jeudi 14 juillet 2016







Batavia

4 août 1936

A sa maman
Voilà déjà une semaine que j’ai reçu ta chère longue lettre no 138. J’étais bien contente d’avoir de vos nouvelles, surtout que Buby était loin. Il est revenu samedi soir et je te garantis qu’il y a eu immense fête au village. Nous étions les deux si contents de nous revoir. Moi, je me plaisais bien en vacances, c’est à dire seule à la maison. Pendant ces 15 jours j’ai exactement fait ce que je voulais et me suis cuit un tas de bonnes choses que Buby n’aimait pas, comme des rognons par exemple. Tous les jours j’ai mangé une tête de salade, et une grosse. Avec les feuilles vertes du dehors je me faisais de la soupe, de la bonne soupe bien verte avec beaucoup d’oignons. Ce que j’en ai bouffé, des oignons ! Malgré tout je connais une girlie qui n’a pas marché vers la gare, mais qui a volé une demi heure à l’avance. Je ne tenais plus en place, c’était si chic d’aller attendre mon Buby. J’avais mis ma belle robe rose de Max, et un hüteli neuf dans lequel j’ai eu du succès.
Pendant que j’y pense, tu m’as écrit que tu allais acheter un chnöpfli-sieb pour tante Engel. Ne fais pas cela, c’est jeter l’argent par la fenêtre, car je suis sûre qu’elle ne les appréciera pas. Ils mangent déjà tant de riz et un tas de ces choses javanaises qu’ils ne voudront sûrement pas de chnöpfli. Les manger en Suisse, à titre de curiosité, oui, cela ils l’apprécieront mais les faire ici aux Indes, non, jamais, comme je les connais. C’est bon pour moi, à qui les chnöpfli rappellent la Suisse, la maison, mais des étrangers n’y verront rien de spécial. Non, ne lui achète rien, vraiment. Si elle trouve quelque chose d’intéressant, elle l’achètera bien elle-même, mais toi, sois une fois raisonnable et ne bourre et ne gâte pas les gens, et surtout pas déjà d’avance et en pensées. Il se peut très bien que, quand tu la verras, tu demanderas comment est-ce possible que ta girlie ait pu aimer cette femme ainsi. Pour comprendre cela, il faut connaître la vie ici etc. où tante Engel est vraiment à sa place et la remplit d’une façon extraordinaire. Mais je ne me fais pas d’illusions sur l’impression qu’elle fera en Suisse. Enfin, passons là-dessus. Je ne leur ai plus écrit depuis le mois d’avril, c’est honteux….
Buby est assez content de son voyage, quoique il ait eu quelques différends avec Elout Ces deux natures sont si différentes, Elout qui est du vif-argent et Buby qui est réfléchi et calme. Il y a surtout eu que Elout a fait arranger par ses amis une petite fête à Soerabaya. Oscar avait compris qu’il y aurait aussi les Sayers, des gens de la fabrique de Kediri, et il s’est dit que ce serait bien gai et agréable, mais quand ils sont revenus à Soerabaya, l’ami d’Elout leur a raconté qu’ils allaient faire une bombe formidable avec des poules, l’une s’appelant la Marie à fesses et l’autre la Bertha à nichons, etc, etc. Quand Buby a découvert qu’ils étaient de toutes façons plus d’hommes que de femmes, il a cherché une excuse pour se retirer. L’excuse, il l’avait assez bonne, car à Makassar (île de Sulawesi sud) on lui a volé son porte-monnaie avec Fl.25.- dedans. Justement le beau portemonnaie que tu lui avais fait de cadeau. Cela lui a bien fiché les bleus. Enfin, quand au dernier moment Buby s’est retiré de la fête, Elout et surtout son ami se sont bien fâchés. Je ne peux pas blâmer Buby de ne pas avoir voulu aller faire une bombe pareille, cocktail parties et tout ce qui s’en suit, mais maintenant il a un peu perdu de la sympathie d’Elout, et cela c’est embêtant. Enfin, on verra comment les choses s’arrangeront.
Pendant leur absence j’ai souvent vu Annie Elout, et je te dis, je n’ai fais qu’écouter ses misères et ses chagrins. Ce qu’elle en a vidé de la bile chez moi ! Surtout qu’elle n’a pas le sou, elle ne peut même pas acheter les langes nécessaires pour son poupon qui va venir, elle ne peut pas se payer d’habits, rien, rien, elle est terriblement amère et elle crie sur la Banque parce qu’ils ne donnent pas assez de salaire. Oui, diable, et de son côté Elout fait la noce quand il peut, et paye des bonnes bouteilles de gauche à droite. Buby a naturellement aussi dû faire avec un peu, ce qui fait qu’il a dépensé plus qu’il n’ose déclarer comme frais. Elout aussi, bien sûr. Enfin, il va falloir user de diplomatie et tâcher de raccommoder cela. Tous les débuts sont difficiles. Buby a beaucoup appris par ce voyage, et ces expériences ne sont pas perdues non plus. Qui vivra verra. L’essentiel c’est que Buby et moi, on s’aime et se comprend bien, on est en santé et on n’a pas de dettes.
Pour en revenir à Charlot, si tu m’avais écrit tout de suite de quoi il s’agissait, je ne me serais pas tant fait de soucis, mais tu m’avais seulement écrit qu’il avait un peu sur les poumons, alors, tu comprends, on peut se penser beaucoup de choses. Je suis bien, bien contente qu’il aille mieux.
Merci pour les cosy (sous vêtements) du Lama. Tu m’avais déjà une fois envoyé une combinaison pareille, la coupe était très bonne et j’en suis très contente. Il y a quand même une très grande différence de prix avec les articles d’ici. Et sais-tu surtout ce qu’il y a ? les combinaisons qu’on peut acheter ici, sont le plus souvent en soie artificielle, en milanaise. C’est très joli, mais quand tu transpire, c’est froid et mouillé, tandis que le simple coton comme ceux que tu m’as envoyé jusqu’ici, cela prend bien la transpiration sans rester mouillé, parce que l’air passe bien. D’ailleurs on ne peut pas trouver les articles suisses, personne ne les importe parce que cela donne trop d’histoires avec les contingents.
Avant hier dimanche, nous avons ri comme des fous. J’avais oublié de préparer la nappe propre et les serviettes etc. Alors Soer (djongos et chauffeur) a cherché lui-même dans le buffet, et misère, à midi je me suis aperçue que nous mangions sur un drap de lit ! Si tu allais raconter cela à quelqu’un en Suisse, ils se demanderaient quelle sorte de ménage je dois avoir, qu’on doit être de beaux cochons etc ! Mais vois-tu, un Javanais ne fait pas de différence, pour lui du blanc c’est du blanc ! Mais nous avons bien ri les deux.
Mes bien chers, merci pour tous vos bons vœux de bonne fête. Comme d’habitude, tu as été la première à me féliciter, Mamali, et cela m’a fait plaisir. Nous allons fêter samedi soir en allant manger chez le Chinois. Personne ne le sait ici, et nous en sommes bien contents, ainsi on n’a pas besoin de recevoir et nous pouvons nous payer du plaisir par nous-mêmes.
J’ai bien reçu les beaux gants de Tata, son béret etc. et j’en suis bien contente. J’avais raconté à Annie Elout que tu allais m’envoyer ce cape de Tata, parce qu’enfin, il faut bien que je lui parle de quelque chose aussi (quand elle m’en laisse l’occasion !) alors figure-toi  que deux trois jours après elle me téléphone pour me demander quand je le recevrai, et si peut être je pourrais le lui prêter pour le temps qu’elle est encore enceinte. Ainsi, elle ne serait pas obligée d’acheter un manteau et de faire de nouvelles dettes. Heureusement qu’elle n’a pas vu ma figure au téléphone. Tu me dis que ce cape était plein de trous de gerces, est-ce que je pourrai tout de même le porter le soir à l’hôtel dans les montagnes ? Je vais doubler à neuf mon manteau noir et blanc pour la troisième fois. Il est impayable vraiment et je crois que tu vas encore me voir revenir avec, tu verras. Nous ne savons pas encore quand nous irons en vacances. Cela va se décider un de ces jours, sitôt qu’Elout sera de nouveau d’humeur normale et que Buby pourra causer avec lui.
Ce matin, en me promenant avec la madame Bos d’ici en bas nous avons passé devant l’église catholique et nous y sommes entrées. Cela m’a fait une heureuse impression et vite en cachette j’ai prié pour tous mes chers. J’irai encore quelques fois et je préfère cela aux sermons des pasteurs réformés qui sont si rigides et si étroits d’idées souvent ici.
Demande à mon Padre ce que c’est que les montres en acier « staybrite » ? Quelle sorte d’alliage est-ce que c’est ? J’en ai vu des réclames d’Omega dans l’Illustré. J’aimerais bien être à Sutz pour bouffer des groseilles autant que toi, Padre. Merci pour ton petit billet et tes vœux de bonne fête. Je penserai à vous, comme vous aussi penserez certainement à moi et aux jours de 1933. Mon Faaatherli qui m’a menée à l’église, mon cher, cher vieux macaroni, tu sais que je t’aime bien.
J’ai maintenant commencé de porter ta belle petite blouse avec ma jupe en lin faite pendant l’absence de Buby. Tu devrais voir comme elle me va bien. Je la porte avec une large ceinture en daim marron. C’est High-life.
Et tes bigoudis aussi je les emploie tous les jours maintenant, ayant les cheveux assez longs pour les rouler en boucles. Je porte toujours le diadème que Faaather m’avait envoyé, devant les cheveux plats, tirés en arrière et retenus par ce diadème, et le derrière de la tête plein de petites boucles. Cela me va bien et me donne un air de gamine d’école. Mamms, je n’oublie pas les photos !
J’ai décidé de ne t’écrire qu’une demi page, me réservant l’autre pour un mot à Chuggou si j’y arrive. C’est que je dois aussi écrire à papa Woldringh, Oscar n’en ayant pas envie, vu qu’il a beaucoup de travail en retard au bureau.
Does v.Tinteren est donc reparti – oh zut, je vous ai déjà écrit cela, qu’il voulait par force m’emmener à Keboemen, où Wies aurait tant aimé m’avoir pour quelques jours. Mais ds Näggeli a tenu bon ! pas de retour.
Je dois encore te raconter quelque chose de terrible qui m’est arrivé. Tu sais que j’ai une petite table de toilette, c’est plutôt une glace au mur avec un tablard devant et de petits tiroirs pour nos objets de toilette. J’avais donné une place d’honneur à ton miroir à main, tu me l’avais donné pour ma fête il y a environ 10 ans. J’étais en train de me coiffer quand on m’appelle au téléphone et je ne sais pas bien comment c’est arrivé, mais brrr ! voilà le miroir par terre, brisé. J’en ai été malheureuse toute la journée.
Le soir, 11 heures. Maintenant je n’ai plus le temps d’écrire à Loulou. En lisant le journal ce soir en prenant le thé, on a vu une annonce d’un beau film, et hop ! on y est allé. Ici il y a toujours deux représentations par soirée, la première commence à 7 heures jusqu’à 9 heures et l’autre de 10 heures à minuit. Nous avons été à la première et comme il faisait un beau clair de lune en sortant, nous avons marché à la maison. J’en ai joui, je te dis, de la circulation, des réclames, du va-et-vient, du pittoresque du quartier chinois que nous traversions, avec tous ces petits restaurants, ces tavernes, des fumeries d’opium, etc. Il suffit de tourner le coin d’une rue pour se trouver dans un quartier High life de nouveau, avec ses belles villas, ses parcs et tout Je te dis, Batavia est diablement intéressant, et c’est une ville que j’aime déjà de tout mon cœur.
Je ne t’ai pas encore demandé comment va ta santé et pourtant je pense beaucoup à toi et ton genou. Pourvu que tu saches te soigner et qu’il n’y ait pas de complications.
Maintenant je dois vous quitter, Ge……



mercredi 13 juillet 2016





Batavia

17 juillet 1936

A sa maman
Sais-tu que des fois tu es une sale femme avec une méchante langue par dessus le marché ? Je t’en  veux, moi, de te moquer de notre Puce, et de notre machine à écrire, disant que ni l’une ni l’autre ne valent quelque chose, et naturellement qu’en dedans de toi tu penses que c’est surtout les propriétaires de ces deux objets qui sont rien du tout, des Dreckli (petites merdes), quoi !
Je mets ta lettre sous le double, vu que mon ruban est de nouveau usé, et pour raison d’économie, il faut qu’il dure encore.
vue de l'est
Merci beaucoup de ta lettre 137 que j’ai reçue avec beaucoup de plaisir et d’impatience de savoir comment se portait mon Caclon (Charlot). Oh comme je peux bien me représenter ma Rötteli assise dans son beau Chalet de nouveau. J’ai repris les photos et les ai regardées un long moment. Notre Chalet est et reste unique. Bien que mes intérêts soient bien loin de Sutz, et que moi aussi j’en vive très loin, le Chalet reste pour moi un coin de terre béni, un refuge où l’on retrouve toute sa jeunesse, le souvenir des beaux jours… Et mon bon Fatherli qui pétouille et tripote toujours le plus sérieusement du monde. Il me semble que là, au Chalet, les méchancetés de la vie ne peuvent pas vraiment nous atteindre. Ah, ce que la vie était bonne, gaie et heureuse, dans mon nid paternel !


Moi aussi je pense encore si souvent à Tatali, et surtout à cette solitude à laquelle elle était condamnée. Cela a dû être terrible pour elle quand Max était loin, mais tout aussi terrible quand il était là, puisqu’il ne prenait jamais d’égards et ne se pliait pas à ses désirs, ne voulant jamais sortir etc. Oui, la Tatali est bien mieux où elle est. Depuis que je suis ici, j’ai déjà eu quelquefois ces ombres qui passaient, ou cette impression que je t’ai décrite dans une de mes lettres précédentes.
Si Charlot avait été mieux soigné au service il ne serait pas dans cet état maintenant. Peu à peu je commence à détester le service militaire. J’ai écrit à Charlot à Adelboden (problème de poumons, cure en altitude).
Tes changements dans la chambre des garçons au Chalet, je n’en sors pas. Tu m’écris que tu as mis les lits à la place du buffet blanc, mais alors les lits sont entre la porte du corridor et celle qui donne sur la galerie où pendaient les saucisses à sécher ? Et ce petit buffet blanc est alors dans le coin où se trouvaient les deux lits des garçons ? Je ne peux pas bien me représenter cela, moi, et je ne crois pas que tu l’ais arrangé ainsi. Enfin, tu m’en donneras encore une fois la description. La chambre des visites doit être bien avec un lit plus petit. Oui, je crois bien que le Chalet est de nouveau High-life avec ces beaux vieux meubles qui lui donnent un cachet que tout le luxe moderne ne pourrait pas lui donner.
Oui, il y aura déjà 3 ans que mon Padre m’a conduite en haut le chemin (du chalet vers l’église pour le mariage) et que nous pleurions tous les deux, et toi, qui était si courageuse. Tu étais splendide. Eh bien, quand tu referas ce chemin pour la troisième fois, tu pourras être aussi heureuse que la première (réf. à ses deux frères). Cette année la fête tombe sur un week-end, ainsi on pourra peut être fêter un peu.
Cette semaine, quand Buby sera loin, je vais me faire mon costume de lin. La jupe est presque prête, reste encore la jaquette, et je pourrai porter mon beau petit jumper avec le petit Hüteli (chapeau) que j’ai acheté. Est-ce que je t’ai parlé de mon Hüteli ? 
le Hütteli

Je suis entrée dans le magasin, j’ai regardé autour de moi, et j’ai sauté sur ce chapeau et personne au monde aurait pu m’en faire acheter un autre. Il est plat comme une omelette mais avec mon costume il sera très stylish. Il y a si longtemps que tu m’as demandé des photos de moi dans mes différentes toilettes, et jamais tu ne reçois rien. Il te faut me pardonner et je t’assure quand Buby sera de nouveau de retour, il va en faire. Nous n’avons plus fait de photos depuis des mois et des mois, par raison d’économies et puis une fois qu’on a perdu l’habitude, on n’y revient pas de si vite.
20 juillet
Oh, il faut que je te raconte une chose qui te fera plaisir. Depuis qu’il est ici, Buby a vu un rapport sur le personnel de la Mexolie. Sur la fiche de Röhwer, à la question « développement général » il y avait écrit : nihil. Sur le dernier rapport de conduite de Buby, Visser a mis : est reçu avec plaisir partout, mais reste distant. Par là Visser a naturellement cherché à excuser certains faits et gestes de sa femme qui nous fuyait et ne voulait plus nous recevoir.
J’ai maintenant pris un abonnement pour aller nager tous les jours à la piscine de Manggarai. J’y retrouve les enfants Bigot et Anne Elout. Il fait beau et c’est sain. J’ai de nouveau bonne mine et me porte bien. Buby aussi grâce à ce Sanatogen.
Je ne sais pas si je t’ai déjà écrit que je ne cuis plus maintenant. Nous mangeons les repas de l’hôtel et jusqu’à présent j’en suis très contente. Tout le monde me dit que j’ai bien raison de ne pas m’en faire et de profiter de mon temps à Batavia. C’est aussi ce que je fais.
Un collègue de Buby, Mr. Bos, demeure aussi ici, c’est lui qui doit s’occuper de l’administration des flats. Il est marié depuis 6 mois et sa femme, bien qu’elle ne soit pas mon genre, ne m’est pas antipathique, alors tous les matins nous allons marcher un peu, soit qu’elle ait des commissions ou que moi j’en aie. C’est bien quelqu’un pour aller faire les magasins et moi je m’en donne une bosse. Je sens déjà comme mon goût se rafermit, il devient de nouveau plus sûr et plus décidé. Je vois tant et tant de belles choses ! Seulement on ne peut pas tout acheter, et heureusement que je ne peux pas coudre aussi vite que je le voudrais, sans quoi je me ferais une toilette tous les jours ! Non, non, n’aies pas peur, je reste raisonnable. Il le faut bien, nom d’une pipe ! 
Au début de ma lettre je te disais que tu avais une si gentille langue, hein ? Et bien, tu n’as pas eu si tort que cela, car ce matin notre Puce n’a pas voulu marcher, et maintenant Soer (le chauffeur des Engelhart) a découvert qu’un des axes était cassé. C’est plus qu’enmerdant, cela coûte de nouveau terriblement cher et met mon budget sens dessus dessous. Je n’ai déjà plus le sou et nous avons déjà entamé notre paye du mois prochain. C’est affreux, mais je n’ai pas de dettes. Ces Fl. 400.- de paye me semblaient une vraie fortune au commencement, mais diable, je crois que je n’arriverai pas même à mettre quelques sous de côté. Enfin on verra, c’est sûr que maintenant il a fallu commencer et faire ses expériences, je connais aussi mieux les magasins et peux acheter plus avantageusement.
Pendant que j’y pense, il ne faut pas me gâter pour ma fête, tu le fais déjà assez pendant toute l‘année. Je viens de recevoir l’avis de deux petits paquets qu’il faut aller chercher à la poste. Je pense que ce sont les bérets et les Sie &Er. (magazine suisse allemand).
Mais revenons à nos moutons. Je voulais te dire d’acheter des chemises et des petits pantalons que tu donneras à Tante Engel. Je ne veux pas des Cosy, mais des choses du Lama, c’est encore les articles qui ont le mieux tenu ici, seulement maintenant ils commencent à lâcher. N’achète pas de luxe, mais du mince et du solide. J’aime bien qu’il y ait une bonne coupe mais pas besoin de jolie dentelle etc. Il faut que cela soit solide avant tout, de la bonne qualité qui résiste bien aux lavages. Tu peux m’acheter des chemises et des petits pantalons ou aussi des culottes, cela m’est égal. Enfin tu sais bien ce que j’aime, hein, tu m’en as déjà si souvent envoyé. Cela je vais te le payer. Je t’écris toujours que je vais te payer et ne le fais jamais, c’est à en avoir honte, mais n’est-ce pas tu ne perds pas confiance en moi, tu sais bien que je le ferai un jour une fois, sitôt que j’en aurai l’occasion.
Il y a encore une chose que je voudrais te demander. Si cela ne te fait rien de te séparer des deux perles que Stern t’a données, tu sais, pas cette dernière fois, mais à sa visite précédente, eh bien, cela me ferait plaisir de les avoir, car ici j’ai l’occasion de les faire monter bon marché. Pour le reste, je ne désire rien d’autre.
Je ne sais pas si je t’ai écrit que j’avais l’occasion de faire faire un buste sur mesure ici. Cela me reviendrait à Fl. 22.50, soit environ Frs.s.45.-. Je ne crois pas que je vais en commander un aussi longtemps que je suis ici à Batavia où j’ai tant d’occasion de coudre avec des patrons, des leçons, des conseils etc. mais si un jour il nous faudra retourner à une fabrique et que je serai loin de tout, alors avant de quitter Batavia je commanderai un buste pour avoir plus de facilité.
Voilà, mon Buby est parti. Son bateau quittait à 4 heures cet après midi, mais il a encore dû aller travailler au bureau, ainsi il est parti d’ici à 2 h. comme d’habitude, de sorte que je n’ai pas été le voir partir. D’un côté cela vaut mieux ainsi, depuis que je t’ai quittée, que je vous ai tous quittés à Bienne, je déteste tous les départs. Cela m’a bien fait de la peine quand Buby est parti, mais tout de même moins que si j’avais été au bateau. Maintenant ils voguent dans la belle nuit étoilée, et demain ils seront à Semarang. Il doit faire si beau sur la mer maintenant, et je pense qu’ils vont se ficher une bosse à faire la noce. Ils voyagent première classe et Elout est invité par la compagnie de navigation parce qu’il lui fait faire beaucoup d’affaires de transports de coprah. Tu peux te penser ce qu’ils seront fêtés, ces deux, pendant les 5 jours que dure la traversée.
Quand tu as rencontré Elsy Amsler, ne lui as-tu pas dit que je n’avais pas le temps de lui écrire, et d’ailleurs que je lui envoyais un cadeau par madame Engelhart ? Tu n’as pourtant pas perdu cette lettre où je te dis tout ce que tante Engel doit te remettre et que toi tu devras distribuer. Pendant que j’y pense, si tu peux aussi donner quelque petite chose à madame Gassmann de ma part, cela ferait bien mon affaire. Ils m’envoient toujours si régulièrement le Journal du Jura. Je le reçois à Batavia maintenant. Je pense que mon Padre leur a donné l’adresse. 
Merci de toutes les nouvelles que tu me donnes. Alors tes voisines ? elles t’en ont encore fait voir ? Je pense que la Hanny est enceinte. Cela doit les étonner bien des fois que je ne le sois pas encore. Qu’est-ce que cela doit les faire jaser. Pourvu qu’elles te fichent la paix, ces deux vaches.
Cette semaine un soir j’irai souper avec Does au restaurant chinois. Il retourne samedi à Keboemen et comme il va avec sa voiture, il m’a offert de l’accompagner, car peut être que Oscar reviendra par Keboemen, mais je ne crois pas que je le ferai. Je n’ai aucune envie de revoir les deux chipies. Mais enfin il fait encore mieux ici. Cela ne me fait rien du tout d’être seule, il y a des gens tout autour de moi, partout on entend la radio etc. et madame Bos vient aussi de temps en temps voir ce que je fais. Je suis aussi invitée à souper chaque soir chez les Bigots, et il faut que j’aille chez Anne Elout aussi. Elle a beaucoup changé à son avantage, Anne, depuis qu’elle attend son baby, et elle m’aime bien, je le sens, et lui aussi. Et Bep Bigot aussi. Pour le moment nous n’avons pas encore beaucoup d’autres connaissances mais cela viendra.
J’espère que tu ne te feras pas trop de souci à cause de ma lettre précédente, qui sonnait un peu bleue ? Maintenant je suis de nouveau tout à fat remise, tranquilise-toi. Je suis très contente et satisfaite de ma vie et toujours heureuse avec mon Buby, qui m’aime toujours bien. Seulement par moments il est si fatigué, comme ces dernières semaines, et il a eu beaucoup de difficultés au bureau parce qu’il n’a pas d’expérience avec la Banque, alors quand il rentre il est vidé et ne dit pas beaucoup. La Ge… est assez bête pour croire qu’il ne l’aime plus autant, ou se faire des idées….
Je tombe de sommeil maintenant et je vais te quitter pour aller au lit.
Cette lettre je l’écris à toi seule, mais tu en donneras aussi la lecture à mon Faaatherli, gäll ?
J’ai reçu des racines à rhumatisme très grosses cette fois, je vais les lui envoyer. Et mes frères, il y a longtemps que je n’ai eu de leurs nouvelles. Comment va Loulou maintenant ?
Un bon muntschi à chacun et toujours mes meilleures pensées pour vous tous.
Votre Ge…



dimanche 10 juillet 2016





Batavia

5 juillet 1936
(à la main)

Ma bien chère Mamali, mes chers tous,
Je ne sais vraiment pas si commencer ma lettre. Il se passe tant de choses en 15 jours !
Tout d’abord, comment va mon Charlot ? Maman, tu me dis bien qu’il ne me faut pas m’inquiéter, mais vraiment j’en suis un peu effrayée. Raconte moi stp ce que tu entends par « cela lui a donné sur les poumons » ! Tu ne veux pourtant pas dire qu’il a les poumons attaqués par la TB ou bien est-ce le cas vraiment ? Mon Chaggeli, il n’a vraiment pas de chance, je pense continuellement à lui. A Loulou aussi, dont je n’entends plus rien depuis longtemps. Tu sais, ce n’est que maintenant que je réalise le deuil de Tata et votre douleur à vous tous, à toi spécialement. Comment vas-tu, est-ce que cette grande fatigue ne t’a pas trop gênée, pas fait trop de tort ? Je pense tant à vous tous. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu une semaine les bleus, c’était terrible. Cela vient aussi de ce que j’ai eu des ennuis avec ma baboe-koki (cuisinière). Elle cuisait merveilleusement bien, et tout son travail était tip-top, mais elle m’a quittée. Je lui ai offert une grande augmentation de salaire, mais elle a voulu en profiter en demandant encore plus. Cela je ne pouvais pas le supporter, je l’ai donc laissée aller et pendant une semaine j’ai dû faire seule. C’était trop, j’ai cuit les 2 premiers jours, mais après j’ai fait venir le dîner de l’hôtel, ce n’est pas mauvais mais naturellement bien moins bon que de la fameuse koki. Ce qui m’arrive, c’est que mes journées ici se passent ainsi à faire le ménage etc, enfin quoi, tout semblait s’accorder. Oscar a aussi énormément de travail et pas mal de difficultés à surmonter. Tout est neuf pour lui et Elout travaille comme un diable et c’est assez difficile de rester au pas avec lui. Heureusement que l’entente privée est bonne. Entre moi et Anne, cela va bien aussi, beaucoup mieux que je ne pensais. Elle attend un bébé au mois d’octobre. Cela l’a beaucoup changée en bien et vraiment c’est encore chez elle que je trouve le plus d’intérêt. Les Bigot sont gentils aussi, mais ils sont très occupés avec leur petit garçon opéré, et enfin ils ont leur vie de famille, ce qui fait vivre un peu chacun pour soi.  Enfin, quand Oscar aura surmonté cette première période de travail au bureau, j’aurai plus de soutien en lui et les choses me paraîtront de nouveau plus roses aussi. Pour le moment il se donne 100%  aux affaires, de sorte qu’il ne reste plus grand chose pour moi et tu sais qu’à moi, pour être heureuse, il me faut quelqu’un avec qui je puisse tout partager, il faut que je me sente entourée. Enfin, maintenant que j’ai pu vider mon cœur….
Pour en revenir à ta lettre. J’ai donc écrit à Max, c’était difficile mais je crois que je m’en suis bien tirée tout de même. Buby va encore écrire aussi. Lui croyait que j’avais immédiatement écrit à Max. Il m’a un peu grondée en lisant ta lettre, mais moi je ne croyais vraiment pas que ce n’était pas nécessaire, puisque c’est un deuil de la famille, mais enfin, j’ai écrit maintenant et j’espère qu’il ne m’en voudra pas.
J’ai bien reçu les fleurs (décoration pour robe) de Tatali, merci, merci. C’est à ce souvenir d’elle que j’ai vraiment réalisé sa mort. Ses fleurs étaient encore un peu parfumées du parfum de Tata. J’ai beaucoup de plaisir à ce souvenir d’elle. Merci aussi de tout cœur pour les journaux que j’ai reçus hier.  Je viens de recevoir un autre avis de la poste, je n’ai pas encore pu aller le retirer, vue qu’avec cette nouvelle baboe il faut que je sois constamment ici à surveiller. J’ai aussi bien reçu le rouge pour l’argenterie (produit naturel) que mon padre m’a envoyé. Merci. Mes chers, vous me gâtez toujours et moi je fais si peu pour vous. Quand je pense que vous êtes de nouveau à Sutz, notre cher beau Sutz, j’attrape vraiment l’ennui un petit moment. Mais tu sais, il ne faut pas t’en faire.  A toi, je peux raconter ces embêtements que je cache aux autres gens, et autant que possible aussi à Buby, qui a assez à faire.
Depuis hier soir, Does v.Tinteren est ici au service pour 15 jours. Il nous a rapporté un tas de nouvelles de Keboemen. La Rickshaw commence à jouer les mêmes tours à Wies qu’elle jouait à moi, mais Does et Wies n’ont pas autant de patience que nous, ils en ont parlé avec Elout et ont dit que Nelly avait assez souffert et que cela n’osait pas recommencer avec Wies. Elout leur a dit en sérieux que s’il recevait encore des plaintes pareilles sur les Röhwer, eh bien, qu’ils foutraient le camp et que le Visser devrait aussi faire attention à sa conduite !  La cruche va à la fontaine…. Elles se sont bien coupé les doigts en me traitant ainsi, ces sales femmes.
Vers le milieu du mois Oscar accompagnera Elout à Soerabaya, d’où ils iront jusqu’à Borneo et Celebes. Buby sera beaucoup en route ces prochains mois, Elout va l’introduire partout. 

Je suis bien contente d’être ici à Batavia et plus à Keboemen, ici on peut bien se passer le temps quand on est seule


jeudi 7 juillet 2016

Kantor NIHB, 1938   (Banque néerlandaise des Indes)



Batavia (Jakarta)

4 juin 1936

Mes bien, bien chers
Cette si triste nouvelle m’est parvenue le dernier jour que j’étais à Keboemen. J’ai eu affreusement mal au cœur, ma chère Tatali,. Je me suis fait des reproches de ne pas avoir écrit depuis longtemps. Ah ! si on savait tout ! Ta première lettre Mamali chérie, m’avait bien un  peu effrayée, mais nous étions loin de nous douter que c’était si grave. Nous pensions bien que c’était sérieux, mais avec tous les bons soins, et surtout à son âge (42 ans), nous avions le meilleur espoir qu’elle se remettrait. Je sais bien que Tata est bien mieux où elle est maintenant, elle est plus heureuse que si elle devait encore vivre ici-bas à moitié paralysée. Pauvre Tata ! Mais tu as raison, il faut lui accorder sa paix, seulement cela fait mal de penser qu’on ne la reverra plus, de penser qu’elle nous a quittés, alors qu’on avait encore tant d’espoir de la revoir d’être avec elle. Pour le moment, je dois encore toujours me faire à la pensée qu’elle n’est plus, qu’elle nous a quittés.
Pauvre Max aussi, je puis bien me représenter sa douleur et lui souhaite de tout cœur le courage de la supporter, surtout de supporter la solitude.
La nuit que Tata nous a quittés, nous étions à Solo chez John et Jans. Cette nuit-là je  n‘ai pas pu dormir jusqu’à environ 4 heures du matin, sans pouvoir m’expliquer la raison de cette insomnie. Non, et pourtant pas, car dans ta lettre tu parles de dimanche soir. Mamali veuille me dire la date exacte de son départ.
La mort de Tata a aussi beaucoup affecté papa Woldringh qui nous a écrit une longue lettre à ce sujet. Tata a donc su qu’elle allait nous quitter. Je suis si contente que tu aies pu être avec elle pendant ces derniers moments. Mynes Mamali, avec ton splendide courage de vivre et de toujours aider à vivre malgré que toi aussi tu as dû souffrir de ce départ. En ce qui me concerne, je n’ai pas l’impression quelle m’ait quitté, au contraire, il me semble que maintenant qu’elle est au ciel, elle est plus près de moi, elle peut être près de moi, à présent, autour de moi, comme certainement elle sera autour de vous aussi qu’elle vous aidera à vivre. Mes bien chers, je suis tellement en pensée avec vous, on peut si mal exprimer ces choses sur papier, vous comprendrez ce que je ressens. Je ne peux pas encore bien écrire à mon aise, tout est encore trop nouveau, trop étranger dans ma nouvelle existence.
Samedi matin 23 mai, je crois, Oscar vient en courant du bureau pour m’annoncer qu’il devait être à Batavia dans 4 jours. J’ai immédiatement commencé à emballer, mais voyant que je n’arriverais pas, nous avons décidé qu‘Oscar irait seul à Batavia, en train, alors que moi je suivrais dans la Fiat, avec Soer. Buby est donc parti mercredi le 27 mai pour commencer son nouveau travail, et moi j’ai quitté Keboemen le samedi 30 mai à 5 ½ du matin. Nous avons conduit tour à tour, Soer et moi et sommes arrivés à Tjimahi (près de Bandung, pendant la guerre camp de concentration japonais pour les Européens, voir note dans Géographie) à 4 heures de l’après midi, chez Ir et Bernard. Il avait été décidé qu’Oscar viendrait me chercher là depuis Batavia, vu que c’était Pentecôte et qu’il avait deux journées de congé. Nous avons donc passé Pentecôte, là-haut, à Tjimahi où Ir nous a très, très bien reçus. J’étais contente de la revoir, car j’étais terriblement fatiguée et cela faisait du bien de retrouver une vieille connaissance. Les deux n’ont pas changé et ils ont trouvé que nous non plus n’avions pas changé pour deux sous.
Le lundi après midi nous avons quitté pour Batavia, Buby et moi. Nous avons eu deux pannes ce qui nous a fait arriver avec beaucoup de retard, pourtant juste avant de rencontrer l’écriteau annonçant Batavia, j’ai vu une immense étoile filante dans le ciel. J’ai eu le temps de dire deux fois :Bonheur, Bonheur. Je n’en avais jamais vu une si longue, et j’espère bien qu’elle nous portera bonheur. Monsieur Bigot (directeur et supérieur de Oscar) nous a offert de loger chez lui, et c’est là que nous sommes depuis trois jours, en attendant que nos caisses arrivent et que nous puissions prendre possession de notre flat. Batavia est très très chaud et les premiers jours j’ai vraiment presque pris mal. Je ne me sentais pas du tout bien, aussi parce que je m’étais bien fatiguée à Keboemen, à tout emballer etc. Heureusement que j’avais prévu cela et j’avais demandé à Dr. Peddemors de me donner une petite réserve de remèdes, que nous prenons maintenant les deux pendant quelques temps. Buby aussi a ses difficultés au bureau où beaucoup est encore neuf pour lui. Les Elout sont encore en vacances, de sorte que nous ne les avons pas encore vus.
J’ai changé de flat, et pris celui qui se trouve à côté du mien parce qu’il est plus grand et aussi parce qu’il est plus libre, surtout la cuisine n’a pas de vis-à-vis. Je ne trouvais pas agréable d’avoir mon nez dans la cuisine de ma voisine et vice-versa.  Le flat que nous avons maintenant est un peu plus cher, mais zut, j’économiserai par ailleurs, mais du moins je me plairai mieux. Madame Bigot m’a approuvée aussi. Aujourd’hui j’ai engagé une baboe-koki, ainsi je vais cuire moi-même. Bah, cette nourriture d’hôtel, c’est pas cela non plus. Il fait toujours plus beau pouvoir manger comme on veut et ce qu’on veut. J’aurai quand même le temps de suivre des cours etc. Pour le moment nous passons notre temps à filer par la ville en auto, pour apprendre à conduire et pour savoir le chemin. Soer le sait déjà très bien, beaucoup mieux que moi !
Mes bien chers, j’espère que tout va bien à la maison et que toi tu ne te sois pas trop fatiguée. Est-ce que Fanely est déjà à St Gall ? (elle s’occupera un temps du ménage de Max, le veuf de Tata)
Je me réjouis de recevoir de nouveau des nouvelles de vous tous. Les Charlou sont au service (militaire) maintenant ? Vous ne m’en voudrez pas si je ne vous en écrit pas trop long, pour le moment il faut encore que je m’habitue à tant de choses et de gens ! Vous comprenez, pas ?
Mes chers, je suis toujours bien avec vous. Votre Ge….

Notre adresse à Batavia est : Flatgebouw, Koningsplein, Batavia C


Koningsplein, plan


Gare de Gambir, Jakarta


bâtiment du milieu = l'ancienne  Banque néerlandaise des Indes












mercredi 6 juillet 2016




Keboemen

18 mai 1936

A sa maman
Bon sang, j’ai bien été surprise de recevoir ta lettre depuis St Gall et je n’en croyais pas mes yeux en lisant les nouvelles de Tata. (Hémorragie cérébrale) Pauvre Tata, elle me fait une immense pitié, surtout parce qu’elle a été si seule quand c’est arrivé. Comment va-t-elle maintenant ? je pense qu’elle est encore bien malade et que la reconvalescence sera longue. Est-ce qu’elle pourra au moins se remettre complètement ? Mes pensées ne vous quittent presque plus depuis que j’ai eu ta lettre. Pauvre Tata. Oui, heureusement que tu étais encore en Suisse quand c’est arrivé, mais toi-même fais attention, ne te surmène et aussi ne te fatigue pas trop. Tu sais, il te faut bien veiller sur toi aussi, tu me l’as promis.
En même temps que ta lettre j’ai reçu les journaux de Tata, ceux de Noël avec ses muntschis (becs) écrits par place. Cela m’a bien fait mal au cœur de penser qu’elle était maintenant si malade. De moi, tu lui donneras toutes les bonnes nouvelles possibles et aussi toutes mes meilleures pensées et affectueuses salutations. Elle a eu si peu de sa vie ! Toi, dans ta vie, tu as eu beaucoup de chagrins, beaucoup de crève-cœurs, mais au moins tu as eu une vie remplie, et elle est encore si jeune.
Moi aussi je trouverais une bonne idée que vous puissiez la prendre à Sutz, car elle en aura de tout l’été pour se remettre. Que dit le docteur ? Cela a aussi donné un coup à Max. Est-il rentré de voyage ou seulement du bureau ? C’est avec impatience que j’attends ta prochaine lettre avec d’autres nouvelles.
Tu m’as de nouveau tellement gâtée, que je ne sais pas comment te remercier. Samedi après midi Buby m’a apporté deux paquets de la poste. L’un contenait les restes de la robe jaune de Leni, pour lesquels je te ou la remercie, sincèrement. Le deuxième paquet contenant le plus beau, le plus pur de tes chefs d’œuvre faits jusqu’à présent. Ce petit jumper est simplement une merveille et il me va comme un gant. Et quelle belle idée, ces boutons avec ces chainettes ! Oh, ce jumper avec  mes beaux souliers en daim beige et mon costume en toile de lin couleur ficelle ! Tout est assorti, et tout me va bien comme à une girlie. Je le porterai avec une large ceinture marron, et je vais m’acheter un petit chapeau dito. J’ai déjà un beau sac de crocodile véritable de Linette, ainsi j’aurai un ensemble épatant pour le matin. (Mais j’éviterai d’aller ainsi chez madame Elout !!!)
J’ai aussi bien reçu votre carte de Tüscherz (rive nord du lac de Bienne), merci.
Ces derniers 15 jours on a de nouveau eu un gstürm (stress). Demain il y aura 15 jours, Visser dit à Oscar qu’il pouvait aller en tournée pour lui. Nous sommes donc partis pour Djocja, Solo, où nous sommes restés chez John et Jans. Nous avons aussi couché là. La situation est encore toujours la même, John semble toujours aller plus bas en étant amoureux maintenant d’une de ses baboe, et tu peux penser ce que Jans doit endurer de crève-cœur car il ne les lui épargne pas. Oscar a bien essayé de lui dire quelque chose mais une vraiment bonne occasion lui a manqué, de sorte que nous sommes repartis sans avoir pu parler ouvertement. Jans est venue avec nous à Semarang où elle allait passer le week-end chez son oncle. Là à Semarang, nous n’avons pas eu le temps d’aller chez Franz et Anne, Oscar avait trop à faire et nous voulions rentrer tôt. Heureusement aussi que nous sommes rentrés tôt, car en arrivant je trouve toute la maison encombrée de malles, de valises etc. et la baboe de Wies qui m’informe que Madame viendra ce soir avec la petite. Je ne les attendais que dans deux jours, grâce à un message par téléphone qui ne m’a pas été bien transmis. Wies a encore téléphoné privé et on lui a simplement répondu que les Woldringh n’étaient pas à Keboemen ! Je te demande un peu ? Wies ne savait pas que penser, et à la fin cela lui est venu à l’idée que nous étions peut être en tournée, et c’est pour cela qu’elle est venue quand même. Je me suis donc dépêchée de les installer. J’avais aussi fait de la place pour les parents, c’est les Röhwer qui les ont pris, et les ont choyés et dorlotés à qui mieux mieux !!! Mais les parents n’avaient aucune liberté pour venir ici !!!
Après deux jours les meubles sont arrivés et nous avons commencé à installer la maison. Le premier soir que Wies et Does couchaient dans leur nouvelle maison, j’ai offert une bouteille de blanc que nous avons bue là, dans leur voorgalery pour fêter leur entrée et leur succès. La Rickshaw, qui voulait aussi venir, s’est retirée quand elle m’a aperçue ! Je te dis, ils crèvent de jalousie, et ils me traitent comme si j’avais la lèpre, mais surtout c’est la jalousie parce que tu peux te penser c’est un va-et-vient d’une maison à l’autre ! Quant à nous, nous ne savons encore rien de définitif, mais je pense que cela n’ira plus longtemps et je devrai emballer vite, vite.
Hier Oscar vient du bureau, c’était dimanche, avec une bouche riant d’une oreille à l’autre. La Mexolie a donné à tous ses employés un mois de salaire extra en remerciement de leur concours pendant l’année 1935 !  Oui, c’est chic, hein ? La Mexolie a fait du bénéfice, mais pas assez pour verser des tantièmes, alors elle a fait ainsi. C’est déjà beau et en ces temps, il faut savoir se contenter de tout, excepté le vieux Röhwer qui trouvait que ce n’était pas assez ! Ils vont rouvrir une fabrique d’alcool à Wattes, de sorte que cela donnera de nouveau du changement de personnel. Il y aura peut être des gens de la Mexolie qu’ils mettront dans l’alcool, on ne sait pas encore, mais en tout cas Elout, qui devait venir ici un de ces jours, est terriblement occupé et ne fait que voler entre Batavia et Soerabaya. Buby a aussi l’impression qu’il y a quelque chose qui se prépare, mais on ne sait pas quoi. En tout cas, c’est plutôt bon signe qu’ils ouvrent de nouveau une fabrique qui a été fermée ces deux dernières années. 
Comment va mon Faaather ? Il y a si longtemps que je n’ai rien entendu de lui et toi non plus tu ne m’as rien écrit sur lui. J’espère qu’il se porte toujours bien, ou du moins pas trop mal. Je trouve une bonne idée de sa part d’avoir offert de prendre Tata au Chalet. Est-ce que vous louerez quand même alors ? Ou est-ce que tu donneras une belle chambre à Tata et que tu loueras les deux petites ? Les garçons seront loin pour quelques mois, hein ? Pour en revenir au Padre, de peur qu’il oublie sa Ge…, elle va lui tirer une carotte. C’est pas bien gentil, hein, Pater, de te tirer encore des carottes, mais vois-tu, il le faut bien, cela te rappellera ta Ge… Non, c’est pas chic de te chicaner comme cela, tu vas encore croire que j’ai vraiment peur que tu m’oublie. Voilà ma carotte : un bâton de rouge pour l’argenterie. Cela n’a pas besoin d’être un bâton entier, seulement un bout, mais il faut qu’il soit bon, c’est pour poutzer (nettoyer) mon argenterie. En venant ici j’avais acheté des boulettes de poudre chez Luthy Ott mais ces djongos, cela ne sait pas être économe et maintenant tout est déjà au diable. C’est pour cela si le rouge en bâton est aussi bon que la poudre, j’aimerais un bâton auquel le djongos puisse frotter la ouate, ainsi il n’y a pas de danger qu’il en emploie trop. Merci d’avance, Padreli, et tu ne penseras pas que ta Ge… est trop profiteuse qué non. Je sais bien qu’elle l’est, mais elle aime mieux ne pas en avoir le nom, tu comprends !
Ce soir nous avons de nouveau eu la visite de madame Peddemors et ensuite le docteur est venu. Ils aiment bien venir chez nous et une fois qu’ils y sont, ils ne peuvent plus décoller. Cela me fait rire souvent. Demain ils viennent aussi pour jouer au tennis. Tu peu penser comme cela fait bisquer les Röhwer de toujours voir comme j’ai du monde maintenant. Le vieux Röhwer est tombé de deux marches d’escalier et cela lui a fait une commotion cérébrale. Il doit se tenir tranquille, le pauvre vieux, lui qui n’a déjà rien à faire sans cela qu’à se tenir tranquille. Oh, il faut que je te raconte une bonne.  Madame Peddemors sait maintenant que nos rapports avec la Rickshaw ne sont pas bons, elle ne l’aime pas non plus. Un jour elle était ici avec le dr. et elle me demande : Savez-vous le nom qu’on donne à madame Röhwer au village ? Non, lequel ? On l’appelle Si-Marietje.  – la Rickshaw s’appelle Marie-Antoinette, tout le monde l‘appelle Marie, et « Si » veut dire monsieur ou madame en Javanais, mais pour les gens de la plus basse classe. C’est comme Sidi Bambula !!! J’ai ri comme une folle en entendant cela et cela te fera certainement aussi plaisir. La Si-Marietje. C’est un signe que les gens la connaissent aussi ici dans le village.
Je crois que je ne t’ai pas encore remerciée pour les merveilleux bigoudis que tu m’as envoyés. Je les ai reçu un jour après le départ de ma dernière lettre. Merci mille et mille fois. Ils sont épatants. J’en ai fait l’essai sur Wies, parce que pour e moment j’ai les cheveux très courts, c’est plus pratique quand on ne peut pas courir chez le coiffeur quand on veut. Mais sitôt que je serai à Batavia je veux aussi une de ces coiffures modernes, alors ils me seront extrêmement utiles, car avec mes cheveux souples, je n’aurai plus besoin de permanentes. Déjà maintenant j’ai toujours de belles vagues dans les cheveux, de sorte que des bigoudis pareils suffirent amplement pour faire tenir de petites boucles. Merci de tout mon cœur. Il faudra que je t’envoie de nouveau une fois du kroepoek.
Je ne sais pas si je vous avais raconté qu’on avait décidé avec les Engelhart que nous prendrions leur chauffeur pendant leur absence. Il est arrivé il y a environ 15 jours, et je lui ai fait apprendre le service de djongos par le mien. Soer (c’est donc le chauffeur) se fait déjà très bien, le matin quand il fait le ménage, il va travailler à la puce, et tu devrais voir comme ce carrosse ronfle maintenant. Oscar en est tout feu et flamme. Tout le monde nous envie Soer, nous devons le payer assez cher mais il vaut sa paye. Mon ancien djongos, Toemar, est chez Wies maintenant. Soer me rappelle Chuggou (Louis), il peut raccommoder tout ce que tu lui mets dans les mains, avec rien, il sait pétouiller et faire quelque chose. Peut être qu’une fois à Batavia je prendrai sa femme comme baboe, car ce sont des gens sur lesquels on peut compter. Il est déjà 8 ans chez les Engelhart.
Tu sais, cette paye extra que nous avons reçue, la moitié s’en est allé aux économies et le reste, je dois le garder pour payer des frais d’auto et des factures de ce mois qui seront grosses parce que j’ai eu ces visites. Mais je t’assure il n’y en a pas beaucoup à la Mexolie qui ont mis de côté du moins une partie de cet argent. La plupart doivent l’employer pour payer des dettes. Does et Wies aussi, et avec cela ils ont déjà pris un mois d’avance sur leur salaire, et il leur reste encore des dettes à payer à Tjilatjap. C’est fou comme les gens vivent ici, tout à crédit un beau jour ils s’enfoncent dans les factures qui arrivent de droite et gauche et ils se noient dans leurs dettes. Tu sais, ta Ge… elle sait compter !!! Et maintenant je vais te quitter…


samedi 2 juillet 2016




Keboemen

29 avril 1936

A sa maman
C’est vraiment fou, unique, formidable. Je l’aie reçue hier soir ! Oh, comme tu me gâtes, c’est terrible. Elle est si ravissante et tu as eu raison, je n’ai encore jamais eu une robe qui m’habille si avantageusement. J’ai une taille fine comme tout là dedans. Je veux te dire la vérité, toute la vérité : d’abord en ouvrant le paquet j’ai été un peu embêtée, parce qu’elle était de nouveau blanche, vu que j’ai encore ma robe de noce qui est blanche aussi et que je n‘ai encore jamais eu l’occasion de porter en public, mais une fois que je l’avais mise, ma jolie robe, j’ai vu qu’il n’y aurait aucune couleur qui la rendrait aussi fine, aussi distinguée, aussi High life, dans la pureté de ligne. J’en suis si heureuse, c’est vraiment une toilette qui me fait jeune et jolie plus que toutes les autres ensemble. Elle est vraiment superbe dans sa simplicité, elle est vraiment haute couture. J’en suis ravie, ravie, ravie. Mais, Mamali, maintenant c’est fini. Cela doit être fini tu n’oses plus me gâter ainsi. Si tu veux encore me faire un grand plaisir, c’est de me dire, sans mentir, ce qu’elle t’a coûté, cette robe. La façon doit avoir été chère, vu qu’elle est si avancée. Dis-moi la vérité, stpl. Et l’étoffe ? je la trouve si jolie aussi.
Merci mille fois pour ta bonne lettre 131. Hier j’ai reçu le soulier. Il est ravissant, chic, superbe, et justement ce dont j’ai eu envie depuis longtemps, seulement je ne pouvais jamais trouver de modèle pour en faire faire. Oh, il est épatant, et j’en suis diablement contente. C’est seulement dommage qu’il me soit trop grand de tout un numéro. Sans cela il me va très bien. J’en suis enchantée, et je pourrai tellement bien le porter avec mon tailleur de lin que je vais commencer aussi et avec beaucoup d’autres robes. Merci de tout cœur à la Bänggeli (Fanny). Je trouve qu’elle a du goût pour s’acheter des souliers, il me semble même qu’elle rajeunit car je ne l’ai jamais vue avec de si beaux souliers avant ! Mais comment cela se fait-il qu’elle achète toujours des souliers qui ne lui vont pas ? Ou bien est-ce qu’elle l’a acheté exprès pour moi ?
Oui, oui, tu auras des photos, mais il faut encore avoir un peu de patience. D’ailleurs aujourd’hui aussi je n’ai pas trop de temps pour écrire, je suis en plein préparatif. Does et Wies doivent arriver à la fin de cette semaine ou alors au commencement de la semaine prochaine, et j’ai encore beaucoup à faire aussi pour les recevoir.
Nous avons passé notre dernier weekend à Tjilatjap, étant partis samedi passé à 5 heures de l’après midi. Nous avons été bien reçus comme toujours et nous en avons joui. Nous somme rentrés dimanche soir. J’ai pris ma robe blanche avec à Tjilatjap, elle a eu un succès fou.
Je n’ai pas attendu tes instructions pour le cape et je l’ai coupé jusqu’au coude, je t’assure que cela m’allait mieux, c’est un ensemble très élégant ainsi, et je te dis j’ai déjà eu un succès fou. Qu’est-ce que  ce sera avec la rose qui est encore pus jolie !!!
Le bouquet de ces fleurs des champs était bien emballé avec la robe blanche, mais c’est allé ainsi : tu sais que j’ai reçu le paquet juste avant notre départ pour Semarang. Je n’avais eu le temps que de l’ouvrir, d’essayer la robe et de l’enfermer, laissant la boîte et les papiers ouverts sur la table. Le kebon les a rangés et quand je suis revenue, quelques jours après, un beau matin le kebon en ouvrant le buffet de la chambre à manger aperçoit un paquet qu’il avait rangé là, c’était mes fleurs qu’il avait encore trouvée parmi les papiers et qu’il avait mis de côté, mais à mon retour, il n’y avait pas pensé tout de suite. Voilà pourquoi je ne t’ai pas remerciée immédiatement pour ce ravissant bouquet. Vois-tu, des fleurs comme cela, ces petites choses sont justement très très chères ici, et pas toujours jolies, de sorte que je suis plus que contente que tu me les aies envoyées.  Je regrette que tu m’aies encore envoyé un second de ces bouquets, parce qu’ils ne doivent pas être trop bon marché non plus en Suisse.
Quand il y aura des liquidations, ou la période où Tanner (magasin de lingerie à Bienne, encore existant) donne un rabais de 25%, tu penseras à me racheter quelques un de ces sous-vêtements. Je t’enverrai l’argent un peu plus tard. Tu les donneras à Tante Engel pour prendre avec.
Et encore quelque chose que tu lui donneras mais je n’ose presque pas te l’écrire, parce que je t’entends jusqu’ici faire les hauts cris ! Voilà, il y avait une fois une Ge… qui s’est mariée aux Indes.
passoire à chnoepfli sur casserole 

 Quand elle faisait ses achats pour monter son ménage, sa mamali lui a conseillé de prendre quelque chose avec, mais la Ge a ri et n’a pas écouté. Depuis, la Ge… y a pensé très souvent avec beaucoup de regret et surtout elle reconnaît qu’elle avait vraiment été bête de ne pas assez suivre le bon conseil de sa Motherli. Le sujet de toute cette histoire, c’est….  Un chnoepflisieb !!! (passoire à chnoepfli ou spätzli, voir glossaire). J’ai essayé d’en faire un moi-même, mais les chnoepfli (trad. lit. petits boutons) ne sont pas si jolis et me semblent moins bons.  Je ne peux pas en acheter ici simplement pace que les Hollandais ne connaissent pas les chnoepflis, donc les magasins n’importent pas. Cela, je désire le recevoir comme un cadeau de toi, un cadeau tout spécial ! N’en achète pas  un trop grand stpl. Nous ne sommes que deux et mes casseroles ne sont pas si grandes qu’à la maison.
Sais-tu que ton petit panier à ouvrage ne me quitte pas, je l’emploie toujours et j’ai régulièrement un gros chni dedans. Je t’ai déjà envoyé des milliers de pensées reconnaissantes en l’employant.
Merci tellement pour ta bonne lettre 132. Je suis contente de savoir que vous allez tous bien, mais pourquoi est-ce que ta pression est de nouveau montée ? Il te faut veiller à ce que cela n’arrive pas ou du moins pas trop.
Maintenant je suis justement en train de contrôler tout mon linge, de faire des inventaires de chaque chose. J’ai bien ri à cause de la Chacal-Schnuure (gueule de chacal), oui, c’est juste cela. Mais la Visser n’a tout de même pas cette expression-là, non au contraire c’est plutôt une cuillère de miel sur un pot de saindoux, quelque chose de ce genre-là.  Quant à faire avec des gens half-half, (de race mixte) ce sera toujours le cas tant que je serai ici. Le pire c’est quand ces half-half sont blonds avec des yeux bleus et qu’on ne reconnaît à aucun signe extérieur le mélange de race, mais généralement ce sont des quarts. Il faut savoir remarquer à de petits détails, tels que les trous de nez par exemple, les oreilles des fois, les dents, ou d’autres détails insignifiants en apparence, mais cela trompe souvent car on ne sais jamais ce qu’un enfant pareil hérite de son père blanc, il n’y a pas de lois pour cela. Enfin ne t’en fais pas, je m’en tire assez bien, et surtout ne vas pas le chanter, que je déteste les half-half. Je ne l’ai jamais laissé voir à qui que ce soit, même pas à tante Engel. Au fond il faut se mettre au-dessus de toutes ces sympathies et antipathies, ce sont des gens aussi et ces enfants n’ont pas demandé à venir au monde ainsi, c’est la faute des pères, de sorte qu’on ne peut pas leur en vouloir, souvent ces half half sont plus malheureux qu’on ne pourrait le croire, parce qu’ils sentent eux-mêmes le contraste des deux races dont ils sont faits.
Nous venons de recevoir une carte des Engelhart du Japon. Ils en sont enchantés. Maintenant ils sont en Amérique. Le deux juin ils seront en Hollande. Voici l’adresse de leur fils, là où j’envoie aussi toutes mes lettres : Mr & Mrs J. Engelhart, c/o famille Dr. Mulder, Obrechtlaan 1, Busum. C’est tout près de Laren (où habite papa W).
Dis, j’ai tant de plaisir à mes souliers neufs, ils sont si jolis. Oh, je suis si bien habillée maintenant. A Tjilatjap, dimanche passé, j’ai acheté avec Wies, de la dentelle vert clair, bon marché naturellement, mais elle fait tout de même bon effet, et je vais m’en faire une petite robe mi-soir, une robe de dîner donc. J’ai aussi acheté de la soie rose, très lourde, de laquelle je me fais une petite robe tout simple, garnie avec de beaux boutons que Kitty m’avait envoyés. Ce soir Buby doit travailler, alors j’en profite pour me couper une autre robe en crêpe de chine imprimé, aussi une petite robe pour le matin avec une collerette. Si j’arrive à finir tout cela, je serai bien équipée, toutes les tiennes pour les bonnes occasions et toutes les miennes pour l’ordinaire.
Does et Wies viennent donc le 6 mai, et nous partirons vers le 20 mai ou plus tard. C’est probablement la seule lettre du mois de mai que tu vas recevoir, Mamms, et tu n’aurais pas l’ennui et tu ne m’en voudras pas ? Je crois que les flats ne sont pas encore prêts alors nous irons en pension pendant quelques temps. 
Aujourd’hui à midi, Buby rentre avec une mine sombre. Sa caisse ne joue pas, depuis hier matin, quand elle était encore bonne, il a encaissé environ Fl. 30'000.- tout en petite monnaie et billets de banque, et maintenant il lui manque Fl. 25.- Il est presque sûr qu’on le lui a volé, parce que les types au  bureau ont dû lui aider un moment, pendant la grande presse. C’est donc Fl. 25.- que nous devrons rembourser. C’est embêtant, moi qui suis déjà à court ce mois-ci. Toutes ces sorties se font sentir tout de même ! C’est la première fois depuis que je tiens mon ménage que je n’ai absolument plus d’argent et qu’il faut prendre sur nos économies pour payer les factures de fin de mois. J’ai un peu honte tout de même, et surtout ce mois-ci où nous aurons encore tant de dépenses inattendues. Il semble que je me suis relâchée un peu dans mes comptes, surtout dans mes dépenses, mais c’est une bonne expérience, cela ne m’arrivera plus.
J’ai lu votre annonce pour louer le Chalet dans le Journal du Jura, cela m’a tout de même donné un coup au coeur, mais voilà c’est la vie J’ai une fois lu dans le Journal du Jura qu’un Dr. Kocher avait donné une conférence sur le Pôle Nord, les Spitzbergen etc. Etait-ce Bibu ?

Voici une liste de ce que tante Engel t’apportera :
2 tapis ronds en dentelle écru, 1 nappe en coton blanc, brodée bleu avec 6 serviettes, 2 napperons carrés, soie vieux rose, broderie chinoise ancienne fine, 1 napperon soie bleue, broderie chinoise, motif fleurs, 5) 1 bout de soie bleue, broderie chinoise en or, motif ciseaux, vieux authentique, 6) 1 petite coupe en écaille avec bord argent ciselé (pour Tata), 7) 1 grand pendentif ovale, filigrane argent avec chaîne, 8) 1 pendentif filigrane ovale, argent, grandeur moyenne, 9) dito petit, 10) dito carré, argent, oxydé noir, 11) 1 broche dito, 12) 1 broche ciselée ovale oxydée, 13) 1 bracelet filigrane argent pour Flock, 14) 1 paire de boutons de manchette filigrane oxydée noire pour papa, 15) 3 poupées peintes. Ma montre 5 1/4 ” chromée à corne, Milex, ma 6 3/4 ” ronde, argent blanc avec brillants et saphirs, ma pendulette Eterna, à rhabiller et rendre à tante Engel avant son embarquement si possible.
Sauf les cadeaux pour Papa, Tata et Flock, tout le reste tu peux en faire ce que tu veux, choisis d’abord quelque chose pour toi et laisse les petits frères choisir, s’ils ont du plaisir, quelque chose pour eux. Ensuite tu m’écriras ce qui te reste et je te dirai comment et à qui il faut faire des cadeaux. Mais stpl. ne montre rien avant que tu aies choisi toi-même, et ensuite non plus avant que je t’aie écrit, car je veux donner un petit cadeau aux personnes suivantes : Lenderli, Amsy, Gétaz, Fanny, Giggerli, Susanne Schenk, Mottet etc.

J’arrive au bout de mon papier. C’était de nouveau une bonne papotte hein ? La prochaine de Batavia, je m’en réjouis bien, mais j’ai un peu peur aussi, car on aura beaucoup d’occasions de dépenser trop. Enfin, qui vivra verra, ne t’en fais jamais pour ton Mönschli, elle sait bien nager.