dimanche 17 janvier 2016






7 octobre 1934

Keboemen

Mes chers,
Il y a aujourd’hui, dimanche, une année que nous sommes arrivés à Batavia, au juste ce sera demain le 8. Il me semble presque que ce n’est plus vrai, que je sois une fois arrivée de Suisse je suis tant habituée à la vie et aux conditions de vie d’ici, des Indes, je m’y sens tant à la maison ! oui de même je n’oublie pas mys Schwytzerländli, n’ayez pas peur.
Lundi le 8 octobre. J’en étais là avec ma lettre hier quand Monsieur Buby a eu la fantaisie de vouloir écrire à John et naturellement il lui fallait la machine ! Parce que c’était dimanche, j’ai cédé et j’ai été faire un petit tour avec Tipsie, ensuite j’ai écrit une lettre à M. Mottet, et une au Pater Voorst tot Voorst, notre connaissance du bateau. Si cette lettre ne sera pas aussi longue que vous le voudriez, il faut vous en prendre à St Gall, car ayant reçu mon paquet de journaux, flûte pour la correspondance ! J’ai lu toute la matinée et une bonne partie de l’après midi, hier, fait la paresseuse quoi, et Buby aussi, l’après midi seulement. Mais en continuant ainsi je vais m’embrouiller, il vaut mieux commencer par le commencement. Voyons la chronique ! Lundi, mardi j’ai donc écrit, et tous les autres jours je me suis activement occupée de mon ménage.  Il était donc question que les Meyeringh logeraient chez nous. J’ai eu le cœur dans les culottes justement mardi, mais après j’ai pris la chose calmement et ne m’en suis plus fait. Voilà que mercredi tout d’un coup, les Visser nous annoncent que les Meyeringh pouvaient tout de même loger chez eux, qu’ils avaient demandé la permission au docteur. Bon, tant mieux pour nous. Mais au fond, cela nous a tout de même un peu blessé, c’était comme si les Visser avaient eu peur que les M. ne soient pas assez bien chez nous, mais en vérité, comme nous avons compris la chose par la suite, c’est que Visser tenait à avoir Meyeringh chez lui, pour des raisons bien compréhensibles du point de vue administrateur envers son supérieur. Mme V., m’a confié que Mme Meyeringh ne lui était pas sympa. J’avais l’impression que les V. se gênaient même un peu envers elle, vu qu’elle est tellement High-life. Enfin, les M. sont arrivés jeudi, et les Visser les ont gardés comme la prunelle de leurs yeux. Je sais bien qu’ayant les deux enfants au lit, ils ne pouvaient pas faire d’invitation, mais au moins ils auraient vite pu nous demander pour une tasse de thé, histoire de nous présenter Mme Meyeringh. Pendant 2 jours, les messieurs ont été ensemble en tournée et Mme M. est restée seule, dans son pavillon, n’allant que très peu vers Mme V. de peur de la déranger à cause des enfants, alors que moi je n’aurais pas demandé mieux que de passer mon temps avec elle. Enfin zut ! j’ai voulu faire un cake pour Mme Visser, vu qu’elle n’avait pas eu le temps de beaucoup préparer, et je l’ai raté. J’en ai fait trois en tout et tous plus ou moins ratés. Flûte ! Vendredi soir il y avait soir de tennis à Premboen, et nous tenions beaucoup à y aller. Malheureusement V. et M. ne sont revenus de tournée qu’à 7 1/2 h, alors qu’autrement ils reviennent toujours vers les 5 heures. Les Hartong sont venus nous chercher, mais comme Oscar a dû aller au bureau, prendre possession de l’argent, ils ont attendu pendant une heure, jusqu’à ce que Buby ait fini de compter. Pendant ce temps moi je leur racontais 1000 et une choses, pour qu’ils ne s’aperçoivent pas comme le temps passe. Nous ne sommes pas arrivé à souper, alors avant de sauter dans l’auto, j’ai vite pris deux pommes et quelques bananes. Nous avons mangé les pommes et oublié les bananes. En arrivant à Premboen vers 9 heures, Buby avait les bananes collées au derrière !!! Jugez de l’effet de ses pantalons blancs ! La soirée a été agréable, nous y sommes restés jusqu’à minuit. Le samedi matin a de nouveau passé en éclair, j’ai fait de tout un peu et les Meyeringh se sont annoncés pour le soir, à 6 heures environ. A 5 heures je n’ai pas voulu renoncer à ma partie de tennis, ensuite je suis vite rentrée, j’ai enfilé ma robe gamine pendant que Buby se mettait aussi en gris. Les M. ont d’abord été chez les Röhwer, ils y sont restés près de 3 quarts d’heure, ensuite ils sont venus chez nous. Comme Buby enfilait encore ses souliers, c’est moi qui les ai reçus. Je ne sais pas si c’était l’effet d’avoir passé la dernière demi-heure chez les Röhwer, avec ma chère Ricshaw, mais la sympathie de Mme Meyeringh pour moi a plutôt ressemblé  à un petit coup de foudre qu’à autre chose. Cela devait lui faire du bien de trouver une autre femme en moi. A moi aussi elle a tout de suite été sympathique, malgré son genre de femme de luxe, poupée de mode Une jolie femme, très élégante (une madame Sossich viennoise) tout à fait femme du monde bien soignée, exquisement fardée, femme riche, gâtée, et possédant un charme exquis. Elle a un charme fantastique. Elle est Viennoise, douce, et dame jusqu’au bout des ongles. Je vous dis, c’est Madame Sossich en noir et en viennois, mais malheureusement un peu bêbête. Enfin, bref, leur visite s’est bien passée très agréablement, et si Mr. Hartong n’était pas venu à l’improviste, je crois qu’ils seraient encore ici. Une chose étonnante, c’est que madame Meyeringh a exactement les mêmes rhumatismes que moi, aussi rhumatismes des nerfs, elle a les mêmes peines et douleurs que moi, elle a aussi de ces névralgies sur la peau que personne n’ose la toucher, bref, c’est exactement mon cas. Ce qui l’a presque complètement remise, ce sont des bains de boue, à Bentheim. Elle pense aussi qu’elle sera toujours sujette à ces rhumatismes, pourtant ces bains lui ont fait un bien énorme. 
Garoet/Bandung

Ce qu’il y a de joli, c’est qu’il y a des bains pareils ici à Java, dans les montagnes de Garoet, près de Bandoeng (Bandung). Ce sont des éruptions de boue chaude qui contient aussi du radium, un sol très volcanique. Près de ces bains se trouve un très bon hôtel, tenu par un Allemand, enfin on en dit un bien énorme. Cela fait que nos prochaines vacances sont déjà décidées, nous irons passer quelques semaines là-haut, comme c’est situé tout à fait dans les montagnes, ce sera aussi beau pour Buby, nous pourrons faire de jolies courses et bien nous reposer et respirer de l’air pur. Vous pouvez penser que nous sommes contents de savoir cela! Une chose dont j’ai été contente pendant cette visite, c’est encore d’avoir eu ma robe gamine, d’avoir pu être habillée convenablement. Cela m’a permis d’avoir de l’assurance, je me sentais autant qu’elle (cela comme que comme, mais j’entends pour la présentation extérieure !) et une fois de plus le proverbe Kleider machen Leute (on est ce qu’on a mis), s’est avéré juste.  Ah quand j’aurai mon charrette de buste, quand nous pourrons sortir une fois, alors je tâcherai aussi d’acheter de l’étoffe pour quelques petites robes. As-tu déjà eu l’occasion de sonder Hedy à ce sujet ? Ce que j’aimerais aussi beaucoup, c’est du piqué, impossible de l’avoir ici dans les alentours, et je pense qu’à Semarang etc, ce sera cher en diable.  Si tu peux en dénicher du pas trop cher, et assez beau, tu pourrais toujours m’en envoyer. Comme toujours 5 m. pour une robe sans manches, car avec les restes je pourrai faire de petits accessoires. Les étoffes d’ici c’est bel et bien, mais ce sont toujours les mêmes genres, et c’est tout de même trop bon marché pour me faire de petites robes habillées, pour la maison cela va, mais pas plus. Quand les Meyeringh sont partis et ensuite Mr. Hartong, la Ricshaw était postée devant sa maison comme un gendarme, à épier nos moindres mouvements. C’est même Buby qui l’a remarqué cette fois, il m’a dit regarde donc comme elle est jalouse. On a ri. Hier dimanche, je vous l’ai déjà dit, je n’ai rien fiché grâce aux Sie&Er et les Illustrés. Merci beaucoup à Tatali, je t’écrirai bientôt. Mais hier soir, j’étais justement où le roi va à pied, voilà les Röhwer qui s’amènent. Quelle barbe.  Pendant toute la visite nous avons dû écouter l’histoire de leurs vacances. Je crois même qu’ils nous ont décrit chaque chambre d’hôtel qu’ils ont eue. Il y a eu un avantage à toute la visite, c’est qu’ils ont justement aussi visité cet hôtel de boue et ont fait quelques photos dont nous allons recevoir des copies.

nouvel arrangement

Chouette, mes chers, vous ne savez pas ce que nous avons fait hier et ce matin ? Non, vous ne devinerez jamais. Nous avons … rechangé notre salon. Il a de nouveau complètement changé d’aspect, maintenant c’est tip-top, et Oscar fait des plans pour ma table à écrire. Quand tout sera prêt (le sera-ce jamais ?) je vous enverrai des photos. Vous savez, c’est chic, quand j’ai une idée, Buby est toujours tout de suite d’accord d’essayer. Mon kebon est encore toujours à l’hôpital, mais le remplaçant est très bon, cela ne me ferait rien de le garder. Quant à ma petite baboe, elle se donne de la peine, mais ce n’est pas l’ancienne,  je vais tout de même doucement en chercher une autre, une qui sache cuire, car c’est impossible de cuire soi-même ici.
Est-ce que je t’ai déjà remercié de ta lettre 54, je ne le crois pas. Faaather et Charlot, merci aussi pour les vôtres auxquelles je vais répondre à la prochaine occase. Oh ! alors pour cela je t’envie, mamali, d’avoir marché à Sombrepoule (traduction du nom allemand Finsterhenen village de la région). J’aurais bien voulu être de la partie, ce qu’il a dû faire beau !
Pourquoi me demandes-tu quelle langue je parle avec ces dames ? le hollandais, parbleu ! je le parle couramment maintenant, comme le Bärndütsch (dialecte bernois), je ne vois plus de différence. Quelque fois je fais encore une faute ici et là, ce qui fait bien rire les gens souvent, mais je ne m’en fais pas. Les livres que nous recevons toutes les semaines, sont la plupart en hollandais, je les lis sans peine. J’écris souvent des billets en hollandais, là je fais encore bien des fautes, mais cela viendra aussi. Maar moedertje wat denk je den van je meisje die is niet half zoo domm als ze er uitziet ! (ma petite maman, que pense-tu de ta fifille, elle n’est pas aussi bête qu’elle en a l’air !)
Je suis sûre que Mme Visser aurait du plaisir à une petite robe tricotée pour Hanny, mais il faudrait presque la faire en coton mercerisé. Toutefois je crois que cela demanderait encore plus de travail qu’en laine et je ne veux pas que tu te fatigues, compris ??  Si tu as tout de même une mauvaise tête, alors je te rappellerai que la petite Hanny est assez grande pour son âge, elle aura une année au commencement de décembre. Mais stpl ne fais pas la petite robe pour cette date-là, ne va pas te rendre malade de nouveau avec ce charrette de tricotage.
Si Banely a eu tant de succès avec son capeli, j’en voudrais aussi un, merci d’avance. Hier j’ai reçu l’avis de la dernière et 6ème chemise pour Buby, merci beaucoup, il en est très content, maintenant il est de nouveau bien équipé pour une année.
Et maintenant, mes chers, Schluss pour aujourd’hui. J’ai sommeil et Buby fume comme un turc en écrivant à Laren.
Ce pauvre diable, il a de quoi se fâcher de toutes les couleurs au bureau. Vous savez que depuis quelques mois, le chimiste Blockhuis, celui qui l’a déjà embêté au commencement, est aussi au bureau, à apprendre la comptabilité parce qu’il n’a rien à faire au laboratoire. Alors, en grosse gueule qu’il est, il se prend pour le patron, et quand Mr. Vissser est en tournée, il ne vient simplement pas au bureau des après midi ou des matinées entières. De plus il ne demanderait jamais à Buby s’il pouvait lui aider, il sait pourtant que le travail est là, mais cela ne le touche pas, il écrit des épitres à sa bonne amie. M. Visser ne l’a pas placé sous les ordres de Buby, par conséquent Oscar ne peut rien lui dire, et il ne veut pas non plus rapporter, mais gare quand Visser ou Meyeringh lui demanderont une fois son opinion sur B. Déjà Röhwer s’était fâché à cause de B. à la fabrique, il faisait le même coup, il était loin la moitié du temps. Un vrai voleur. Avec cela, il se voit et se croit déjà directeur, pour le moins. Enfin, Oscar ne se fâche pas précisément, mais cela le dégoûte, aussi il le fait bien sentir à B. A la fin du mois, quand il y a tant à faire, croyez vous qu’il ferait semblant de vouloir aider à Oscar ? Pour se mettre au courant, il dit : « oh, je verrai bien demain matin ce que tu auras fait ce soir ». Oscar dit souvent, ha, si je l’avais sous mes ordres, qu’est-ce que je lui en ferais voir, à celui-là. Si le type en valait la peine, il lui ferait une fois des remontrances amicales, mais cela ne vaut pas la peine, le type le prendrait seulement du mauvais côté, et Oscar veut éviter de se fâcher ouvertement avec lui. Cette fin de mois, j’étais au bureau avec Buby comme de coutume mais vers 11 h j’ai eu sommeil, et je me suis bien installée dans la chaise de Visser avec Tipsie sur les genoux et j’ai roupillé comme une bienheureuse, quand tout à coup les V. sont arrivés et m’on trouvée là. Ils ont bien ri.
à la main
Zut, j’ai oublié de vous raconter la fin de notre excursion, ce sera pour la prochaine fois, addio !



samedi 16 janvier 2016







30 septembre 1934

Keboemen

Dans vos lettres, pour lesquelles je vous remercie de tout cœur, vous me donnez, chacun  sa façon, des descriptions détaillées de l’automne au Chalet.
le Chalet, Sutz

 Oui, l’automne dispose à la philosophie, je subissais le même charme et la même influence. Je peux très bien m’imaginer à Sutz et revivre en pensée tant de beaux jours d’automne, mélancoliques, surtout quand on est jeune ! Pour nous ici, c’est le contraire qui se prépare. Nous sommes au printemps… et à l’automne aussi puisque presque tous les fruits murissent. La nature est un peu folle ici, c’est une mondaine qui met trop de bijoux à la fois.
Dans ma lettre précédente j’ai commencé par vous raconter notre course.  Je vais continuer tantôt, mais le grand nombre de photos que nous avons faites vous en dira plus long et surtout, vous le dira mieux. Laissez-moi un peu vous causer de moi, de nous, de notre vie ici. Il fait si beau causer de soi ! Je doute que cela vous intéresse autant que notre course, mais flûte ! Donc, pour commencer je vais vous dire que mardi passé j’ai eu affreusement les bleus parce que ma baboe m’a quittée. Il me semblait que j’étais perdue dans ma maison, malgré la petite no 2 à laquelle il fallait tout mâcher et remâcher. Enfin, j’ai maintenant l’immense plaisir de vous annoncer que si la vieille revenait, je ne la reprendrais pas. Je suis contente de la petite 2, elle est un peu lente, mais elle a beaucoup de bonne volonté et diable, je la fais marcher cette fois. Les Engelhart m’ont donné beaucoup de bons conseils qui ont déjà porté leurs fruits. Mardi donc, le kebon vient me dire qu’il est malade, je l’envoie à l’hôpital, le dr. le fait rester. Il y est encore, et j’ai un remplaçant. Mercredi le djongos me dit qu’il a la fièvre, seulement celui-là n’ose pas rester à la maison, car il a peur que je le remplace pour de bon.  Mais flûte, j’ai eu une semaine bien remplie, je vous en garantis. Pour comble, la petite Nicki est malade, quelque chose comme une otite. Ils ont une garde malade et le poupon, Hanny, n’est pas bien non plus, de sorte que chez eux aussi le ménage va un peu à la va te faire. Monsieur Meyeringh est à Tjilatjap (Cilacap) avec sa femme, nous l’attendons ici d’un moment à l’autre. Ils ne pourront probablement pas loger chez les Visser de sorte que je devrais m’attendre à les avoir ici. Maintenant que les Röhwer viennent de rentrer de leur mois de vacances, je pense que c’est eux qui auront les Meyeringh, vu qu’ils viennent avant nous dans  l’échelle de la Mexolie.
Ecoutez, il faut vite que je vous avoue quelque chose, de honteux, de scandaleux. La Ge… fille de papa avec des centaines de canetons, a raté son caneton aujourd’hui à midi. Il était sec comme du chäferfüdle (pet de coucou) et le jus était plus noir que du jus de chaussettes. Qu’est-ce que vous en dites ? Pourtant Oscarli l’a bouffé comme si de rien n’était ! La Ricshaw vient de m’envoyer de très belles oranges et une demi livre de bon jambon cru qu’elle a rapporté. C’est gentil, pas ? Moi, ce matin, je lui ai envoyé mes plus belles tomates. C’est ainsi, ici, on est plein de ces petites attentions, par devant ! Mais c’est un fait, ici aux Indes on est beaucoup plus large dans ces petites choses, cela vient de ce que l’on ne peut pas simplement aller dans un magasin acheter ce dont on a envie, alors chacun sait qu’il fait plaisir à l’autre avec n’importe quoi, un fruit, un légume, un bout de soie, des fleurs, enfin, n’importe quoi. Les Engelhart sont aussi très forts en cela, depuis notre retour de la course, j’ai déjà reçu je ne sais combien de fruits, de salades, etc. Nous sommes contents que nous puissions prendre notre revanche un peu, en leur faisant cadeau des photos de la course. Ces 2 jours nous reviennent seulement à  Fl. 25.--, tout compris, des souliers de montagnes d’Oscar, faits sur mesure, quelques livres de café que j’ai acheté là-haut, 2 langues fumées, l’hôtel, les chevaux, le guide, le pic-nic, enfin tout, pour les deux, c’est pas cher je trouve, avec cela il a fait rudement beau.
A Bandjanegara (Plateau de Wonosobo) donc, depuis le Prince Regent, nous nous sommes rendus au nord dans des montagnes par un chemin, un chemin terrible, large pour une seule auto, des pentes de 35% par place, des petits ponts par dessus des précipices qui ne laissaient que 5 cm de chaque côté de l’auto. Mr. Hartong a râpé la barrière à une place, et M. E a souvent dû prendre ses contours 2 fois avec sa Studebaecker. Bref, c’est un chemin âgé de 2 ans seulement. Après 2 heures de contours en épingle à cheveux, et de montées inattendues, nous arrivons dans un tout petit trou de montagne, mais où l’air était
marbre crème de Java
délicieusement pur et frais, et dont les jardins sont remplis de fleurs et de légumes européens. 


M. E. connaissait le maître de police, enfin le maire du village. Nous lui avons rendu visite. C’est un homme jeune, nous lui avons donné 28 ans environ, 26 aussi, mais alors il paraissait que sa femme était un peu plus âgée que lui. Une toute petite femme encore plus petite et menue que Mme Margot, eh, bien, ces deux ont passé 40 ans. Je n’en croyais pas mes oreilles et Oscar non plus. Ce sont des Javanais tout à fait gentils, lui parlait le hollandais bien sûr. Par eux nous avons commandé une Rijstafel dans le Passangrahn. C’est une sorte d’hospice qui se trouve dans tous les villages ici, aux Indes, sous la surveillance d’une famille javanaise. Un passangrahn comprend toujours 2-3 chambres à coucher, une salle à manger, enfin, tout ce qu’il faut pour héberger les voyageurs, mais sans luxe. Nous y avons mangé une rijstafel excellente, avec de la langue fumée et séchée à l’air. J’en ai acheté deux. Nous avons aussi acheté du café, du vrai café de Java, donc de l’arbuste original d’ici. Dans le cours des années, les planteurs ont remplacé cet arbuste par une autre sorte, plus forte et moins exposée aux maladies, tel que l’ont fait les vignerons de chez nous avec la vigne américaine. Bref, ce café est délicieux, j’en ai acheté quelques livres et je vous en enverrai aussi un peu, mais d’abord, je veux savoir combien de douane il faut payer. Si les droits en Suisse sont trop élevés, cela ne vaut pas la peine d’en envoyer une si petite quantité. Enfin, nous avons bien ri et fait les fous après dîner, jusqu’à ce que le Wedono (maître de police) soit venu nous chercher pour faire une promenade, dont vous aurez une photo. Vers 4 heures nous sommes descendus à Bandjanegara, et avons pris possession de l’hôtel. Nous étions les seuls  hôtes et quel hôtel. Mes vieux ! Mamali et papali, vous vous rappelez l’hôtel Poste à Zermatt ? Eh bien, c’était environ la même chose ici, mais comme c’était le seul hôtel de la place, il n’y avait rien à faire, toutefois le souper, le soir, était excellent, vraiment tout à fait soigné. Nous avons encore passé une gentille soirée gaie à raconter des blagues, dire et faire des bêtises. Nous sommes allé nous coucher tôt parce que le lendemain à 5 heures il fallait filer. Figurez-vous qu’ici très souvent les cabinets sont doubles, donc deux sièges dans la même pièce, alors le soir, Buby et moi sommes allés chanter un duo ce qui a entraîné Mme Engelhart dans un fou rire  formidable. Enfin, on a ri. Le lendemain, pourtant, la Näggeli ne riait plus, car elle avait la chiasse de monter à cheval. Toute la localité s’était rassemblée pour voir cette caravane de touristes hôtes du Prince Regent. J’ai été la première à monter avec l’aide de Buby et naturellement il a fallu que j’attrape le petit cheval le plus fougueux de la bande. Mes chers, les premiers 500 m non, quelle horreur. Tout le monde riait et Buby n’a rien trouvé de mieux à me lancer que « je ressemblais à Don Quichotte » ! Je me trouvais dans une belle poisse et j’aurais donné n’importe quoi pour déjà être sur le chemin du retour A la fin, Mme. E. se plaignant que son cheval ne voulait plus avancer, que c’était une vieille rosse qui prenait ses aises, nous avons changé, et tout de suite cela a mieux été. Premièrement son cheval avait une selle beaucoup plus tendre et plus confortable. De ce moment-là, j’ai commencé à jouir de mon excursion.
Maintenant je vous quitte, je dois faire un soufflé à la volaille, recette du Jardin des Modes, avec les restes de mon caneton de hier. A tout à l’heure.
Là, mon soufflé est au four, mais je viens de m’apercevoir que le four a deux trous, cela sera bon, gare !
Pour en revenir à l’excursion nous avancions donc parmi les collines bien cultivées d’abord, pour ensuite entrer dans la forêt vierge, toujours en longeant une crête de montagne. Nous avions donc la vue des deux côtés quand l’épaisseur des arbres le permettait. La forêt vierge m’a enchantée et en même temps un peu désappointée. 

chemin ardu
marbre brun de Java
C’est sûr que celle-là n’était plus tout à fait vierge puisqu’un chemin la traversait. J’y ai retrouvé le grand calme mystérieux et profond d’une épaisse forêt telles que nous les avons chez nous aussi, avec tous les parfums de terre humide, de bois pourri, de feuille mouillées, etc. Ce qu’il y avait de chic, c’était tous les arbres et les 1000 et une plantes curieuses intéressantes et nouvelles pour nous. Nous avons rapporté des fleurs de rotin, dont sont faites les chaises de la véranda. Imaginez-vous de longues, longues pives de 66 cm de long, flexibles, 6 à une branche. On dirait de longs serpents bruns à paillettes jaunes et vertes, beaucoup de grâce. Nous en avons une pendue à la lampe dans la salle à manger.  

Vous décrire tout ce que j’ai vu, c’est impossible, du moins pas dans une lettre comme celle-ci. Nous avons trouvé des pierres tendres ! C’est à dire des pierres en train de se décomposer, car la contrée traversée, son sol plutôt, est une des plus anciennes ou même la plus vieille formation de la terre.
A la main par dessus le texte à la machine
Je viens de recevoir les bouts de laine et te remercie de ton bout de lettre papali. Bon sang, je voulais t’écrire encore tout spécialement pour ta photo, ta sale binette. Je n’y ai au moins pas eu de plaisir !!! C’est trop chou de l’avoir ! Elle a aussi sa place d’honneur sur ma table à écrire. Mais ce que tu as de nouveau engraissé, Macaroni, va !!!
Bon sang, les Meyeringh vont arriver (il paraît qu’elle, c’est comme une poupée de luxe !) et comme les V. ne peuvent pas les loger à cause des enfants malades, c’est sur nous que cela tombera !!! Quelle honte et moi qui n’ai pas de koki (baboe cuisinière). Ils arrivent peut être déjà demain. Tenez-vous les pouces pour votre Ge…











30 septembre 1934

Keboemen

Ma chère Mamali
Merci de tout cœur pour ta bonne longue lettre no 53, ainsi que pour la 52 à laquelle je n’ai pas encore répondu.
Premièrement tu pourras te passer de m’envoyer des baisers à l’avenir. Un petit rond pareil (dessiné sur le papier) pour moi, cela ne vaut pas la peine. D’un côté je suis quand même contente que Buby soit aussi loin de toi, je n’aurais pas de vie entre vous deux !
Oui, c’est vrai la robe pour Nicki m’a beaucoup plu, je n’écris pas de blagues, le papier est trop cher pour cela.
Quant aux étoffes que je recevrai de St Gall pour Noël, c’est le moment qu’ils aient senti le fromage, diable, j’ai fait assez d’allusions dans mes lettres, hé ? Oui tu as raison de ne plus téléphoner si souvent, c’est ainsi que l’on s’entend le mieux, quand on est séparé !
Eh, mys Rötteli qui va ramasser des champignons ! Qui l’aurait cru, mais je t’approuve pleinement, tu sais. C’est sûr, essaie de m’en envoyer par échantillon sans valeur, mais il faut que les champignons soient bien séchés et bien emballés. Il me vient déjà l’eau à la bouche en pensant aux bonnes sauces que cela me donnera avec la viande. Je pense bien que la forêt devait être jolie, splendide, et cela fait tant de bien, pas ? D’ailleurs l’automne semble faire une grande impression sur vous tous, car chacun m’écrit ses impressions là-dessus, j’aime bien, ainsi je peux très bien me représenter le Chalet, je l’aimais tellement en automne.
Oui, c’est à peine croyable qu’il y ait déjà une année depuis que je vous ai quittés. On a bien pensé à vous et à tous nos adieux, pendant ces jours-ci. Merci de toutes les salutations de tout le monde, fais-en de même.
J’économise tout de même ce que je peux. Nous avons maintenant nos économies placées à la Mexolie, en carnet d’épargne, et nous recevons du 4%. Notre fortune s’élève à Fl. 366.--. après la première année de mariage, ce n’est pas si mal, qu’en penses-tu ?  et pas de dettes. C’est au moins toujours une réserve, même si ce n’est pas énorme.
Quant à Irma Hadorn, je ne sais vraiment pas ce qu’il faut en penser, une chose que je te conseille de toute force, ne te mêles pas trop de cette affaire. Ecoute tout ce qu’on te dit, cela fait du bien à ces femmes, la mère et la fille d’avoir quelqu’un à qui confier leurs pensées, je le comprends. Ecoute les donc, reçois toutes leurs confidences, mais ne promets pas à l’une de vouloir parler à l’autre etc. Ménage tes conseils, écoute seulement mais ne parle pas trop. C’est bien vrai, c’est une bonne occasion pour Irma, mais du moment que son cœur est encore plein de Hassler, elle verra toujours un tas de fautes dans Burri, dans sa belle-mère, etc. qu’elle ne verrait pas si elle était amoureuse de Burri. Cela, c’est une affaire qu’Irma devrait régler toute seule, sans demander conseil à qui que ce soit. Une affaire de cœur c’est une affaire qui ne doit se régler qu’entre les deux intéressés, exclusivement. Même que tu ne veux que son bien, tu ne peux ni te mettre dans la peau d’Irma, ni dans celle de Burri, c’est pourquoi tout ce que tu peux bien leur dire ne les concernera toujours qu’inexactement. Ce n’est pas seulement ainsi dans ce cas-ci, mais dans tous les cas analogues, partout. Rappelle-toi la sœur Martha, et bien d’autres cas où vous aviez cru bien faire. Vois-tu maman, chacun doit vivre sa vie. A juger depuis ici, l’attitude de Hassler est bête, s’il rend la parole à Irma, il doit la laisser libre, tout à fait libre, aussi en ville et s’il ne peut pas supporter de la voir ou de la rencontrer avec Burri, qu’il parte lui-même et cela ne doit plus concerner Irma du moment qu’elle est libre. Mais vois-tu, on ne sait pas ce qui s’est passé entre ces deux. Cela a aussi été une grande stupidité d’Irma de ne pas aller à ce rendez-vous de Burri qui voulait lui faire faire connaissance avec sa mère, bon sang, quelle stupide inconséquence. Vois-tu, moi je suis hors de tout, je puis donc juger indépendamment, avec l’esprit libre, et je t’assure que même si la chance est et reste bonne, ce sont les acteurs qui ne sont pas à la hauteur de la situation. Ne t’en mêle pas si tu veux rester bien et bons amis avec les Hadorn, ne t’en mêle pas c’est tout ce que je puis te dire.
Bah, ce que c’est que l’esprit d’une petite ville, c’est terrible. J’ai bien peur que je ne pourrais plus m’y sentir heureuse si je devais me refaire à cette atmosphère. Oh oui, je pourrais bien y vivre, on peut vivre partout mais j’ai bien peur que ces Biennois me jugeraient excentrique et…. avec des idées SPECIALES. Mais c’est bien cela qui me laisserait froide, car j’ai déjà bien appris à vivre indépendamment des gens, toutefois sans être insociable.
Mais enfin, ce sont des choses qui sont trop compliquées pour en discuter par lettre, ou plutôt cela prendrait trop de temps et de papier.
Que la Hanny soit enfin partie, eh bien, flûte alors. Mais c’est quand même triste, elle en est réduite à copier en tout une simple Näggeli Marchand. Qui est-ce qui allait à l’étranger pour ses vacances, il y a quelques années ? La Näggeli, et je pense que ce sont eux qui m’ont alors le plus critiquée. Maintenant ils ne savent rien de mieux que de laisser leur fille faire la même chose. C’est allé ainsi pour tout, les cheveux coupés, l’Angleterre, enfin tout. C’est assez monstre ce qu’ils sont bêtes.
Quant à ta visite ici, tu sais ce que j’en pense et tout le bonheur que nous en aurions mais stpl. n’amène pas la Vögeli. Si tu ne veux pas venir seule, viens avec papa ou Fanny (sœur cadette de Rose), mais tous les autres seraient d’affreux crampons. Oh oui, mon home, happy home, je sais bien l’évaluer et Buby aussi. Pense, je ne voudrais pas même avoir Flock ici dans les alentours. Comme c’est maintenant, je suis tout pour Buby et Buby est tout pour moi, et c’est seulement ainsi qu’un mariage peut devenir complet, dans toute sa signification. Oh et c’est si beau, le vrai mariage, le mariage des âmes. Non, je n’aurais jamais oser rêver que…. Oui, enfin, je te l’ai déjà écrit si souvent, mais vois-tu il n’y a qu’à toi que je puisse si bien causer de mon Buby. En ce moment, dimanche après midi, il travaille, c’est la fin du mois.
Je me réjouis d’avoir ta photo avec le Hüteli (bibi, petit chapeau) ! Tu vas aussi en recevoir de moi, de notre course, mais par bateau. Qu’est-ce que tu en dis, je me coiffe avec des chiens-chiens sur le front maintenant. Cela m’est venu tout d’un coup, par tous les jeunes cheveux que je reçois par mes massages avec la fameuse brosse. Oscar trouve que cela me va très bien, donc, il n’y a pas à redire. Je vais aussi me laisser pousser les cheveux un peu, et me faire la tête pleine de boucles, la prochaine fois que je ferai faire la permanente. Demande un peu à Marcel comment on doit prendre soin des boucles, qu’il me donne quelques « hints » comme il le faisait si souvent quand j’étais encore sa cliente. Mes bons vœux pour son second mariage. Je vais te quitter pour commencer la lettre « officielle » !!!









vendredi 15 janvier 2016






24 septembre 1934

Keboemen

Mes chers, mon cher Macaroni
J’espère que tu as eu un beau jour de fête (23.9.), aussi beau que moi ! J’ai beaucoup pensé à toi, parce que pour deux jours, j’étais très près de la Suisse, dans un pays merveilleux, de sorte qu’il fallait me rappeler que j’étais aux Indes (Néerlandaises) et non en Europe. Nous avons donc fait cette course si longtemps projetée, avec les Engelhart et monsieur Hartong. Nous n’étions que 5 personnes. C’était très très beau, magnifique, merveilleux. Mais malheureusement je ne peux pas vous écrire long aujourd’hui, car ma baboe m’a plaquée après une bonne eng…. de ma part. Je viens pourtant d’en engager une toute jeune à laquelle je dois apprendre à cuire. Il me reste donc beaucoup à faire ces prochains temps, et surtout aujourd’hui, il faut que je me débrouille. Ne vous en faites pas, cela ira très bien, et celle qui se trouvera volée de la nouvelle situation, cela ne sera pas moi, car heureusement je sais encore travailler et pour quelques jours je puis très bien faire mon petit ménage.
Mes chers, je voudrais tant vous raconter notre excursion en détail, mais comme le temps me manque, je vais adopter le style télégramme, ainsi j’espère vous donner, dans le minimum de temps, une impression juste de ces deux jours grandioses.
Toute la semaine je me suis tenue coite dans ma maison, faisant bien attention de me remettre complètement pour au moins pouvoir y prendre part. Le jeudi soir enfin, j’ai été demander la permission au dr. qui m’a dit d’y aller, mais d’être prudente. Vendredi, grand jour de travail et de préparation. Le matin de 7 – 9 j’ai fait deux tourtes glychschwär (4 quarts) une avec du rhum dedans et l’autre avec des raisins secs et des épices. A 10 heures j’ai été chez mme Visser et ensemble nous avons fait un speckkouk, (gâteau hollandais avec du lard) que j’avais raté. Cela m’a pris jusqu’à midi. Après dîné, j’ai lavé mes cheveux, raccommodé mon manteau et trié tout ce que nous devions prendre avec. A 5 heures Oscar rentre avec un fort rhume de nouveau et ne se sentant pas du tout bien de sorte que la question se posait sérieusement si nous pouvions y aller. Je lui ai fait avaler force grog, je l’ai frictionné et fourré au lit, bien emmitoufflé dans le foulard de soie, système turban, pendant que je finissais d’emballer nos habits, nos provisions. Il était convenu que je fournirais les cakes et les œufs. Tout le reste c’est les E. qui l’apportaient. Enfin je me suis couchée pour être réveillée à 4 heures, sans avoir dormi beaucoup et Oscar non plus. Mais heureusement qu’il s’est senti beaucoup mieux au réveil de sorte que nous avons décidé de risquer l’aventure. A 5 heures M. Hartong est venu nous chercher pour aller à Premboen. J’ai donc fermé la maison, donnant congé aux gens, sauf au kebon qui devait venir pour le chien et les canards.
 Nous voilà donc filant à toute allure dans le matin bleu et rose. A Premboen j’ai pris place dans la voiture des E. plus grande et plus confortable, pendant que Buby restait avec M. H. La route d’abord nous a conduit dans une immense plaine de plantations de tabac. Après une demi-heure nous avons commencé de grimper le long d’une route bien entretenue, mais sinueuse au possible. Le chemin de Langen dans le Vorarlberg avec tous ces contours est encore une autostrade en comparaison. Pas 50 m de route droite et des virages !
Mme Engelhart

 Cela a duré pendant 2 heures de temps, montées, descentes, montées, montées, des vues splendides sur la plaine, sur d’autres montagnes, dans des vallées, le tout sous une végétation fantastique. 
Mme E. et à droite Oscar

Nous avons fait une courte halte en pleine forêt vierge, des arbres immenses, des lianes, des fougères arborescentes, hautes comme des palmiers, un silence impressionnant dans lequel les perroquets jetaient leurs petits cris et leur  bavardage. Nous n’avons pas vu de singes, dommage. Enfin, nous arrivons sur un haut plateau, une très large vallée, une plaine plutôt, très fertile et ressemblant beaucoup à la vallée du Rhône. 

Bandjanegara, les "bidets"
Le plateau de Wonosobo. A 10 h.  nous arrivons à Bandjanegara, point de départ pour l’excursion du jour suivant. Nous allons directement faire visite au prince régent, une bonne connaissance de m. E. (ils sont les deux de la loge !) Nous avons très bien été reçus par lui d’abord. Un homme à l’air jeune encore, ayant fait ses études en Europe, très câlé, surtout en histoire naturelle, etc. C’est lui qui a découvert ces gisements de marbre très importants. 

marbre
Du marbre très beau et d’une riche variété. Pour exploiter ces gisements, il faudrait quelques centaines de mille florins pour bâtir une route de transport jusqu’à la mer. Jusqu’à présent, personne ni aux Indes ni en Hollande ne s’est trouvé, qui veuille prendre l’affaire en mains, sauf… Henry Ford qui a déjà demandé et obtenu la concession d’exploitation du gouvernement. Je ne peux pas vous donner tous les détails sauf qu’il soit très regrettable que toutes ces richesses passent en mains étrangères. Je n’ai pas pu suivre toute la conversation sur ce sujet, parce que la femme du régent étant venue, nous nous sommes entretenues avec elle pendant que les hommes discutaient entre eux. Nous avons pourtant vu et admiré la collection d’échantillons de marbres et… de la poterie de Thoune ! Non pas exactement, mais le régent en homme d’initiative a créé une école professionnelle où ses jeunes sujets peuvent apprendre à décorer leur poterie, car il s’en fait beaucoup ici. Il nous en a montré quelques échantillons, c’était tout à fait les couleurs et les décors de Steffisburg, ces jaspés comme nos fameuses pendulettes. Je n’ai pas eu l’occasion de demander d’où il avait le procédé.
Mardi matin. Voilà mes chers, je n’ai plus le temps de vous en dire beaucoup. Ma petite baboe toute jeune travaille bien mais elle n’est pas exacte, il faut toujours que je sois derrière elle, cela n’ira donc pas et je vais en chercher une autre. Il m’en faut tout de même une qui sache cuire un peu, car à la longue c’est trop pénible quand il faut courir à la cuisine pour chaque petite chose. J’ai été bien gâtée par la première et je confesse qu’il m’est assez dur maintenant de recommencer tout par le commencement, mais enfin, on s’y fera. Personne n’est irremplaçable. En tout cas ce n’est pas moi qui ai eu tort et si c’était à recommencer, je serais obligée d’agir la même chose. Enfin, zut !
Hier soir,  au lieu de pouvoir aller nous coucher tôt, m. Visser est venu nous demander d’aller jouer au bridge, car m. Fraay est ici, le conseiller technique, celui qui connaît bien la Suisse. Moi je n’ai pas joué et Oscar a tâché de terminer le rubber aussi vite que possible, pourtant il était passé minuit quand nous nous sommes couchés et nous avons encore tellement sommeil du jour avant. Nous sentons nos jambes et notre tralala, c’est affreux ! Pensez donc 5 heures à cheval, et moi pour la première fois de ma vie ! Les premiers 500 m j’ai eu une frousse affreuse, mais après j’en ai tout de même joui, sauf à la fin !!! Buby m’a dit que mon pantalon n’était pas du tout mal, j’en suis toute fière. Des photos vous en recevrez vraisemblablement par prochain courrier. Hier au soir j’ai reçu 2 chemises polo, je t’en remercie beaucoup. J’ai reçu votre carte du Chalet, écrite avec oncle Hepner. Nous avons aussi reçu une lettre de lui, disant comme il avait joui d’être au Chalet. Et ton soldat des Rangiers, Faaather, il est si joli, nous allons l’encadrer.
J’ai donc bien reçu ta lettre no 52, du 9 septembre. Merci beaucoup, mais j’y répondrai par prochain courrier, pas le temps maintenant.
Il faut aussi que je vous demande des excuses pour mes dernières lettres. J’avais écrit si longtemps que j’étais terriblement en retard. Le djongos a juste eu le temps de lancer les lettres dans le wagon et un postier les a attrapées au vol presque. C’en était un cirque.  Je n’ai donc pas eu le temps de les fermer chacune séparément et cela m’embête un peu, mais j’espère que vous ne m’en voudrez pas.
Cela y est, nous avons la saison des pluies qui commence, d’un côté c’est très chouette, et d’un autre, il faudra de nouveau faire bien attention au moisi et toujours tout mettre au soleil.
les pantalons d'équitation!!!
 Charlot, moi aussi je sens de nouveau mon cœur après cette randonnée, mais aussi ce n’est pas étonnant, nous avons d’abord dû descendre puis grimper environ 600 m., de Bienne à Macolin, une pente pareille sinon encore plus raide, et cela en plein soleil. 
Nelly

Nous avons tous attrapé de fameux coups de soleil, mais ne t’en fais pas, mamali, j’ai été plus prudente que toi et j’ai bien mis de la crème. Et maintenant, mes chers, il faut que je vous quitte. Flûte ! A Claude non plus, je n’ai pas encore écrit, et à tant de gens encore ! Mais tant pis, cette fois c’est la correspondance qui s’en ressentira. Mes chers, portez-vous tous bien, all the best pour chacun de vous, et merci de vos lettres. Ne vous en faites pas pour moi, je vais bien et mon Buby est si gentil. C’est un chou, mais vous ne le direz à personne ! Si tu écris à Fanely dis-lui que je ne l’oublie pas et que je répondrai à sa lettre et à sa carte depuis Engelberg. Je voulais dire quelque chose à Tata mais maintenant je l’ai oublié, à la prochaine, un bon muntschi à chacun de votre Ge… 




mercredi 13 janvier 2016





16 septembre 1934

Jeûne fédéral

Mes biens chers,
Il me semble qu’il y a terriblement longtemps que je ne vous ai plus écrit. C’est fou ce que quelques jours au lit font passer le temps. Il me semble qu’il a des semaines que je ne me suis plus levée.
Merci de vos lettres 50 du 27 août et 51 du 1er septembre. Comme toujours nous en avons eu beaucoup de plaisir, et j’y répondrai tantôt si j’ai encore de la place et du temps.
C’est donc dimanche, le ciel est bleu, un vrai jour de printemps, l’air est embaumé de mille et un parfums d’arbres en fleur, les oiseaux chantent tout ce qu’ils peuvent, les abeilles butinent, et les palmiers murmurent doucement de leurs grandes feuilles qui s’agitent avec grâce. Je ne fatigue jamais de les admirer, ces feuilles, qui, en beauté valent bien nos sapins, seulement il faut savoir les comprendre et en voir la beauté. A côté de moi j’ai un grand bouquet d’œillets roses achetés hier à une femme de la montagne pour 10 cents, et dans un vase chinois bleu pervenche, bleu pastel, j’ai des fleurs des Indes, ressemblants beaucoup à des marguerites élégantes, allant du roses tendre au fraise. Dans un vase d’argent d’Oscar, se trouvent deux petites branches d’orchidées, famille scorpion, des fleurs d’un parfum indescriptible, parfum qui ennivre de beauté. Je les ai reçues de madame Engelhart avec un joli bouquet de flox multicolores qui sont arrangées en gai bouquet dans mon pot d’étain du club anglais. Sur la table des fleurs bleues ressemblant à de la sauge des prés. Savez-vous où je me trouve ? Dans notre salle à manger, autrement dit, la achtergalery. J’ai fait placer un des lits de visite dans un coin, le seul dans toute la maison qui soit hors des courants d’air, la petite table ronde de la véranda sur laquelle se trouve un des napperons de Tatali, l’italien avec les fleurettes saumon, et un fauteuil du salon, tout cela forme un coin tout ce qu’il y a de heimelig. 


La chaise longue est pleine de chni : mon agenda, des figarötli le couvre pieds, des Journal du Jura, des lettres reçues, des lettres écrites, les programmes, des prospectus, mon ouvrage au crochet, des livres, et …. enfin moi-même ! 
Le bouquet d’œillets roses est dans le vase des Racine de Longeau. Voilà, je  crois qu’il ne manque plus rien au tableau, si ce n’est les cendres et les bouts de cigarettes par terre, les traces de Buby et de m. Visser venu me rendre visite hier soir après le tennis, madame était venue avant. Mon kebon est aussi malade, nous l’avons renvoyé ce matin avec des aspirines pour qu’il se soigne, le djongos ayant double travail n’arrive pas encore à faire la chambre. Comme je vous l’ai donc écrit la semaine passée, c’est en écrivant ma lettre à St Gall que j’ai subitement senti un fort mal de tête. J’ai tenu bon pendant une page, mais après je me suis un peu couchée sur la chaise longue juste pour un moment que je me disais mais zut, quand j’ai voulu me relever je ne le pouvais plus, tout me faisait mal de la tête aux pieds. Quand Oscar est rentré, il m’a fait aller au lit en vitesse et n’a pas été jouer au tennis non plus. Ce lundi soir et tout le mardi j’ai eu des douleurs atroces, sous la peau, comme je l’ai eu quelques fois en Suisse. On n’osait pas me toucher et de temps en temps il me fallait crier quand je me retournais. Mardi matin, Buby a fait venir le dr. car j’avais 38.9. Il a très bien compris ce que c’était : un coup de froid. La première chose qu’il me dit, c’était de ne pas prendre de remèdes, mais de rester sagement au lit pendant quelques jours, et lui même m’a donné des poudres pour me faire transpirer. J’ai donc copieusement transpiré pendant ces quelques jours et chaque fois que Buby rentrait, il me lavait et changeait de pyjamas.  Il l’a très bien fait, d’abord un bras, ensuite l’autre, aéré vite le corps, ensuite les jambes. Il me saupoudrait de talc, puis m’enfilait mon pyjama propre, et la comédie recommençait. Mercredi j’étais sans douleurs et sans fièvre, mais je suis restée au lit jusqu’à hier, vendredi. Buby a passé tous ses moments libres vers mon lit, prenant nos repas ensemble. J’ai fait venir une baboe tjoetji (lingère), car il fallait souvent changer de draps, et ma baboe ne pouvait pas laver tout cela, car elle avait assez à faire à me soigner, c’est à dire à faire ma chambre, à m’apporter ceci, cela etc. Le dr. est encore venu mercredi et ce matin, dimanche, pour une courte visite. Mardi soir, il m’avait aussi envoyé quelqu’un de l’hôpital pour me prendre une prise de sang au doigt. L’analyse n’a rien donné, donc surtout pas de malaria. Je suis tout à fait en santé sauf ces tonnerres de rhumatismes à peine que j’ai pris un peu froid. Il s’agit donc de faire attention, c’est tout ce qu’il y a comme remède contre cela. Le dr. m’a dit sérieusement d’au moins pas être si bête de m’empoisonner avec toutes sortes de remèdes, que je devais faire attention à manger sainement, surtout très simplement, pas trop de graisses ni de beurre, beaucoup, beaucoup de légumes et de fruits, du lait, peu de viande, surtout beaucoup de variété dans mes menus. C’est à peu près ce que je fais jusqu’ici et je vais donc continuer ainsi, mais le 23 courant on fera une petite fête tout de même, les légumes seront de nouveau remplacés par des asperges, un caneton et un petit dessert, juste pour notre Padre (son anniversaire). C’est dommage je n’ai pas de photo où tu sois seul Padre, pour te mettre à la place d’honneur à table, ma foi, je mettrai toute la famille !
Pendant tous ces jours madame Visser est régulièrement venue me rendre visite. Des Engelhart j’ai donc reçu ces fleurs, des livres et encore une fois un melon. Je trouve qu’ils sont gentils. La course a été remise à samedi prochain, j’espère que je pourrai y aller, mais le dr. m’a dit qu’il me verrait encore avant, il n’a pas voulu me donner la permission ce matin. Cela m’embêterait énormément si je ne pouvais pas y aller, mais naturellement que je dois suivre ses instructions à la lettre, ce tonnerre de Buby me fait bien obéir dans cette circonstance. 
Cette semaine madame Meyeringh arrive de Hollande et à la fin du mois elle sera ici, je pense. C’est affreux, je n’ai plus rien à me mettre. Ma robe beige, tu sais, cette jolie kimono, elle se déchire comme du papier de soie, des trous se font partout parce que c’était de la soie naturelle, et pas assez souple. On peut bien employer de la soie naturelle ici, mais il faut qu’elle soit souple comme du shantung. Maintenant je ne suis plus arrivée à me faire quoi que ce soit de convenable, et je n’aurai que quelques petits oripeaux et haillons. Cela m’embête un peu, car d’après ce que j’entends et la photo que j’ai vue, elle doit être une femme du monde, et la Näggeli Woldringh ne voulait pas paraître paysanne et « landpommeranze » (fille de campagne), même qu’il y a déjà une année qu’elle est hors du monde, derrière la lune ! Ma foi tant pis ! Il y a aussi mon salon qui n’a pas de rideaux, pas de couverture de chaise longue, pas de coussins, rien, rien, que des classeurs avec beaucoup de lettres. Je vais maintenant prendre cette baboe tjoetji une ou deux fois par mois pour mes raccommodages. Je lui apprendrai, elle sait aussi un peu coudre à la machine, c’est elle qui pourra me faire les rideaux, des choses simples mais qui demande tant de temps avec ma machine à la main. Moi, je vais me mettre sérieusement à mes robes. Mes Jardin des Modes sont pratiques et me donnent une foule d’idées nouvelles que je brûle d’exécuter. Il se peut que je te demanderai de m’envoyer une petite étoffe  de laine ou de jersey ou n’importe quoi pour me faire une petite toilette pour jours d’été quand il pleut. Si tu as l’occasion tu peux déjà demander à Hedy ou Irma, un peu t’informer ce qui serait bien et beau, et environ combien il faut compter pour 5 m. d’étoffe, quel prix. Je sais bien qu’à Semarang j’en trouverais aussi des étoffes, mais le choix n’est pas très grand et puis c’est pas parisien pour deux sous. Enfin, je t’en reparlerai encore, mys Mamms. Oh ! j’ai tant de plaisir à coudre, si tu savais comme je te suis toujours reconnaissante de ce que tu aies insisté pour que j’aille chez Hedy. Je n’ai pas appris tant qu’il m’aurait fallu, mais tout de même assez pour bien m’en tirer après encore un peu de pratique, et cela me rend si heureuse Je crois que je deviens coquette !
Voilà, il est bientôt 4 heures, je viens d’avoir bien dormi pendant que Buby travaille ici à la table.   Mes chers, à la semaine prochaine, bon baiser à chacun, votre GE……
A la main :
Aujourd’hui vous aurez mangé du Zwätschgechueche (gâteau aux pruneaux traditionnel) et si cela va bien, ce soir un plat de champignons, sales gourmands que vous êtes ! Mais je vous l’accorde !




dimanche 10 janvier 2016






9 septembre 1934

Keboemen

Mon cher, cher Papali, mon Padre mon vieux Macaroni
Il y a une année ou presque, nous cherchions un office de poste à Port Saïd pour t’envoyer nos bons vœux pour ta fête. Nous étions alors très énervés et encore déchirés par le grand chagrin de la récente séparation. Aujourd’hui c’est avec un cœur heureux et calme que je forme pour toi les vœux les meilleurs qui se puissent faire pour ta bonne santé avant tout et ensuite pour le succès prompt et complet de ton entreprise.
Les temps sont difficiles, plus que difficiles, je le sais, Paderli, pourtant mon cœur est rempli de reconnaissance de vous savoir en bonne santé (si du moins vous m’écrivez la vérité !) C’est pour moi le bonheur le plus précieux en pensant à vous tous, surtout à toi et maman, et je voudrais que ce fait soit aussi pour toi une occasion de reconnaissance et de contentement, qui triomphe sur tous les petits ennuis de la vie quotidienne et les soucis de la lutte pour l’existence, lutte qui devient toujours plus âpre.
D’après vos lettres à tous, j’ai compris que les plans Brero ne se sont pas réalisés sans grande difficultés, et même maintenant sa venue en Suisse enfin, n’a pas été sans t’apporter des déceptions. Cela, papa, je le prévoyais, c’est aussi la principale cause de mon opposition à ce projet, mais suffit, il ne faut pas revenir sur ce qui est fait et dit. J’aimerais seulement que tu saches que je vis toujours intensément avec vous, que je partage toujours toutes vos joies et surtout vos déboires. Je ne peux pas beaucoup vous aider, hélas, mais mes bons vœux et toutes mes pensées ne resteront peut être pas tout à fait sans influence.
Fatherli, on a jamais fini d’apprendre dans la vie, on peut profiter de chaque expérience toutefois c’est surtout des soit disant mauvaises qu’on apprend le plus. Si tu t’aperçois maintenant que B. t’a trompé sur différents points, et bien ne te fâche pas, mais tâche de t’en souvenir pour la prochaine fois qu’il aura à te faire des promesses et alors fais-toi toujours promettre  1 ½ fois plus que ce que tu veux en réalité ainsi tu peux te couvrir contre des surprises déplaisantes. Papa, il y aura encore bien des choses maintenant qui ne marcheront pas comme tu te l’imaginais, il y aura encore des déceptions, petites et grandes, il faut t’y attendre et t’armer d’une carapace d’indifférence. Si ainsi tu t’y attends, if you expect it, tu n’en seras pas désagréablement surpris, mais tu auras déjà trouvé le moyen de parer aux pertes. Surtout ne te fâche pas, et encore, surtout, surtout ne le prend pas en grippe, comme cela t’arrive avec tous ceux qui ne suivent pas exactement tes idées ou qui te désappointent un peu en ceci ou en cela. 

Papali et canards
Dis toi que si tu commences par les prendre en grippe, les Brero, tu es fichu avec tes canards pour le moment, et tu te fais un mal énorme en te gâtant le caractère, ou plutôt en t’aigrissant. Vois-tu maintenant que tu seras plus souvent avec eux, que tu auras mieux l’occasion de les connaître, de les voir vivre et voir travailler, de les entendre penser et d’observer leurs actions, tu apprendras aussi à les mieux connaître et à voir plusieurs petites fautes ou défauts, que Brero lui-même ne pouvait pas te mettre sous les yeux dans ses belles lettres. On se connaît rarement soi-même. Pense toujours à cela et sache être coulant quant à la manière de penser et d’agir des autres gens, si elle n’est pas la tienne. Cela ne veut pas dire que tu dois te laisser marcher dessus, non, pour cela il y a une bonne méthode, qui d’après moi est la meilleure aussi dans ton cas. Que tout ce que tu dis, ce que tu fais, ce que tu promets, ce que tu entreprends, enfin que chacune de tes actions, de tes paroles soient correctes. Ainsi tu es sans reproche, tu n’as rien à cacher, et tu te rends maître de la partie adverse si tu as quelque chose à lui revendiquer.
Je suis contente d’apprendre que tu as de nouveau un peu d’espoir dans l’horlogerie, quoique je ne m’y fie pas beaucoup. Enfin, il vaut mieux espérer que de désespérer J’espère que tu ne m’en voudras pas que je t’écrives si ouvertement ma pensée et peut être avec un peu de toupet, mais vois-tu, je n’ai qu’un désir en faisant cela, c’est de t’aider dans la mesure qui m‘est possible et de te voir réussir et pouvoir vivre enfin avec un peu moins de soucis. Tu en as tant vu ces dernières années, mon Fatherli,et je désirerais tant vous voir couler une vie plus douce et paisible, maman et toi. Je sais bien toutefois que tu as en toi encore tout ce qu’il faut pour réussir, pour travailler avec contentement au succès d’une jeune entreprise offrant de bonnes chances. Enfin tu sais ce que je pense de toi, te l’ayant déjà écrit, donc je n’y reviens pas.
Oui, mon cher Padreli, je ne peux presque pas croire qu’il y ait déjà une année depuis que nous étions tous assis vers le lac, chacun le cœur gros sans vouloir l’avouer. Je sais aussi que vous, toi et maman, n’étiez pas sans vous demander avec quelque inquiétude : est-ce qu’elle sera heureuse, faisons nous bien de la laisser partir ainsi etc. et surtout il y a deux ans, quand je suis revenue avec la nouvelle de Hollande, ton inquiétude était grande mon cher Macaroni. Cela me fâchait, mais au fond je t’en aimais que cela de plus. C’est ainsi dans la vie ! et maintenant je suis d’autant plus contente de pouvoir te dire franchement et du fond du cœur, que je suis heureuse, que je ne l’aurais jamais été autant si j’avais marié n’importe qui d’autre en Suisse. Ce n’est pas beaucoup mais peut être que cela te fera tout de même plaisir que je te le répète encore spécialement pour le jour de ta fête. Au moins du côté de ta Ge… tu n’as pas besoin de te faire du souci. Et même si elle ne peut rien te donner pour cette occasion, je suis sûre que tu seras contente tout de même.
Tu seras étonné que je ne te raconte rien du fameux pic-nic, hein ? Oui, il a été renvoyé d’une semaine, parce que m. Engelhart a reçu la visite de sa direction, deux Messieurs qui n’ont pas dit quand ils repartiraient, et comme il ne pouvait pas le leur demander, il a jugé plus prudent de renvoyer la partie. Ce sera donc pour la semaine prochaine si rien d’autre ne survient. Moi j’ai été très contente de ce renvoi, car figure-toi, j’ai dû me faire des pantalons d’équitation !!! J’ai juré, et sué à grosses gouttes pendant 2 jours, mais maintenant ils vont bien, Oscar le dit aussi et lui s’y connaît. Je n’avais pas de patron précis, j’ai tout dû faire de tête et Oscar m’a aidée de ses conseils et nous avons recherché toutes les photos de son temps de service, nous avons étudié les plis à ses pantalons d’officier, toujours d’après les photos, je les ai défaits au moins 7-8 fois, ces charrettes, mais comme c’est en forgeant qu’on devient forgeron… ! Je ne serais jamais arrivée prête pour samedi passé, maintenant j’ai encore une bonne petite semaine devant moi. Je vous enverrai des photos, de la Ge… et de ses fameux pantalons.
Nous venons d’avoir la visite des Engelhart. Ils nous ont apporté un melon, un vrai melon comme on les a en Europe. Cette sorte ne croît pas ici, c’est à dire seulement dans une certaine contrée de Java, près de Cheribon (Ceribon) et la récolte ne dure que 14 jours par an. Je pense qu’ils en ont reçu, et comme ils ont toujours bon cœur ils nous en ont fait profiter.
Ce soir, juste avant de jouer au tennis, on a tué un long serpent chez les Visser, à l’entrée de leur Voorgalery. Le chien avait aperçu le serpent qui, alors, s’est caché dans un grand pot de fleurs. C’est des pots gros comme des tonneaux, et le serpent s’est complètement enfiler dans la terre avec une vitesse incroyable, et nous ne l’aurions pas trouvé s’il n’avait été en train de changer de peau. Il en a laissé des débris derrière lui, ce qui a indiqué sa trace. Les gens des Visser ont vidé ce pot et voilà le serpent qui file en effet. Il a été assommé à coup de bambou et envoyé à l’hôpital pour savoir qu’elle sorte, une sorte très venimeuse. Oui, c’est le temps des serpents maintenant, il faut faire attention, mais on ne va pas s’effrayer, et j’espère que vous non plus, je ne vous aurai pas effrayés avec mon histoire.
Et maintenant, mon cher Padre, encore une fois de tout tout mon cœur, mes meilleurs vœux pour ton bonheur, ta santé et aussi prospérité, and last but not least, many, many very happy returns. Je serai spécialement avec toi et vous tous ce jour là et nous aurons aussi un bon dîner en ton honneur avec ta photo à la place d’honneur. Mon cher Papali, mon Faaaaather, mon vieux macaroni et Padre, je t’embrasse bien bien fort, de tout cœur, ta Ge…