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dimanche 21 février 2016






Tjilatjap (Cilacap)

14 janvier 1935

A la main
Mon bien cher vieux, gros Macaroni
C’est inutile de te raconter combien ta lettre m’a fait plaisir malgré la nouvelle des canards qui m’a alors vraiment attristée. J’ai bien toujours eu un pressentiment dans cette direction-là, mais j’espérais si fort que je me tromperais (je devrais écrire « trompasse », mais c’est trop moche ce subjonctif !). Aussi je comprends trop bien que tu ne peux pas être à Sutz et à Bienne, et si tu as de l’espoir que les affaires reprennent un petit peu, c’est bien de rester à Bienne. Tout de même, tant de peine, tant d’efforts, ça me fiche malheur, mais comme tu dis, on fait ce qu’on peut si ça va tant mieux, sinon tant pis. Cette philosophie est appropriée aux temps présents et ça aide à les supporter. Je suis contente d’apprendre que tu peux travailler sans la banque Je sais bien que ça ne va pas sans grosses difficultés, mais c’est encore toujours mieux que ces satanées échéances.
Oui, je ne crois pas que tu puisses déjà compter sur Loulou, si après le service il veut repartir et qu’il a la chance, il faut le laisser aller, car cela ne peut jamais lui faire trop de bien et il en profitera toute sa vie. Je peux me rendre compte presque tous les jours que si quelqu’un de Milex Elem avait un peu plus été par le monde, on aurait fait bien des choses autrement et mieux, surtout avec les clients et les conditions de travail ici en Orient, car il y aurait eu à gagner beaucoup. Maintenant c’est trop tard, tout est gâté par le Japon et aussi la crise qui sévit aussi  terriblement.  Des fois, je me dis que je voudrais bien retourner 3-4 ans en arrière avec l’expérience que j’ai acquise pendant cette dernière année, mais c’est des affaires de mon mari qu’il faut que je m’occupe et bien qu’elle soient d’un tout autre genre, il faut y en mettre aussi. Ma tâche maintenant consiste à devenir une femme accomplie, bien diriger sa barque parmi tous les écueils qui se présentent. C’était un terrain rude que j’ai eu à travailler mais j’ai beaucoup appris et grâce à l’aide de Buby pour une grande partie, je sors victorieuse. Pourvu que la crise ne nous joue pas de plus mauvais tour encore, alors nous pouvons être plus que contents. Nous sommes de nouveau ici pour 2 ½ jours, et le 20 courant, dimanche prochain, nous y reviendrons. C’est donc une vie un peu en l’air ces derniers temps, ça me va, et  tant que je peux tenir mon budget en équilibre, malgré ces frais, j’en jouis sans contrainte.
plage près de Cilacap


Ce matin, j’ai fait une longue promenade au bord de la mer, c’était magnifique. Les pêcheurs étaient en train de retirer les filets, pendant que sur la grève, il y avait un vendeur ambulant qui avait tout l’attirail nécessaire pour apprêter le poisson sur place. Un peu plus loin, quelques hommes, femmes et enfants portaient des offrandes (des fleurs) et disaient leurs prières à Kidoch (Nyai Roro Kidul, Queen of the south sea of Java) le dieu de la mer. 
Ratu Kidul



Je n’ai pas baigné, étant seule, demain il y aura peut être des dames et enfants européens, alors je me joindrai à eux. Les v.Tinteren ont leur petite fille malade, de sorte que nous n’avons pas pu loger chez eux, et sommes à l’hôtel aux fines herbes.
Tu es un chou d’avoir fait cadeau d’une lampe à maman. Ca fait si plaisir un cadeau ; n’oublie jamais que les cadeaux entretiennent l’amitié. Merci aussi de tout cœur pour les barrettes qui seront grandement appréciées. La première ne quitte pas ma tête, excepté pour dormir. C’est fantastique ce que je l’aime, elle me permet aussi de bien arranger mes cheveux, malgré qu’il leur faudrait le ciseau du coiffeur. Il faudra aussi que j’en fasse une photo. Oui, je vous en promets toujours et ne tiens jamais parole. C’est que je ne trouve ou plutôt ne peux jamais prendre le temps nécessaire pour démêler tout mon chni, mais il faudra bientôt que je te fasse un envoi de timbres, ils s’amoncellent, je ne peux plus fermer ma boîte. Oui je reçois toujours régulièrement le Journal du Jura, et j’ai déjà écrit une lettre (aux Gassmann, propriétaires) ou deux de Keboemen en y mettant un mot aimable à cause du Journal. Il me semble que c’est assez pourtant, pas ? Oui, je suis toujours contente d’avoir le Journal, pas seulement pour les feuilletons que je peux lire en paix puisque je les ai seule pour moi, mais j’aime bien savoir tout ce qui se passe au patelin. Je t’assure que j’apprécie le Journal ici plus qu’à Bienne ! Par économie, nous avons maintenant notre quotidien ensemble avec les Röhwer. Tu sais ici on ne se gêne pas de s’arranger pour faire des économies, il n’y a pas de « ça ne se fait pas », etc, entre Européens. Plus je suis ici, plus j’aime la vie des Indes, tout est si simple et si naturel..
Oui, il y a bien des choses que je voudrais encore savoir, mais au moment même cela ne me vient pas à l’idée. Ah ! oui, est ce que tu peux donner un peu de paye à maman ou est-ce qu’elle donne encore toujours de son argent, elle ne doit pourtant presque plus en avoir ? Ecris-moi là-dessus, mais ne me fiche pas de blagues, hein ? Elle n’a pas besoin de savoir que je l’ai demandé, car alors elle te fera sûrement venter !!!
Ach, je pense si souvent à vous, mais le mieux que je puisse faire pour le moment, c’est de bien me tenir en équilibre moi-même de sorte que vous n’ayez aucun souci de mon côté. Alors ça, vous pouvez être plus que tranquilles tant du côté santé, bien être matériel et moral. Tout va bien, seulement comme Oscar aime toujours lire mes lettres à vous je ne veux pas trop chanter ses louanges, il ne faut pas trop leur monter le cou, à ces hommes. Maintenant il vient de partir au travail, et moi après avoir expédié mon courrier j’irai au bord de la mer.
Macaroni, je t’embrasse, je te chnutsche  (serre) bien fort et de tout cœur, toujours





dimanche 10 janvier 2016






9 septembre 1934

Keboemen

Mon cher, cher Papali, mon Padre mon vieux Macaroni
Il y a une année ou presque, nous cherchions un office de poste à Port Saïd pour t’envoyer nos bons vœux pour ta fête. Nous étions alors très énervés et encore déchirés par le grand chagrin de la récente séparation. Aujourd’hui c’est avec un cœur heureux et calme que je forme pour toi les vœux les meilleurs qui se puissent faire pour ta bonne santé avant tout et ensuite pour le succès prompt et complet de ton entreprise.
Les temps sont difficiles, plus que difficiles, je le sais, Paderli, pourtant mon cœur est rempli de reconnaissance de vous savoir en bonne santé (si du moins vous m’écrivez la vérité !) C’est pour moi le bonheur le plus précieux en pensant à vous tous, surtout à toi et maman, et je voudrais que ce fait soit aussi pour toi une occasion de reconnaissance et de contentement, qui triomphe sur tous les petits ennuis de la vie quotidienne et les soucis de la lutte pour l’existence, lutte qui devient toujours plus âpre.
D’après vos lettres à tous, j’ai compris que les plans Brero ne se sont pas réalisés sans grande difficultés, et même maintenant sa venue en Suisse enfin, n’a pas été sans t’apporter des déceptions. Cela, papa, je le prévoyais, c’est aussi la principale cause de mon opposition à ce projet, mais suffit, il ne faut pas revenir sur ce qui est fait et dit. J’aimerais seulement que tu saches que je vis toujours intensément avec vous, que je partage toujours toutes vos joies et surtout vos déboires. Je ne peux pas beaucoup vous aider, hélas, mais mes bons vœux et toutes mes pensées ne resteront peut être pas tout à fait sans influence.
Fatherli, on a jamais fini d’apprendre dans la vie, on peut profiter de chaque expérience toutefois c’est surtout des soit disant mauvaises qu’on apprend le plus. Si tu t’aperçois maintenant que B. t’a trompé sur différents points, et bien ne te fâche pas, mais tâche de t’en souvenir pour la prochaine fois qu’il aura à te faire des promesses et alors fais-toi toujours promettre  1 ½ fois plus que ce que tu veux en réalité ainsi tu peux te couvrir contre des surprises déplaisantes. Papa, il y aura encore bien des choses maintenant qui ne marcheront pas comme tu te l’imaginais, il y aura encore des déceptions, petites et grandes, il faut t’y attendre et t’armer d’une carapace d’indifférence. Si ainsi tu t’y attends, if you expect it, tu n’en seras pas désagréablement surpris, mais tu auras déjà trouvé le moyen de parer aux pertes. Surtout ne te fâche pas, et encore, surtout, surtout ne le prend pas en grippe, comme cela t’arrive avec tous ceux qui ne suivent pas exactement tes idées ou qui te désappointent un peu en ceci ou en cela. 

Papali et canards
Dis toi que si tu commences par les prendre en grippe, les Brero, tu es fichu avec tes canards pour le moment, et tu te fais un mal énorme en te gâtant le caractère, ou plutôt en t’aigrissant. Vois-tu maintenant que tu seras plus souvent avec eux, que tu auras mieux l’occasion de les connaître, de les voir vivre et voir travailler, de les entendre penser et d’observer leurs actions, tu apprendras aussi à les mieux connaître et à voir plusieurs petites fautes ou défauts, que Brero lui-même ne pouvait pas te mettre sous les yeux dans ses belles lettres. On se connaît rarement soi-même. Pense toujours à cela et sache être coulant quant à la manière de penser et d’agir des autres gens, si elle n’est pas la tienne. Cela ne veut pas dire que tu dois te laisser marcher dessus, non, pour cela il y a une bonne méthode, qui d’après moi est la meilleure aussi dans ton cas. Que tout ce que tu dis, ce que tu fais, ce que tu promets, ce que tu entreprends, enfin que chacune de tes actions, de tes paroles soient correctes. Ainsi tu es sans reproche, tu n’as rien à cacher, et tu te rends maître de la partie adverse si tu as quelque chose à lui revendiquer.
Je suis contente d’apprendre que tu as de nouveau un peu d’espoir dans l’horlogerie, quoique je ne m’y fie pas beaucoup. Enfin, il vaut mieux espérer que de désespérer J’espère que tu ne m’en voudras pas que je t’écrives si ouvertement ma pensée et peut être avec un peu de toupet, mais vois-tu, je n’ai qu’un désir en faisant cela, c’est de t’aider dans la mesure qui m‘est possible et de te voir réussir et pouvoir vivre enfin avec un peu moins de soucis. Tu en as tant vu ces dernières années, mon Fatherli,et je désirerais tant vous voir couler une vie plus douce et paisible, maman et toi. Je sais bien toutefois que tu as en toi encore tout ce qu’il faut pour réussir, pour travailler avec contentement au succès d’une jeune entreprise offrant de bonnes chances. Enfin tu sais ce que je pense de toi, te l’ayant déjà écrit, donc je n’y reviens pas.
Oui, mon cher Padreli, je ne peux presque pas croire qu’il y ait déjà une année depuis que nous étions tous assis vers le lac, chacun le cœur gros sans vouloir l’avouer. Je sais aussi que vous, toi et maman, n’étiez pas sans vous demander avec quelque inquiétude : est-ce qu’elle sera heureuse, faisons nous bien de la laisser partir ainsi etc. et surtout il y a deux ans, quand je suis revenue avec la nouvelle de Hollande, ton inquiétude était grande mon cher Macaroni. Cela me fâchait, mais au fond je t’en aimais que cela de plus. C’est ainsi dans la vie ! et maintenant je suis d’autant plus contente de pouvoir te dire franchement et du fond du cœur, que je suis heureuse, que je ne l’aurais jamais été autant si j’avais marié n’importe qui d’autre en Suisse. Ce n’est pas beaucoup mais peut être que cela te fera tout de même plaisir que je te le répète encore spécialement pour le jour de ta fête. Au moins du côté de ta Ge… tu n’as pas besoin de te faire du souci. Et même si elle ne peut rien te donner pour cette occasion, je suis sûre que tu seras contente tout de même.
Tu seras étonné que je ne te raconte rien du fameux pic-nic, hein ? Oui, il a été renvoyé d’une semaine, parce que m. Engelhart a reçu la visite de sa direction, deux Messieurs qui n’ont pas dit quand ils repartiraient, et comme il ne pouvait pas le leur demander, il a jugé plus prudent de renvoyer la partie. Ce sera donc pour la semaine prochaine si rien d’autre ne survient. Moi j’ai été très contente de ce renvoi, car figure-toi, j’ai dû me faire des pantalons d’équitation !!! J’ai juré, et sué à grosses gouttes pendant 2 jours, mais maintenant ils vont bien, Oscar le dit aussi et lui s’y connaît. Je n’avais pas de patron précis, j’ai tout dû faire de tête et Oscar m’a aidée de ses conseils et nous avons recherché toutes les photos de son temps de service, nous avons étudié les plis à ses pantalons d’officier, toujours d’après les photos, je les ai défaits au moins 7-8 fois, ces charrettes, mais comme c’est en forgeant qu’on devient forgeron… ! Je ne serais jamais arrivée prête pour samedi passé, maintenant j’ai encore une bonne petite semaine devant moi. Je vous enverrai des photos, de la Ge… et de ses fameux pantalons.
Nous venons d’avoir la visite des Engelhart. Ils nous ont apporté un melon, un vrai melon comme on les a en Europe. Cette sorte ne croît pas ici, c’est à dire seulement dans une certaine contrée de Java, près de Cheribon (Ceribon) et la récolte ne dure que 14 jours par an. Je pense qu’ils en ont reçu, et comme ils ont toujours bon cœur ils nous en ont fait profiter.
Ce soir, juste avant de jouer au tennis, on a tué un long serpent chez les Visser, à l’entrée de leur Voorgalery. Le chien avait aperçu le serpent qui, alors, s’est caché dans un grand pot de fleurs. C’est des pots gros comme des tonneaux, et le serpent s’est complètement enfiler dans la terre avec une vitesse incroyable, et nous ne l’aurions pas trouvé s’il n’avait été en train de changer de peau. Il en a laissé des débris derrière lui, ce qui a indiqué sa trace. Les gens des Visser ont vidé ce pot et voilà le serpent qui file en effet. Il a été assommé à coup de bambou et envoyé à l’hôpital pour savoir qu’elle sorte, une sorte très venimeuse. Oui, c’est le temps des serpents maintenant, il faut faire attention, mais on ne va pas s’effrayer, et j’espère que vous non plus, je ne vous aurai pas effrayés avec mon histoire.
Et maintenant, mon cher Padre, encore une fois de tout tout mon cœur, mes meilleurs vœux pour ton bonheur, ta santé et aussi prospérité, and last but not least, many, many very happy returns. Je serai spécialement avec toi et vous tous ce jour là et nous aurons aussi un bon dîner en ton honneur avec ta photo à la place d’honneur. Mon cher Papali, mon Faaaaather, mon vieux macaroni et Padre, je t’embrasse bien bien fort, de tout cœur, ta Ge…