plaisir que vous me faites.

Mes bien chers, c’est dimanche soir, justement commence la diffusion du match (foot) international Hollande – France, qui se joue à Paris. On entend les gens au stade, c’est trop beau, d’entendre ces gueules parisiennes, je vais donc écouter. A tout à l’heure
Lundi matin.
Hier soir les Hollandais ont gagné par 6-1, vous auriez dû entendre leur enthousiasme ! Nous avons écouté jusqu’à minuit.
J’ai encore oublié de vous raconter hier que le matin à 10 heures, une locomotive a déraillé en pleine gare de Keboemen, par suite d’un faux aiguillage fait par un remplaçant. Elle a déraillé juste à l’endroit le plus important, celui qui relie la grande ligne directe aux lignes secondaires de la gare. Elle était environ 30-40 cm à côté des rails, avec son « tender » (anglais, petit wagon pour le charbon) et encore un wagon. 
tender derrière la loco

C’était beau à voir, et à midi les deux trains directs, les grands pullmann faisant Batavia – Soerabaya en un jour ont dû s’arrêter à Keboemen, on a transbordé les voyageurs puis chaque train a repris le chemin d’où il était venu. Vers 1 heures, les ingénieurs de Poerwokerto sont arrivés et ils se sont mis à travailler pour remettre le monstre sur rails, ce qui a réussi vers 7 heures du soir. Vous auriez dû voir cela. C’était joli comme tout, et de dire que ce sont tous des mécaniciens, des coolies, javanais, et les ingénieurs des Indos qui ont la plupart fait leurs études à Bandoeng. Je vous dis, en Suisse cela n’aurait pas pu se faire mieux ni plus vite. J’ai eu mon plaisir à voir travailler tous ces types bruns et jaunes. Buby et moi, on s’amusait à regarder comme des gosses. Naturellement tout Keboemen y était, c’était l’événement de la saison !
Ce matin Buby vient de recevoir un téléphone de van Tinteren. Il sait qu’il doit venir à Keboemen, car c’est lui-même qu l’a demandé à Elout. Il a été à Batavia exprès pour en discuter avec lui. C’est une occasion pour lui de se mettre au courant de l’administration pour devenir adm. par la suite. Wies aussi prend la chose du bon côté, car au mois de mars elle va recevoir ses parents qui viennent vivre ici, avec eux. C’est un peu la raison que v.T. a de venir vivre à Keboemen. Avec son ménage agrandi, il aura moins de dépenses ici à K. car ils n’auront pas de visites, et c’est toujours ce qui leur faisait un trou dans le budget. Ainsi ils pourront vivre gentiment pour eux ici, et Wies n’aura pas à craindre les femmes ici, puisqu’elle aura la compagnie de sa mère. Les parents de Wies avaient un magasin d’art et d’antiquités et naturellement pendant ces dernières années, ils ont tout perdu. La mère étant allemande, elle a encore quelque argent en Allemagne qu’elle a réussi à retirer en prenant des billets pour le voyage par bateau allemand. Je suis curieuse de voir comment cette expérience va réussir, car ce n’est pas rien de faire venir deux personnes de cet âge pour vivre ici. Il faut craindre le mal du pays, à moins que le plaisir d’être réunis avec leur fille unique et leur petite fille, les fassent se sentir tout à fait à la maison.
Tante Engel m’a rapporté de Soerabaya de jolies assiettes à pudding, les mêmes qu’elle a et que j’ai admirées chez elle, alors la bonne âme a pensé me faire plaisir en me donnant les mêmes.
Van Tinteren a téléphoné pour nous dire qu’ils nous avaient enfin envoyé les souliers que j’ai commandés à Tjilatjap, depuis plus de deux mois. Ils me les envoient par des amis que nous connaissons aussi. Ils passent par Keboemen et peut être qu’ils mangeront ici, je n’en sais rien et je ne prépare rien. On verra quand ils seront là, ce sera toujours le temps de tordre le cou à un poulet.

Quant à mon agenda, je n’ai pas exactement fait une sorte de journal, j’ai seulement inscrit les dates qui avaient de l’importance pour nous, telles que les visites d’Elout etc, sans détails, sans rien. Mon vrai journal, ce sont mes lettres à vous tous, dont j’ai fait des copies que je garde soigneusement, car c’est toute ma vie que je vous raconte et plus tard je saurai y retrouver bien des détails, dans mes vieilles copies de lettres.
(Ces copies, retrouvées en 2011, sont la base de ce blog)

Eh bien, mes chers, de plus en plus nous pensons à Batavia. Van Tinteren nous a aussi annoncé que nous y allions, et puisque lui vient à la place de Buby, c’est bien certain que nous quitterons ici. Il me restera encore beaucoup à faire jusqu’au printemps. Et les derniers mois Wies viendra ici et nous serons encore beaucoup ensemble j’imagine, alors il faut que tout soit prêt avant leur venue, mes habits, différentes choses de ménage etc. Ce qui me fait le plus de plaisir pour Batavia, ce sera une meilleure cuisine et peut être le gaz, si ce n’est pas trop cher. Ce qu’il fera beau de pouvoir cuire un peu  soi-même. J’aimerais mieux me passer d’autre chose et me payer une cuisine au gaz avec un bon four. Il me faudra aussi une très bonne cuisinière, car je j’ai pas envie de me fâcher chaque fois que j’aurai des visites, ainsi qu’un djongos bien stylé. Pour le reste je m’en fiche. On a décidé de chercher une maison très simple, mais il faut qu’elle soit dans un bon quartier, très européen. Oh, nous avons encore décidé bien des choses, on s’amuse à faire des plans et des plans, c’est tordant. Mais je prévois que là, à Batavia, il me faudra encore plus compter qu’ici pour nouer les deux bouts, car les tentations seront nombreuses. Enfin qui vivra verra.

Mes chers, je vous quitte pour cette fois, je dois encore écrire à…..

vendredi 27 mai 2016





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Keboemen

5 janvier 1936

Mes biens chers
Il y a 4 ans aujourd’hui que nous avions un heureux petit souper intime parmi beaucoup de belles fleurs (fiançailles). Vous y pensez sûrement aussi autant que moi, en vous réjouissant, tout comme moi, que cet événement ait été le point de départ d’un bonheur continu jusqu’à présent. Mon Faaatherli, tu étais si….., non je ne trouve pas de mot juste, pas de mot assez beau pour exprimer l’opinion que j’ai gardée de toi ce soir-là. C’est vraiment un des moments de ma vie, peut être le seul, où j’aie senti si fortement le sacré des liens de famille, et l’affection profonde et généreuse dont j’ai été entourée. Je vous suis si reconnaissante de ce souvenir…
Comme pour fêter ce jour, j’ai reçu votre lettre 119 du 22 décembre. C’est la première depuis Noël, car les avions ont subi des retards à cause du mauvais temps.

Nous avons donc repris notre vie journalière de 1936, elle ressemble beaucoup à celle de 1935, et pourtant elle est différente. Ecoutez donc : le soir de Sylvestre, plutôt vers la fin de l’après midi, Visser reçoit un téléphone de Batavia, d’Elout, qui lui annonce les nouvelles d’Amsterdam. Entre autre que les salaires restent comme ils sont, pas d’augmentation comme on l’espérait, et… et… qu’en principe la direction d’Amsterdam était d’accord à ce que Woldringh soit placé à Batavia comme bras droit d’Elout. Le déplacement aurait lieu au mois de juin. Visser en était paff, Oscar l’a deviné parce qu’il n’a presque rien dit, une preuve que Visser n’est pas enchanté de la nouvelle. (Je crois bien, car il ne trouvera probablement plus de type qui fasse ainsi tout le travail de sorte que Visser puisse rester à la maison des jours entiers). D’après la surprise de Visser, nous avons conclu que Elout ne lui en avait rien soufflé lors de sa dernière visite, époque à laquelle il nous avait touché un mot sur le changement. Notre déplacement à Batavia n’est donc pas encore réglé, mais il y a 98 chances sur 100 que nous puissions y aller. Il faut toutefois encore attendre la lettre officielle de Batavia. Une seconde nouvelle, c’est que probablement van Tinteren viendra ici à notre place. Cela ne vous touche pas beaucoup, mais moi cela m’a donné un coup, car les connaissant, je ne sais pas s’ils y tiendront ici. Wies n’est pas diplomatique pour un sou, elle déteste les Indes et toutes mes histoires avec ces femmes d’ici, ne sont pas faites pour lui inspirer de la sympathie. De plus elle ne sait pas vivre seule, il lui faut des gens, des amis, du monde pour blaguer, des magasins, enfin quoi tout ce qui manque ici. Last but not least, à Tjilatjap elle avait un salaire de Fl. 275.- plus l’argent de coprah, de même que Röhwer ici, et maintenant ils n’auront que Fl. 200.-  plus le coprah, notre salaire de comptable, enfin. Pour lui, van Tinteren, c’est un avancement en ce sens que Batavia veut faire de lui un all round man, de sorte qu’il doit aussi apprendre l’administration pour devenir administrateur un jour. De même que Buby a aussi passé une année parmi les machines.
La nouvelle est arrivée pendant que Anne et Frans était ici, ils trouvent cela aussi une chic chance pour nous de pouvoir partir à Batavia, mais naturellement ils regrettent bien de nous perdre, maintenant qu’ils sont à Semarang. 
distances depuis Batavia/Jakarta (chemins de fer indonésiens)
cliquer sur la carte pour agrandir

Et la distance entre Semarang et Batavia est d’environ 500 km, on ne fait pas cela d’un jour avec notre puce. Cela prouve bien qu’ici il ne faut pas s’attacher à qui ou quoi que ce soit. Il faut vivre comme les gens de la marine : on se fait des amitiés spontanément, on en jouit tout ce qu’on peut, puis c’est adieu, loin des yeux loin du cœur et si la vie permet qu’on se retrouve, eh bien, on se retrouve en vieux amis. Mais le cœur, il faut le garder pour soi.
Vu que nous n’étions pas seuls, nous avons pris la nouvelle tout à fait calmement, Buby et moi, ce n’est que maintenant que nous nous faisons à l’idée de ce prochain départ et que nous nous en réjouissons, surtout Oscar qui en a vraiment marre d’être ici, surtout que le travail ne l’intéresse plus guère et que Visser en prend un peu trop à son aise. Quant à moi, je ne sais pas ce qu’il faut préférer maintenant, Batavia ou Keboemen. Anne était si enchantée de ma maison, vraiment ils me l’enviaient un peu parce qu’elle est si grande. Il paraît qu’à Batavia je ne pourrai jamais m’en payer une aussi spacieuse. Batavia est excessivement chère, de sorte qu’avec Fl. 400.- nous n’arriverons pas plus loin qu’ici, vu que nous aurons la maison, eau, gaz, électricité, et docteur à notre charge. Enfin, on verra, je trouverai bien un moyen à m’arranger. Un danger, c’est que là nous aurons beaucoup d’occasions de sortir, d’aller au ciné au club, faire et recevoir des visites. Enfin, il ne faut jamais s’en faire à l’avance, une chose après l’autre. Une chose qu’il y a de certain, c’est que je vais avoir un travail fou ces prochains mois, à coudre, coudre et coudre, car il me faut au moins une dizaine de nouveaux vêtements, robes, tailleurs, manteaux, etc. Je suis si contente de pouvoir compter sur les deux jolies robes de Max et Tata. Vous ne savez pas le plaisir que vous nous faites Oscar aussi se réjouit de me voir dans de si jolies étoffes. J’en ai déjà choisi une rose définitivement, mais j’hésite encore entre une blanche ou une bleue. Enfin, je vous écrirai sous peu.
Le 30 décembre nous avons eu une courte visite de John avec deux amis dont un avocat de Batavia, un type très bien qui a tout de suite sympathisé avec Frans. Ils sont venus avant midi mais ne voulaient pas manger ici, alors ils ont bu de la bière, de la bière, et je leur ai fait de petits sandwiches avec de la saucisse fumée que Anne m’avait apportée de Batavia. J’en ai fait deux plats immenses qui ont disparu très vite (j’avais posé les rondelles de saucisses sur chacune une bouchée de pain) sauf 2 ou 3 bouchées qui restaient sur le plat pour la politesse, malgré que je les encourageais de se servir. Après un moment, avant de partir, ils ont tous été se laver les mains ( !) et en passant par la chambre à manger, ils ont vu encore des restes de saucisse, plus une entière et des mandarines. Ils m’ont tout volé et bouffaient cela en riant comme des fous pour ensuite venir me rejoindre à la voorgalery avec des mines les plus saintes du monde. Ces filous ! mais j’ai bien ri quand même.
Nous nous sommes de nouveau amusés à tirer cet après midi. Oscar a visé une libellule accrochée aux fils de téléphone (comme les hirondelles chez nous) et la première fois qu’il a tiré elle est tombée. C’était un coup de chance qui ne s’est plus répété, mais le nouveau sport c’est de tirer à vide dans le derrière des chiens !!! aussi les crapauds qui sont par dizaines dans notre voorgalery le soir, vous devriez voir les sauts qu’ils font. C’est à se tordre de rire. Maintenant il vise les lézards aux murs !!! On s’amuse comme on peut.
Notre Nouvel An s’est passé très agréablement. Le matin Anne et moi avons fait toutes sortes de préparatifs pour le petit dîner du soir, les hors d’œuvre, le pudding, le cocktail aux fruits etc. 
olie bollen

Pour fêter la soirée à la manière hollandaise, j’ai fait du vin chaud, que nous avons bu froid, avec des olie-bollen, une sorte de  boule de Berlin, spécialité hollandaise, et surtout de la nuit de Sylvestre. Oscar a dû travailler jusqu’à 9 heures du soir, nous avons été le chercher à la fabrique et en même temps voir les femmes du kampong qui cuisaient la nourriture du slamatan (banquet) pour le lendemain. Vers 10 heures nous nous sommes mis à table. Une table avec ma nappe de soie jaune, bien décorée avec mes glaces de Paris sur lesquelles étaient disposées les petites fleurs roses dont j’avais envoyé les graines. L’effet était ravissant, les Gerbens n’en revenaient pas. Voici le menu : cocktail aux fruits et porto, hors d’œuvre, canetons aux châtaignes, jelly pudding au sherry. Une fois au salon, nous avons allumé l’arbre et attendu minuit, heureux et contents, chacun suivant un peu ses propres pensées, et écoutant le radio. A minuit moins 3 Buby a versé le vin et sur les douze coups nous avons bu à la santé, nous nous sommes souhaité bonne année d’abord, chacun embrassant sa chacune. A table nous avions déjà bu une bouteille de Liebfraumilch à la santé des absents et de tout ceux que nous aimions. Le vin était exquis, après, pour s’aérer un peu nous avons fait deux pas dehors, sous les belles étoiles dans la nuit sereine. J’ai beaucoup pensé à Loulou et aux champs de ski. Bon sang, ce que cela doit être formidable de passer une nuit pareille dans les champs de neige ! Vers une heure nous avons été nous coucher car les Gerbens devaient partir le lendemain tôt. Ce qui était drôle encore, c’était d’entendre toutes les stations de T.S.F. fêter l’entrée de la nouvelle année à des heures différentes, Soerabaia, Medan (Sumatra), Singapore.
Le soir de Sylvestre nous avons reçu un immense morceau de cochon rôti à la chinoise, et du Poe Jong Hai  (Pu Jung hai, ou Fu jung hai, ou Egg Foo Young ) une omelette chinoise délicieuse faite avec des écrevisses, d’un chinois client. 
Pu jung hai (Pinterest)

autre version (Pinterest)
Un moment après arrivent deux belles tourtes et des bricelets d’un autre chinois, avec leurs félicitations pour la nouvelle année. Dans la soirée, voilà le djongos de madame Visser qui nous apporte un grand plateau avec du cochon rôti et deux quarts de gâteau chinois !!! Frans et Anne n’en revenaient pas ! C’est sûr qu’elle veut refaire la gentille maintenant que son mari lui aura probablement raconté la nouvelle. Mais est-ce qu’elle ne se gêne pas ? Après la manière dont elle m’a traitée, vouloir faire la gentille tout à coup, et encore avec des choses qui ne lui coûtent rien, car naturellement elle ne pouvait pas deviner que nous avions reçu justement les mêmes cadeaux. Beaucoup de chinois aiment mieux Oscar que Visser.


Le matin de Nouvel An, après le départ de Frans et Anne, nous avons été faire notre visite de bonne année. Les Röhwer y étaient aussi do sorte que j’ai très bien pu me faufiler entre les gouttes, c’est  à dire causer beaucoup sans parler avec madame Visser. Visser a joué de l’accordéon et en fin de compte la visite s’est bien passée. En rentrant avec les Röhwer, ceux-ci nous ont demandé de venir chez eux encore un peu, et nous avons accepté et sommes restés un moment. Après quoi nous avons mangé du riz avec ce poe jong hai, et deux oranges comme dessert et nous avons été dormir. Voilà notre Nouvel An.
Aujourd’hui le jeune Liang, So Ping Liang qu’il s’appelle, est parti pour Batavia où il a trouvé une très bonne place, surtout beaucoup mieux payée qu’ici. Il avait cette offre déjà depuis quelques temps mais il ne pouvait pas quitter ici, plutôt il ne le voulait pas à cause d’Oscar, à la fin, Buby lui a dit que nous ne resterions pas toujours à Keboemen non plus. Enfin, il s’est décidé tout le même mais il avait les larmes aux yeux en prenant congé, déjà avant il avait pleuré, tellement il était attaché à Buby. Maintenant Buby aura encore plus à faire que jamais, car cela va prendre un certain temps jusqu’à ce que ce nouveau commis soit en train et Oscar devra faire beaucoup de correspondance lui-même. Il a même l’intention de prendre notre cheibli (petit diable = machine à écrire) au bureau pour son usage personnel, pendant un certain temps. Nous voulions aussi aller à Tjilatjap un de ces weekends, mais rien ne va plus. On va se tenir encore bien tranquille et bien travailler. Il faut que ce nouveau commis soit bien au courant avant que v.Tinteren vienne pour être mis au courant aussi, et au mois de mars, Visser a déclaré qu’il reprendrait un mois de vacances !!! Ce sont des vacances qu’il ne prend pas officiellement, vu qu’il fera les tournées depuis Kopeng, cela pour garder l’auto et le chauffeur à sa disposition ! Mais il ne mettra pas les pieds au bureau et tout retombera sur Buby. J’en suis un peu fâchée et de temps en temps j’aurais bien envie de me révolter mais en y réfléchissant, je me dis que c’est ces circonstances qui donnent à Buby une bonne réputation de grand travailleur et sur lequel on peut bien compter.
Et voilà mes chers, j’espère bien que vous aussi avez passé un bon Nouvel An. Avez-vous été en ski garçons ? Cela va-t-il encore Charlai ? Et toi, Chuggou, je comprends bien que tu en jouisses tellement.
Une chose qui m’embête bien, c’est que vous ayez dû payer tant de douane sur ce paquet que je vous ai envoyé. Vraiment, cela n’en valait pas la peine, et je ne vais plus faire de caisse pareille. Sitôt que je puis de nouveau me procurer des kroepoek de ce chinois, je t’en enverrai. Ils sont vraiment réputés mais on ne peut pas se les procurer partout.  J’ai maintenant aussi la recette pour les faire moi-même, mais c’est un travail fou. Maman, si cela ne revient pas trop cher, j’aimerais bien que tu m’envoies quelques tablettes de ce Caotonic qui doit être très bon. Je n’en ai pas encore vu ici, mais peut être qu’à Batavia il y en aura. En tout cas, j’aimerais bien en avoir quelques tablettes pour faire du cacao à Buby, c’est de nouveau un beau changement, vu qu’il n’a pas d’appétit du tout ces derniers temps. Je ne sais souvent plus quoi inventer pour le faire manger, alors je tâche de lui donner de la nourriture aussi nourrissante que possible. Si tu m’en fais envoyer un peu, il faut le faire dans une boîte à cigarettes en fer blanc, en échantillon sans valeur, et je te dirai si cela arrive bien.





jeudi 26 mai 2016




Keboemen

29 décembre 1935

Mes biens chers
Je vous écris à la main pour ne pas réveiller Buby qui dort encore. Il est 6 heures j’ai dû me réveiller pour faire sortir les chiens et laisser entrer le djongos. Je profite de vous écrire un mot à présent car je ne sais pas si j’y arriverai encore avant le courrier de mardi. Les Gerbens sont arrivés hier après midi, nous avons passé une très gentille soirée et avons eu beaucoup de plaisir à nous retrouver ensemble. Ils restent jusqu’au 2 janvier (Bon sang il n’y a pas moyen d’écrire, les petits chiens sont de vrais tigres qu’il faut essayer de garder tranquilles !) Frans commencera alors son travail à Semarang et nous nous promettons de nous voir souvent. Frans n’a pas encore bonne mine, mais je crois qu’il se retrouve lentement. Oh ! ils sont gentils et si sympathiques ! On est si content de les avoir  et de finir l’année avec eux. Aujourd’hui ou demain, j’attends encore John avec ses 4 zigues de Delft. On sera toute une compagnie, mais John ne restera pas très longtemps, car ils vont tous fêter à Bandoeng.
Comment avez-vous passé Noël, mes chers ? Nous, nous avons eu un Noël charmant. Oscar a travaillé le matin, mais l’après midi  nous l’avons passé ensemble à faire notre arbre et faire les fous. On a ri, on s’est chamaillé etc, enfin il a fait beau. Vers le soir nous avons été baigner et tout à coup Buby me demande s’il doit se mettre en smoking. Aussitôt dit aussitôt fait, moi j’ai sorti ma robe de noce de la malle  et nous voilà en train de nous habiller comme si nous nous préparions pour une grande fête. Une fois prêts, nous avons pris l’apéritif en buvant à la santé de tous nos chers, puis nous avons été souper dans notre salle à manger très bien décorée par le djongos qui trouvait cela à son goût, de faire du chiqué. Je n’ai pas fait grand chose, une tasse de bouillon, puis un caneton farci aux châtaignes avec de la compote aux pêches. Comme dessert la tourte au chocolat qui était le gâteau de Noël. Puis nous avons été allumer l’arbre que nous avons regardé assis l’un à côté de l’autre sur notre banc. J’étais heureuse, mes chers, j’ai beaucoup pensé à vous mais sans une petite larme. Tout mon Noël s’est passé ainsi. Nous avions de la belle musique au radio, j’en jouissais et Buby aussi, en fumant sa pipe. C’était heimelig. Le clou de la fête, vers 10 heures, était « The holy city » chantée par un chanteur anglais, les 3 versets exactement comme tu me les a écrits. J’ai pris le papier et j’ai bien suivi les paroles. C’était si beau. Cela a rendu mon Noël parfait !
Deux jours avant Noël, avec le courrier avion nous recevions 2 longues lettres de Eddy et Ans, sa petite fiancée qui a 23 ans et vient de faire son diplôme de sœur d’hôpital. J’avais écrit à Eddy pour sa fête. Il nous écrit qu’il est tellement heureux qu’il désire nous faire part de sa joie et qu’il m’envoyait quelques fleurs. En lisant cela on a ri et on s’est dit que c’était bien et surtout bon marché de me faire un cadeau pareil sur du papier. Buby a pensé que c’était une manière de parler comme on dit : say it with flowers. Et voilà, on y pensait plus, quand le jour après en me réveillant de ma sieste vers 4 heures, je vois un coolie apportant un immense panier de fleurs. Je me demandais justement qui pouvait bien recevoir des fleurs ainsi quand le coolie se dirige vers notre portail et vraiment cet immense panier nous était adressé. Une fois que le djongos l’avait déficelé, je l’ouvre et trouve 10 merveilleux, immenses chrysanthèmes blancs avec un cœur jaune, couchés dans la verdure et au milieu une petite carte avec ce seul mot : Eddy. Vous ne pouvez pas vous imaginer le plaisir que j’ai eu. C’était si riche et surtout si inattendu. J’ai vite fait venir Buby du bureau pour venir en jouir avec moi, puis je les ai arrangés dans un grand pot en cuivre dans lequel les Javanais cuisent le riz et que j’ai au salon comme vase. Cela donnait un tel aspect de fête à notre chambre !
Et maintenant nous avons passé de beaux jours avec Anne et Frans. En  ce moment, les deux hommes sont assis (les pieds sur la table) à la véranda, chacun fumant sa pipe et ils discutent, tandis qu’Anne et moi avons composé le menu et le programme de demain soir, et maintenant nous écrivons chacune pour le courrier de demain. Vous ne m’en voudrez pas si cette lettre est un peu courte. Les prochaines seront de nouveau plus longues. J’ai reçu votre dernière lettre juste au jour de Noël. C’était si beau ! merci à tous pour vos gentilles lettres, j’en ai un tel plaisir et Buby aussi.
Mes chers encore une fois tous nos meilleurs vœux pour la nouvelle année...
God bless you all
Ge….