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mardi 4 avril 2017



Kediri

22 mai 1939

A  sa maman
Encore vite un petit mot pour toi, rien qu’entre nous deux ! Merci donc pour la 208, à laquelle je vais vite répondre. Je pense que tu es en plein déménagement (pour aller à Sutz pour l’été) et j’ai bien peur que tu ne t’en fasses de nouveau trop, que tu te fatigues. Gare à toi ! Tu feras attention, hein ?
déménagement à Sutz

 Vois-tu, il faut te dire que chaque fois que tu fais une bêtise, tu te diminues une chance de venir ici. Et j’aimerais tant que tu y viennes. C’est si beau ici et chaque fois que nous jouissons d’un beau coin de nature ou de n’importe quoi, on se dit déjà ah, quand la Rötteli verra cela ! On rit déjà souvent, Boili et moi.
Je suis contente que je puisse enfin t’envoyer  des photos, cette fois-ci tu en auras ! Ne demande pas ce que cela coûte !!! C’est fou !  Mais Boili en a un tel plaisir, il prend l’appareil avec lui en tournée et photographie tout ce qu’il voit d’intéressant et à la maison c’est la Ge… sous toutes ses faces ! Avec notre grand appareil cela nous revenait très cher de faire des photos, avec  celui-ci ce sera plus pratique, seulement l’appareil lui-même coûte très cher. Longtemps, je n’ai pas voulu, mais après tout Boili travaille tant qu’il a bien le droit d’avoir un plaisir. Plus jamais il ne va au club, car le soir quand il rentre il est trop fatigué et après tout c’est une économie aussi de ce côté là, et last but not least, nous arrivons enfin à faire plaisir à notre Rötteli.
Laisse les garçons seulement se moquer de tes stämpere (longues lettres), pourvu que moi je les aime, c’est tout ce qu’il faut, hein ?
Je t’envoie aujourd’hui un petit mandat postal, mais je ne peux pas t’envoyer beaucoup à cause du photographe, mais c’est tout de même un acompte pour tout ce que tu m’as envoyé sur ma demande, le reste viendra plus tard quand nous serons de nouveau mieux à flots !
Car j’ai bien de nouveau un désir. Ce serait des souliers bruns, toilette. Quelque chose de joli, donc pas genre sport, mais habillé. A Bandoeng je m’étais fait arranger le chapeau, il est très chic maintenant avec un immense nœud en velours brun et j’aimerais avoir des souliers Bally qui vont avec. Tu peux les prendre en peau de suède ou n’importe quoi, pourvu que ce soit un joli soulier habillé. Une de des robes de Max avec les rubans oranges tu te rappelles ? je l’ai complètement défaite, car elle ne m’est jamais bien allée et je veux en faire une petite toilette que je puisse porter pour aller en visite avec le grand chapeau et les souliers bruns, quand je les aurai ! Ces bruns-rouges que tu m’avais envoyés sont encore toujours jolis, mais le genre sport ne s’accorde pas avec mon grand chapeau plat.
Tu vois sur les photos mon costume sport, n’est-ce pas qu’il me va bien et comme la jaquette a conservé sa coupe malgré que je l’ai eue entièrement défaite et recoupée ? J’en suis fière, et j’étais jolie le jour de l’Ascension quand nous sommes partis tous les deux, Boili et moi.
Oui, je vois que vous avez encore toujours de ces dîners gais, comme dans le temps. J’en suis contente pour toi et vous tous, et je me réjouis quand je pourrai aussi en faire partie. Oui, nous deux on rigolera bien des fois.
Comment est-ce que tu te coiffes les cheveux longs, Rötteli mia, tu ne m’as jamais écrit que tu les portais longs maintenant. Moi aussi je les porte assez longs, mes cheveux, mais je me coiffe toujours d’une manière différentes selon mes robes.
Quant à cette soie de Banely, tu pourrais très bien me l’envoyer, car je ne paie pas de douane quand le paquet n’est pas trop grand. Il faudrait m’envoyer qu’un morceau à la fois, ou la rose, ou la bleue. Je t’ai déjà dit que je voudrais en faire une jupe froufrou pour porter sous une robe de taffetas noire, que je suis en train de me couper. Enfin, fais comme tu le juges le mieux.
Si tu es de nouveau en bons termes avec Irma Hadorn, ne pourrais-tu pas acheter de la broderie de St Gall par son entremise, chez Hélène Bötschi ? J’ai tant aimé ma robe jaune, celle que tu m’avais envoyée en son temps, elle vit encore et j’en ai grand soin, car partout j’ai beaucoup de succès avec. J’aimerais beaucoup avoir un bout de broderie blanche pour faire un col et des manchettes etc. Toutefois il ne faut pas que cela t’ennuie, si tu ne peux pas très bien demander à Irma ou à madame Hadorn, alors ne le fais pas. Je peux aussi l’acheter ici mais cela me coûte Frs. 9.- le mètre. Si c’était le même prix en Suisse, alors naturellement ne m’envoie rien, mais réponds-moi là-dessus stpl. Comment cela va-t-il entre Irma et Burri ? Est-ce que le mariage se raccommode un peu ou est-ce qu’ils s’éloignent toujours plus l’un de l’autre ?
Quand à un second costume de sport, ce n’est pas nécessaire j’en ai assez au mien pour le moment.
Réponds à ma lettre au sujet de la Mily. C’est sûr qu’elle est S.O.S.  ( ???) au plus haut degré, mais elle n’est pas assez jolie pour attirer les garçons et d’ailleurs elle se conduit tellement bêtement qu’un homme se moque tout de suite d’elle. J’attends ta réponse avant de lui écrire.
Il y a longtemps que j’avais deviné que l’amitié de Ebetina (Sossich, Rome) pour les garçons n’était rien moins que celle d’une sœur, seulement je ne voulais pas te faire de la peine en t’ouvrant les yeux. Déjà avant que vous partiez pour l’Italie, je le savais, et sur les photos de Rome c’est très bien visible, car beaucoup de gens qui les ont vues ici m’ont demandé si c’était la bonne-amie de Charlot. Dis-moi l’âge de Mlle Christen stpl. Je ne sais pas encore trop bien que penser avant que je ne sache son âge. S’il y a quelque chose entre ces deux, eh bien, ne t’en fais pas, tes garçons ne peuvent pas toujours rester sage et je suis d’avis qu’il vaut mieux qu’ils connaissent un peu la femme avant de se marier pour autant que cela ne les gâte pas trop. Et depuis cette affaire avec Hoekman (voir who is who), je pense toujours mieux vaut courir après des femmes que comme lui, après des hommes. Vois-tu avec les garçons maintenant il faut les laisser aller sans plus te faire du souci. Vous, toi et Padre, n’y pouvez plus rien maintenant. Vous avez fait votre possible plus que votre devoir même, et maintenant soyez sereins. Acceptez ce que les garçons vous donnent de leur vie privée, mais n’en demandez pas plus. Ils sont des hommes libres maintenant avant d’être vos enfants. Tu me comprends ? J’espère que je ne te blesse pas en t’écrivant ainsi ?
J’ai donc bien reçu les petites chemises blanches que tu m’avais envoyées en sont temps. Et j’ai encore reçu une merveilleuse combinaison rose avec des dentelles, sûrement quelque chose que Banely a reçu à St Gall. Je la trouve une merveilleuse pièce de lingerie, mais je ne vais pas la porter ainsi, je vais l’employer pour garnir des pyjamas en crème de chine rose pour lesquels j’ai déjà acheté la soie.
Oui, il y a longtemps que je veux transformer la toilette de tulle en un cape du soir, mais je n’y arrive jamais. Tu sais, je sais assez bien coudre maintenant, mais c’est le temps qui me manque, car je fais attention à ma santé d’abord. Tous les matins je vais baigner à la piscine ce qui me fait beaucoup de bien, et le soir quand Buby rentre, je ne vais pas m’enfermer dans ma chambre de travail, mais je reste avec lui. Tu sais, coudre ses robes soi-même prend beaucoup de temps et je comprends maintenant les femmes Osterwalder qui ne sortaient jamais. Madame Fraay ici est aussi un peu comme cela, mais moi je fais attention, car la vie a encore d’autres intérêts. Je suis sûre que tu es de mon avis.
J’ai maintenant fait teindre ma robe de noce en noir, cela me donne encore une belle toilette pratique que je porte avec un petit boléro en valenciennes blanches que j’avais acheté à Paris en son temps. Je ne pouvais plus porter ma toilette blanche comme elle était, car la soie était pleine de taches faites par le climat. Les épaulettes en fleurs je les garde, je pourrai toujours les utiliser pour une chose ou l’autre. J’ai aussi des plans grandioses pour le lamé que Banely m’a envoyé, mais cela je t’en parlerai quand je serai en train de le faire.
Hier dimanche matin j’ai été faire une belle promenade avec les Mogendorff et nos chiens. Boili n’est pas venu, car il voulait dormir et après quand il m’a entendu raconter comme cela avait été beau, il a été vexé qu’il ne soit pas venu avec nous. Cela tient toujours encore dur avec lui, pour qu’il vienne promener, il trouve toujours des excuses, alors moi je n’insiste pas, je ne fais pas la bringue, mais je pars seule, et après, cela l’embête. C’est tout à fait comme quand j’étais encore gosse, que je ne voulais jamais venir promener, tu te rappelles ? Alors quand tu partais seule sans m’obliger à venir avec, je restais à la maison et j’avais les bleus et des regrets. Eh bien, j’adopte le même système avec Boili !!!
C’est autrement avec la Lismete (Veronika Mogendorff) !!!  Celle-là est bien en train de mettre les pantalons et j’ai vraiment pitié de lui. Des fois elle m’énerve que je ne peux plus la voir. Surtout quand nous sommes ensemble en société, j’ai le sentiment d’avoir un emplâtre qui traîne après moi. Elle vient aussi fourrer son nez partout, et quand on chuchote quelque chose elle dit tout haut : hé ? Elle est aussi terriblement égoïste et son mari doit passer par où elle veut, nom d’une pipe, et parce qu’elle attend un baby, il cède en tout, sans se douter quel avenir il se prépare, le pauvre. En voilà une qui ne sait pas tenir sa place non plus pour un peu elle commanderait à Boili ! Tu peux penser comme il la trouve sympathique !!! C’est trop long à écrire mais voilà un sujet sur lequel nous pourrions beinle (commérages) des heures et des heures ! Gare quand on sera une fois ensemble !
Voilà, j’en étais ici de ma lettre quand madame Fraay est venue me chercher pour aller baigner, ou plutôt non, elle est venue chez moi un peu et c’est moi qui l’ai entraînée à la piscine. Il a fait bon, mais maintenant j’ai faim et sommeil. Je reste toujours qu’une demi-heure dans l’eau, au maximum le plus souvent ce n’est que 20 minutes, alors je nage tout le temps et j’ai déjà fait beaucoup de progrès. Mes costumes de bain sont toujours beaucoup admirés, mais celui des rayures est quand même le plus joli, il a aussi une meilleure coupe. Le tilleul est un peu court, alors quand je ne fais pas attention, il y a quelques poils qui dépassent. Ce matin, il y avait un monsieur à la piscine, alors il tournoyait toujours autour de moi, je pense qu’il louchait les chrüseli !!! (les petits poils) alors à l’avenir je vais faire attention.
Justement le djongos, il s’appelle Kaidi (sera un ami fidèle et loyal jusqu’au bout), vient me dire que le dîner est servi. Voilà mon menu : une soupe aux légumes, des nouilles aux œufs, de la salade aux endives et aux carottes crues râpées, ensuite de la compote à la rhubarbe et un reste de glace à la vanille avec une goutte de rhum ! Pour remplacer la viande, 2 œufs durs en salade également. La salade faite au citron et à l’huile d’olive. Alors bon appétit!
Eh bien oui elle a de nouveau bouffé, la Näggeli. Tout le saladier a disparu et comme il ne restait plus beaucoup de nouilles, la koki a encore fait des rösti et cela a disparu aussi. J’ai toujours un appétit monstre et pourvu que je me tienne aux règles du régime, je me porte bien, ma langue est nette. Sitôt qu’elle est chargée, je sais qu’il y a quelque chose qui cloche.
Tu sais, les nouilles aux œufs, je les fait toujours faire (la pâte sèche) par  grandes quantités et je les conserve dans un bocal en verre. Elles se conservent très bien et ainsi, je les ai toujours prêtes quand je veux en faire.
L’autre jour, des moineaux voulaient faire leur nid dans une de nos lampes au salon elle était déjà tout pleine de paille, d’herbe etc. Tu vois qu’ils sont sans gêne partout !
Une chose qui m’ennuie en allant à Batoe, c’est que Hoekman y soit encore. C’est un ami des van Tinteren qui lui ont donné l’hospitalité là-haut, jusqu’à ce que son procès soit enfin jugé. On pensait que ce serait terminé vers le 15 du mois, mais maintenant cela peut encore durer jusqu’en juillet, et il reste là-haut, car Oscar ne veut pas l’avoir à la fabrique. 
Batoe, avec les parents des van Tinteren et le chien loup

Mais enfin, je saurai déjà bien me débarrasser de sa compagnie, car je veux avoir mes vacances à moi. Je ne peux plus le voir, ce type, c’est un terrible égoïste. Là-haut, il accepte tout  de cette Oma, qu’elle lui raccommode ses chaussettes, ses chemises etc. et jamais il ne ferait le plus petit effort pour lui rendre un service. Le soir il reste là assis, sans ouvrir le bec. Tu peux te penser que ce ne sera pas moi qui vais faire aller la conversation, moi je m’éclipserai au lit. La Mexolie continue à le payer sans qu’il travaille, et de son côté, jamais il ne ferait semblant de la plus petite revanche envers les van Tinteren ou ces deux vieux. Tous les jours, il boit son apéritif et pourtant c’est cher, et cette Oma n’a pas d’argent que ce que son beau-fils lui donne, alors c’est elle qui paye encore les liqueurs qu’il boit tout seul, car le Opa ne boit pas. Crois-tu que ce Hoekman ferait une fois semblant d’ouvrir son porte-monnaie pour quoi que ce soit ? Il ne donne même pas de pourboire aux domestiques. Non, ce type a bien mérité ce qui lui est arrivé, seulement il n’a pas encore profité de la leçon. Enfin, je t’en raconterai encore après que j’y aurai été.
Je suis en train d’aérer tous mes figaröttli, jaquettes etc j’en ai tout un bataillon, mais je pourrai bien les employer là-haut, et aussi mes jolis couvre-pieds. J’ai une chambre à deux lits, et Buby viendra toujours pour les weekends, je m’en réjouis déjà.
Cette lettre doit partir….
Je n’ai plus de place … Je dois aussi écrire aux garçons, cela viendra aussi.
A tous et chacun ….
Inclus : photos




jeudi 16 mars 2017




Kediri

5 avril 1939

A sa maman
Merci de toutes tes bonnes lettres auxquelles je veux vite encore répondre. J’ai pensé à toi au mois de mars et à votre départ pour l’Amérique, j’y pense toutes les années, et à beaucoup d’autres choses aussi. J’ai aussi pensé à Tatali le jour de sa fête, je ne l’ai pas oubliée. Je n’ai pas écrit à Max pour sa fête, mais je vais le faire une fois ou l’autre.
Buby trouve que tu te portes beaucoup mieux maintenant, il prétend qu’il le voit à ton écriture !
Je suis si terriblement contente que Charlot aille mieux, mais il faut au moins toujours qu’il se surveille et qu’il fasse régulièrement faire des photos (radio des poumons).
Merci de toutes les nouvelles de la Juliana (Princesse de Hollande), naturellement les journaux ici en ont aussi été tout pleins, et chacun louait la gentillesse de l’hôtelier qui avait mis à la disposition de la petite princesse ce grand St Bernard.
Oui, cet accident au Wildhorn était épouvantable, nous l’avons lu ici. Il y a aussi beaucoup d’accidents d’aviation ici. Je suis contente que Buby ne vole pas. Non, je confonds, l’accident dont je parle a eu lieu avant, c’était deux avions qui devaient traverser les Alpes.
Si ce Schnetz doit aller en Chine et qu’il reçoive Frs 3000 d’avance il te faut penser que ce n’est pas pour rien, car les risques qu’il va courir seront immenses. Enfin, tout de même il a raison, il verra du pays. Est-ce que Hedy (la couturière) l’accompagnera ?
 (Zut, voilà mon papier qui s’est de nouveau déchiré, c’est que j’écris sur les genoux et des fois je tiens la machine de biais.) Je n’ai plus vu ni entendu quoi que ce soit de tante Engel depuis plus d’un mois. Je pense qu’ils sont en train de déménager et je pense qu’elle n’a pas la vie trop rose avec son pflotschi-mocke de fille. Comme j’ai été malade moi-même, je n’ai naturellement pas donné de mes nouvelles non plus, mais je vais lui écrire. Il se peut aussi qu’elle ne soit plus venue ici à cause des Mogendorff. Je n’ai pas encore parlé français avec la Mies, j’ai peur de le faire, puisque cela vous a écorché les oreilles, et je n‘ai aucune envie de lui donner des leçons.
La Pflunze Mogendorff aura son enfant au mois de septembre. Elle se porte bien, maintenant, tu devrais voir comme elle a bonne mine, et pourtant elle cherche toujours à se dorloter comme une grand’mère. Madame Fraay se fâche toujours à cause d’elle. Ces deux femmes ne peuvent pas se voir, elles sont jalouses, plutôt, la Pflunze est jalouse de mon amitié pour madame Fraay, et quand madame Fraay vient chez moi, la Pflunze se mue en gazelle pour accourir pour au moins ne rien perdre de notre conversation. C’est tordant, oh, elle nous guette et elle n’est pas du tout gentille avec madame Fraay. Une vraie garde malade, quoi. Madame Fraay les connaît aussi, car elle a fait des expériences comme nous avec la Rossel dans le temps. Moi j’ai aussi discrètement enfermé toutes mes lettres et ma correspondance privée, car on ne sait jamais. Enfin, je t’ai déjà tout écrit dans ma lettre précédente. Mais n’aye pas peur, on s’entend bien ensemble, je suis assez diplomatique pour ne rien laisser paraître.
Merci de toutes tes informations concernant la mode de cet été. Le Hüteli (petit chapeau) de la Descoeudre, je le porte aussi maintenant, car on commence à les voir ici, et mes cheveux sont assez longs pour bien aller avec. 
Merci aussi pour les souliers que j’ai donc bien reçus. Je trouve les blancs merveilleux, ils chaussent comme un gant, mais ils me sont 2 cm trop grands, trop long. Cela me fait des pieds énormes, de vrais bateaux, maintenant qu’on n’est plus habitué à les porter ainsi, et vraiment je ne puis pas les porter pour joli. Les noirs non plus, est-ce que toi tu ne pouvais pas les mettre ? Ce sont absolument des souliers pour dame d’un certain âge, et je vais essayer de les vendre. Est-ce que Banely non plus ne pouvait pas les mettre ?
Pour le moment madame Fraay est en vacances, mais elle m’a justement écrit que quand elle reviendrait, elle m’aiderait à coudre pour que je ne me fatigue pas maintenant. Elle est gentille, et nous allons faire de jolies petites toilettes. Si Fanny te donne cette soie dont tu me parles, tu m’en enverras un petit échantillon stpl, mais pas trop petit tout de même afin que je puisse me rendre compte.
Hier je t’ai envoyé par bateau, donc tu recevras le paquet à la fin du mois d’avril, un petit peigne en écaille et argent que tu donneras à Fanny. C’est le cadeau de fête que je lui ai promis. En outre il y a un petit plat en argent avec ma carte de visite pour madame Dr. Huber. Tu iras le lui porter, et tu lui diras que je l’ai adressé à toi, à cause des formalités de douane. Dans le paquet il y a encore une paire de boucles d’oreilles, que tu pourras donner à Hedy, pour la remercier de son petit bouquet avec le costume sport. Stpl Mamms, tu feras exactement ce que je te demande avec ces choses-là, tu n’oublieras pas, Stink Rötteli.
Tu m’écriras si on voit beaucoup de ces bijoux comme ces boucles d’oreilles en Suisse. Si non, alors je t’en enverrai d’autres come petits cadeaux. C’est de la laque chinoise gravée.


Et maintenant j’ai encore un désir. J’aimerais que tu achètes chez Bouldoires ou chez Tschäppät une Tellerchrätze (égouttoir à vaisselle) en fil de fer, selon l’illustration incluse, et que vous me l’expédiiez au plus vite. Il me faut une nouvelle Tellerchrätze, et pour moi qui doit déménager si souvent, ces modèles-là me semblent pratiques. Ici j’en ferai faire d’autres pareilles, mais il me faut d’abord avoir un modèle.
Cela me fait plaisir que la Rötteli ait été la plus jolie à la réunion de classe. Heureusement que tu me l’as écrit sans cela je ne l’aurais pas su !!!





samedi 4 mars 2017




Kediri

13 mars 1939

Première partie

Il y a bien longtemps que j’aurais dû vous écrire. Même aujourd’hui a été le jour de courrier et je ne l’ai pas fait, ce qui retarde cette lettre de deux jours. J’espère que tu ne t’en feras pas trop. Mais je vais commencer tout de suite par tout vous raconter, j’ai tant à vous dire que je ne sais presque pas par où commencer.
perce-neiges
Premièrement, merci pour la Stämpere 204 qui m’est parvenue ce matin, et les perce-neiges, ce qu’elles sont jolies et comme elles sentaient encore bon J’ai eu un immense plaisir et pour quelques instants j’étais si intensément à Sutz et je revoyais notre beau Chalet dans sa parure de printemps.

Avant de commencer à stämpere, je veux vous remercier pour tout ce que j’ai reçu. Les Efficiency que Buby a lu avec beaucoup d’intérêt et le feuilleton de la Henkerstochter von Biel (probablement un livre, inconnu…), que je ne suis pas encore parvenue à lire, mais cela viendra et je m’en réjouis
Il y a une semaine j’ai reçu le joli figarötteli (liseuse) saumon. Merci mille fois. C’est encore ce que j’aime le mieux pour mettre au lit quoique j’aie mis le rose jusqu’ici. Il est encore toujours très joli et toujours beaucoup admiré, aussi j’en ai bien soin.
Aujourd’hui j’ai reçu le lamé. Il est très joli, seulement c’est dommage que vous ne l’ayez pas mieux emballé. Il est arrivé tout taché, premièrement par la boîte qui, bien cabossée, a sauté, elle est arrivée ouverte d’un côté et naturellement l’étoffe a été salie. Ensuite vous avez mis des élastiques sur l’étoffe même, ce qui lui a fait de vilaines marques noires tout partout où l’élastique l’entourait. A l’avenir il faudra mieux emballer des choses aussi délicates. Vous n‘avez aucune idée ce qu’un voyage en mer aussi long peut nuire et abîmer les tissus, vous ne pouvez jamais prendre assez de précautions contre l’humidité et le sel de la mer dans vos emballages.
Je prends note que tu m’as expédié un soulier blanc et un soulier noir, Mamms. Sitôt que je les aurai reçu je te dirai s’il faut m’envoyer les deux autres. Si je ne peux pas bien les mettre alors je te les renverrai, car tu pourras sûrement mieux les utiliser en Europe que moi ici, et ici ils se gâtent tellement vite. Donc ne m’envoie pas le second soulier de ces deux paires, avant que je te les demande. Vous ne penserez pas que je suis gâtée et difficile, mais vraiment je fais mon possible pour toujours rester bien habillée et aussi moderne que possible, alors je ne peux pas gâter l’effet d’une robe par un soulier démodé. Tu comprendras bien cela, hein ?
Il me semble que je te vois te promener en ville avec un tas de chiens derrière toi. Naturellement que tout le monde doit bien en rire et en bonne fille de ma mère que je suis, j’ai aussi mon plaisir et je te l’accorde ! (en écrivant cela je pense à tous les tours que tu m’as joués en son temps, tels que le pot de chambre chez Tschäppät et les pantalons de ski !). Va te promener, cela te fait du bien, Rötteli, et surtout en ville où tu peux faire des stämpere à tous les coins de rues ! Une fois que tu en feras une longue et que tu seras tellement occupée à bavarder…..Hä hä. Hä la Rötteli !

Tu as l’air de rudement te plaire à ce Oxford (Mouvement du réarmement moral), et ma foi, vas-y. Tu le prends aussi très au sérieux, mais je n’ai pas peur que tu deviennes sectaire, seulement fais attention que tu ne sois pas prise au piège par l’esprit de secte, que tu ne trouves intéressant que les gens qui font partie de l’Oxford et plus rien d’autre. Enfin, pourvu que cela te fasse du bien et te rende heureuse, après tout, je n‘ai pas peur pour toi.
Alors, une certaine Mamali est de nouveau bien fière de ses fistons ! 
Charlot, le Padre, Loulou
tous mesurent 2 m !

Et à tout prendre elle n’a pas si tort que cela,  cette Mamms, et ce Padre, car je vois d’ici ses trous de nez !!! quand il parle de ses officiers ! D’ailleurs vous avez bien raison et aussi le droit de l’être, fiers comme des coqs !
J’ai enfin acheté un très, très joli petit cadre pour madame Huber. Je vais te l‘envoyer à toi, tu pourras le lui apporter toi-même, car je n’ai pas le temps d’écrire. En même temps, je t’enverrai un petit peigne en écaille avec bordure en argent, un cadeau de fête pour la Bänggu (Fanny). Je ne veux pas le lui envoyer à elle, puisqu’elle va quitter là. Pourquoi quitte-t-elle ? A cause de sa santé ? Car je croyais qu’elle était si bien là. Dis lui aussi qu’il ne faut plus qu’elle m’envoie les Schweizer Illustrierte, car nous les recevons maintenant toutes les semaines dans la caisse des journaux du Lesezirkel (cercle de lecture). Seulement les Sie & Er qui me feront toujours plaisir. Remercie-la pour moi, car je n’aurai pas le temps d’écrire les prochains temps.
Que madame Sossich prenne de l’huile d’olive pour son foie, cela me paraît faux, car pour cette maladie-là, on a presque toujours une diète sans graisse. Si moi je prends  cette cuillère d’huile tous les soirs, c’est pour guérir la paroi de mes intestins qui, par tous les remèdes que j’ai dû prendre sont devenues, comment dire, un peu écorchées, et alors quand je mange ou bois quelque chose d’un peu spécial, j’ai des crampes. Maintenant après une seule semaine de cette huile, mes crampes ont déjà disparu, c’est preuve que les parois de l’intestin sont déjà bien mieux. Mais cette huile n’est nullement pour mon foie. Pour cela je prends un thé fait avec des racines d’une plante d’ici (gingembre ou ginseng ?), que mon docteur de Bandoeng m’a recommandé. C’est une racine dont on fait aussi des remèdes pour le foie en Europe. Vois-tu il ne faut pas vous en faire pour moi, je me soigne comme il le faut, mais le plus important c’est de bien suivre mon régime. 
Je te comprends que tu désires être seule, une fois que Jean-André sera loin, bon sang, comme je te comprends bien, car moi je suis dans le même cas. Mais de cela je t’écrirai plus bas.
Je me rends compte aussi par le Journal du Jura que Bienne subit beaucoup de changements. On y bâtit beaucoup, je vois cela dans les logements à louer. Par exemple il doit avoir une grande maison moderne à la rue Vérésius que je ne connais pas, et bien d’autres encore, j’en suis sûre.


samedi 2 juillet 2016




Keboemen

29 avril 1936

A sa maman
C’est vraiment fou, unique, formidable. Je l’aie reçue hier soir ! Oh, comme tu me gâtes, c’est terrible. Elle est si ravissante et tu as eu raison, je n’ai encore jamais eu une robe qui m’habille si avantageusement. J’ai une taille fine comme tout là dedans. Je veux te dire la vérité, toute la vérité : d’abord en ouvrant le paquet j’ai été un peu embêtée, parce qu’elle était de nouveau blanche, vu que j’ai encore ma robe de noce qui est blanche aussi et que je n‘ai encore jamais eu l’occasion de porter en public, mais une fois que je l’avais mise, ma jolie robe, j’ai vu qu’il n’y aurait aucune couleur qui la rendrait aussi fine, aussi distinguée, aussi High life, dans la pureté de ligne. J’en suis si heureuse, c’est vraiment une toilette qui me fait jeune et jolie plus que toutes les autres ensemble. Elle est vraiment superbe dans sa simplicité, elle est vraiment haute couture. J’en suis ravie, ravie, ravie. Mais, Mamali, maintenant c’est fini. Cela doit être fini tu n’oses plus me gâter ainsi. Si tu veux encore me faire un grand plaisir, c’est de me dire, sans mentir, ce qu’elle t’a coûté, cette robe. La façon doit avoir été chère, vu qu’elle est si avancée. Dis-moi la vérité, stpl. Et l’étoffe ? je la trouve si jolie aussi.
Merci mille fois pour ta bonne lettre 131. Hier j’ai reçu le soulier. Il est ravissant, chic, superbe, et justement ce dont j’ai eu envie depuis longtemps, seulement je ne pouvais jamais trouver de modèle pour en faire faire. Oh, il est épatant, et j’en suis diablement contente. C’est seulement dommage qu’il me soit trop grand de tout un numéro. Sans cela il me va très bien. J’en suis enchantée, et je pourrai tellement bien le porter avec mon tailleur de lin que je vais commencer aussi et avec beaucoup d’autres robes. Merci de tout cœur à la Bänggeli (Fanny). Je trouve qu’elle a du goût pour s’acheter des souliers, il me semble même qu’elle rajeunit car je ne l’ai jamais vue avec de si beaux souliers avant ! Mais comment cela se fait-il qu’elle achète toujours des souliers qui ne lui vont pas ? Ou bien est-ce qu’elle l’a acheté exprès pour moi ?
Oui, oui, tu auras des photos, mais il faut encore avoir un peu de patience. D’ailleurs aujourd’hui aussi je n’ai pas trop de temps pour écrire, je suis en plein préparatif. Does et Wies doivent arriver à la fin de cette semaine ou alors au commencement de la semaine prochaine, et j’ai encore beaucoup à faire aussi pour les recevoir.
Nous avons passé notre dernier weekend à Tjilatjap, étant partis samedi passé à 5 heures de l’après midi. Nous avons été bien reçus comme toujours et nous en avons joui. Nous somme rentrés dimanche soir. J’ai pris ma robe blanche avec à Tjilatjap, elle a eu un succès fou.
Je n’ai pas attendu tes instructions pour le cape et je l’ai coupé jusqu’au coude, je t’assure que cela m’allait mieux, c’est un ensemble très élégant ainsi, et je te dis j’ai déjà eu un succès fou. Qu’est-ce que  ce sera avec la rose qui est encore pus jolie !!!
Le bouquet de ces fleurs des champs était bien emballé avec la robe blanche, mais c’est allé ainsi : tu sais que j’ai reçu le paquet juste avant notre départ pour Semarang. Je n’avais eu le temps que de l’ouvrir, d’essayer la robe et de l’enfermer, laissant la boîte et les papiers ouverts sur la table. Le kebon les a rangés et quand je suis revenue, quelques jours après, un beau matin le kebon en ouvrant le buffet de la chambre à manger aperçoit un paquet qu’il avait rangé là, c’était mes fleurs qu’il avait encore trouvée parmi les papiers et qu’il avait mis de côté, mais à mon retour, il n’y avait pas pensé tout de suite. Voilà pourquoi je ne t’ai pas remerciée immédiatement pour ce ravissant bouquet. Vois-tu, des fleurs comme cela, ces petites choses sont justement très très chères ici, et pas toujours jolies, de sorte que je suis plus que contente que tu me les aies envoyées.  Je regrette que tu m’aies encore envoyé un second de ces bouquets, parce qu’ils ne doivent pas être trop bon marché non plus en Suisse.
Quand il y aura des liquidations, ou la période où Tanner (magasin de lingerie à Bienne, encore existant) donne un rabais de 25%, tu penseras à me racheter quelques un de ces sous-vêtements. Je t’enverrai l’argent un peu plus tard. Tu les donneras à Tante Engel pour prendre avec.
Et encore quelque chose que tu lui donneras mais je n’ose presque pas te l’écrire, parce que je t’entends jusqu’ici faire les hauts cris ! Voilà, il y avait une fois une Ge… qui s’est mariée aux Indes.
passoire à chnoepfli sur casserole 

 Quand elle faisait ses achats pour monter son ménage, sa mamali lui a conseillé de prendre quelque chose avec, mais la Ge a ri et n’a pas écouté. Depuis, la Ge… y a pensé très souvent avec beaucoup de regret et surtout elle reconnaît qu’elle avait vraiment été bête de ne pas assez suivre le bon conseil de sa Motherli. Le sujet de toute cette histoire, c’est….  Un chnoepflisieb !!! (passoire à chnoepfli ou spätzli, voir glossaire). J’ai essayé d’en faire un moi-même, mais les chnoepfli (trad. lit. petits boutons) ne sont pas si jolis et me semblent moins bons.  Je ne peux pas en acheter ici simplement pace que les Hollandais ne connaissent pas les chnoepflis, donc les magasins n’importent pas. Cela, je désire le recevoir comme un cadeau de toi, un cadeau tout spécial ! N’en achète pas  un trop grand stpl. Nous ne sommes que deux et mes casseroles ne sont pas si grandes qu’à la maison.
Sais-tu que ton petit panier à ouvrage ne me quitte pas, je l’emploie toujours et j’ai régulièrement un gros chni dedans. Je t’ai déjà envoyé des milliers de pensées reconnaissantes en l’employant.
Merci tellement pour ta bonne lettre 132. Je suis contente de savoir que vous allez tous bien, mais pourquoi est-ce que ta pression est de nouveau montée ? Il te faut veiller à ce que cela n’arrive pas ou du moins pas trop.
Maintenant je suis justement en train de contrôler tout mon linge, de faire des inventaires de chaque chose. J’ai bien ri à cause de la Chacal-Schnuure (gueule de chacal), oui, c’est juste cela. Mais la Visser n’a tout de même pas cette expression-là, non au contraire c’est plutôt une cuillère de miel sur un pot de saindoux, quelque chose de ce genre-là.  Quant à faire avec des gens half-half, (de race mixte) ce sera toujours le cas tant que je serai ici. Le pire c’est quand ces half-half sont blonds avec des yeux bleus et qu’on ne reconnaît à aucun signe extérieur le mélange de race, mais généralement ce sont des quarts. Il faut savoir remarquer à de petits détails, tels que les trous de nez par exemple, les oreilles des fois, les dents, ou d’autres détails insignifiants en apparence, mais cela trompe souvent car on ne sais jamais ce qu’un enfant pareil hérite de son père blanc, il n’y a pas de lois pour cela. Enfin ne t’en fais pas, je m’en tire assez bien, et surtout ne vas pas le chanter, que je déteste les half-half. Je ne l’ai jamais laissé voir à qui que ce soit, même pas à tante Engel. Au fond il faut se mettre au-dessus de toutes ces sympathies et antipathies, ce sont des gens aussi et ces enfants n’ont pas demandé à venir au monde ainsi, c’est la faute des pères, de sorte qu’on ne peut pas leur en vouloir, souvent ces half half sont plus malheureux qu’on ne pourrait le croire, parce qu’ils sentent eux-mêmes le contraste des deux races dont ils sont faits.
Nous venons de recevoir une carte des Engelhart du Japon. Ils en sont enchantés. Maintenant ils sont en Amérique. Le deux juin ils seront en Hollande. Voici l’adresse de leur fils, là où j’envoie aussi toutes mes lettres : Mr & Mrs J. Engelhart, c/o famille Dr. Mulder, Obrechtlaan 1, Busum. C’est tout près de Laren (où habite papa W).
Dis, j’ai tant de plaisir à mes souliers neufs, ils sont si jolis. Oh, je suis si bien habillée maintenant. A Tjilatjap, dimanche passé, j’ai acheté avec Wies, de la dentelle vert clair, bon marché naturellement, mais elle fait tout de même bon effet, et je vais m’en faire une petite robe mi-soir, une robe de dîner donc. J’ai aussi acheté de la soie rose, très lourde, de laquelle je me fais une petite robe tout simple, garnie avec de beaux boutons que Kitty m’avait envoyés. Ce soir Buby doit travailler, alors j’en profite pour me couper une autre robe en crêpe de chine imprimé, aussi une petite robe pour le matin avec une collerette. Si j’arrive à finir tout cela, je serai bien équipée, toutes les tiennes pour les bonnes occasions et toutes les miennes pour l’ordinaire.
Does et Wies viennent donc le 6 mai, et nous partirons vers le 20 mai ou plus tard. C’est probablement la seule lettre du mois de mai que tu vas recevoir, Mamms, et tu n’aurais pas l’ennui et tu ne m’en voudras pas ? Je crois que les flats ne sont pas encore prêts alors nous irons en pension pendant quelques temps. 
Aujourd’hui à midi, Buby rentre avec une mine sombre. Sa caisse ne joue pas, depuis hier matin, quand elle était encore bonne, il a encaissé environ Fl. 30'000.- tout en petite monnaie et billets de banque, et maintenant il lui manque Fl. 25.- Il est presque sûr qu’on le lui a volé, parce que les types au  bureau ont dû lui aider un moment, pendant la grande presse. C’est donc Fl. 25.- que nous devrons rembourser. C’est embêtant, moi qui suis déjà à court ce mois-ci. Toutes ces sorties se font sentir tout de même ! C’est la première fois depuis que je tiens mon ménage que je n’ai absolument plus d’argent et qu’il faut prendre sur nos économies pour payer les factures de fin de mois. J’ai un peu honte tout de même, et surtout ce mois-ci où nous aurons encore tant de dépenses inattendues. Il semble que je me suis relâchée un peu dans mes comptes, surtout dans mes dépenses, mais c’est une bonne expérience, cela ne m’arrivera plus.
J’ai lu votre annonce pour louer le Chalet dans le Journal du Jura, cela m’a tout de même donné un coup au coeur, mais voilà c’est la vie J’ai une fois lu dans le Journal du Jura qu’un Dr. Kocher avait donné une conférence sur le Pôle Nord, les Spitzbergen etc. Etait-ce Bibu ?

Voici une liste de ce que tante Engel t’apportera :
2 tapis ronds en dentelle écru, 1 nappe en coton blanc, brodée bleu avec 6 serviettes, 2 napperons carrés, soie vieux rose, broderie chinoise ancienne fine, 1 napperon soie bleue, broderie chinoise, motif fleurs, 5) 1 bout de soie bleue, broderie chinoise en or, motif ciseaux, vieux authentique, 6) 1 petite coupe en écaille avec bord argent ciselé (pour Tata), 7) 1 grand pendentif ovale, filigrane argent avec chaîne, 8) 1 pendentif filigrane ovale, argent, grandeur moyenne, 9) dito petit, 10) dito carré, argent, oxydé noir, 11) 1 broche dito, 12) 1 broche ciselée ovale oxydée, 13) 1 bracelet filigrane argent pour Flock, 14) 1 paire de boutons de manchette filigrane oxydée noire pour papa, 15) 3 poupées peintes. Ma montre 5 1/4 ” chromée à corne, Milex, ma 6 3/4 ” ronde, argent blanc avec brillants et saphirs, ma pendulette Eterna, à rhabiller et rendre à tante Engel avant son embarquement si possible.
Sauf les cadeaux pour Papa, Tata et Flock, tout le reste tu peux en faire ce que tu veux, choisis d’abord quelque chose pour toi et laisse les petits frères choisir, s’ils ont du plaisir, quelque chose pour eux. Ensuite tu m’écriras ce qui te reste et je te dirai comment et à qui il faut faire des cadeaux. Mais stpl. ne montre rien avant que tu aies choisi toi-même, et ensuite non plus avant que je t’aie écrit, car je veux donner un petit cadeau aux personnes suivantes : Lenderli, Amsy, Gétaz, Fanny, Giggerli, Susanne Schenk, Mottet etc.

J’arrive au bout de mon papier. C’était de nouveau une bonne papotte hein ? La prochaine de Batavia, je m’en réjouis bien, mais j’ai un peu peur aussi, car on aura beaucoup d’occasions de dépenser trop. Enfin, qui vivra verra, ne t’en fais jamais pour ton Mönschli, elle sait bien nager.





samedi 7 mai 2016




Keboemen

3 octobre 1935

Qu’allez-vous penser, je ne vous ai pas écrit mardi passé. J’espère que tu n‘auras pas été inquiète ? Voilà la cause. Dans ma dernière lettre je vous avais annoncé que les v.Tinteren allaient probablement venir passer le week-end ici. Ils sont venus et nous avons eu un bon temps, tout a bien marché, mais voilà que dimanche soir, Wies et moi avons décidé d’accompagner Does à Semarang, puisque Buby ne pouvait pas le faire. Nous sommes donc partis le lundi matin à 5 ½ heures, avec la petite. Nous étions à Semarang à 9 heures, après une course folle dans leur nouvelle voiture qui est merveilleuse. Does faisait toujours du 80 pendant que je croyais que nous roulions à un bon 50. Il peut prendre les virages avec du 65-70 grâce à un système de ressort spécial. Sitôt arrivés, nous avons pris une dagkamer, chambre de jour, à l’hôtel Jansen, dont les v.Tinteren connaissent le manager. Cela se fait beaucoup ici, de prendre une chambre de jour, environ de 9 heures à 18 heures. Ainsi arrivées, nous avons fait un brin de toilette, changé de robe (j’ai enfilé celle de Hedy en lin blanc) et avons filé en ville où nous sommes restées jusqu’à 13 heures à regarder les magasins, et faire des achats. Nous avons mangé à l’hôtel avec Does, qui pendant tout ce temps restait au garage près de sa voiture à réviser. Après le dîner nous avons été dormir comme à la maison et c’est ce qui a fait cette sortie si plaisante, de pouvoir passer une journée normale, sans se fatiguer plus que d’habitude. A 4 heures, après notre thé servi dans la chambre, nous avons été baigner, mettre une autre toilette (après-midi) et sommes encore sorties. A 19 heures nous quittions Semarang et étions à Keboemen à 10 heures moins le quart. Nous avons soupé et déballé tous nos achats. J’ai acheté une jeannette (planche à repasser), un Petroleum-Vergaser, un nouveau système de réchaud au pétrole, très économique. Si je fais  de bonnes expériences avec, j’en achèterai encore deux pour ne plus être obligée de cuire avec du charbon. Ce système se fait en grands fourneaux, mais je ne tiens pas à acheter un monstre pareil, et préfère acheter deux trois « feux » séparément. Enfin on verra. J’ai aussi cherché à remplacer mes verres à eau dont la douzaine n’est plus complète. Je les ai trouvés, mais ils arrivent seulement le 5 courant de Hollande, donc il me faudra attendre encore un peu avant de les avoir. Je les ai commandé et suis très contente. J’ai aussi voulu acheter des hängimatte ( ???), mais une fois à l’hôtel, je me suis aperçue que ce n’était pas les bonnes et je les ai retournées. Ils faisaient une sale binette là au magasin, alors je leur ai dit qu’ils n’avaient pas besoin de me rendre l’argent mais que j’achèterais quelque chose. A la fin je suis tombée sur un organdi très bon marché, rayé bleu et blanc, avec des petits points brodés. C’est assez gentil et me fera une petite robe charmante. J’ai encore acheté une cravate pour Buby, j’en cherchais une Tootal que je n’ai toutefois pas trouvée. Sans cela je n’ai rien acheté d’autre, avant de partir j’avais vite fait mon budget, et je n’y ai pas dérogé, alors que Wies s’est au moins fait dire 50 fois par son mari : gare à toi si tu achètes de nouveau un chapeau et un tas de choses inutiles. Aussi je la surveillais et quand elle s’arrêtait aux étalages de chapeaux et de colifichets, je la tirais vers autre chose. On a bien ri. Elle s’est acheté des souliers chez Bata qui est très estimé ici aux Indes parce qu’il a un magasin spécial de souliers et par conséquent un assez grand choix, tandis que les autres marques telles que Bally, Manfield etc, sont vendues dans des magasins de confection. Ces maisons tiennent bien un rayon de chaussures, mais cela va sans dire que le choix est restreint. La concurrence chinoise est d’ailleurs tellement grande. Ah, il me vient à l’idée, dans une de tes dernières lettres tu m’as demandée si ce serait bien de m’envoyer des souliers. D’un côté oui, et de l’autre non. J’aime toujours bien les Bally, mais c’est si risquant de m’en envoyer, vu que je ne puis pas essayer d’avance. D’autre part je puis très bien porter les souliers chinois qu’on se fait faire sur mensure ici. Wies ne peut pas les porter parce qu’elle est trop lourde mais à moi ils vont encore bien. A Tjilatjap se trouve un très bon cordonnier pour dames européennes. Je me suis déjà fait faire plusieurs paires. Je porte surtout les sandalettes si à la mode en été chez vous. Je les trouve pratiques et confortables, de plus, elles sont bon marché, une fois fichues, on les jette, car des Giulio il n’y en a pas ici ! Un chinois te copiera n’importe quel modèle de soulier. Donc il ne faut pas m’envoyer de souliers.

Nous n’avons pas d’autres nouvelles de John et de Jans, mais j’attends John pour ce week-end, on verra.
Les v.Tinteren sont repartis d’ici mardi matin, je n’ai donc pas eu le temps de te lancer une carte, si une carte, j’aurais pu le faire, mais je trouvais dommage pour tant de port, et j’espère que ton attente ne sera pas trop embêtante, puisque tu recevras cette lettre 3-4 jours après.
Par même courrier j’écris aussi au Jardin des Modes pour commander une douzaine de patrons de robes, manteau, costumes, jupes et blouses. Tous des modèles que j’ai choisis dans leurs collections. Je pourrai ainsi faire des robes vite et bien, car leur coupe doit être très bonne, et surtout très élégante. Cela ne me revient pas plus cher que si j’achetais des patrons anglais ici, ou des hollandais, ou encore des Ullstein. On peut changer plus souvent, parce que cela revient moins cher.
Le temps a changé ces derniers jours, Il y a toujours des vents formidablement salauds, et moi je le sens. Je n’ai pas été sans rhumatismes, ni sans maux de tête ces jours derniers. Tout le monde en souffre par ici. Oscar a de nouveau été enrhumé, il a travaillé ici à la maison parce que le bureau est aussi un nid à courant d’air. Visser est venu voir comment cela allait, et à cette occasion, je lui ai demandé si je pouvais faire faire une porte au passage du salon à la chambre à coucher, aussi pour arrêter les courants d’air. Je vous dis, notre maison est comme le Chalet en automne, le vent s’y engouffre et fait claquer toutes les portes Enfin, la mousson ouest réussira bientôt à s’imposer, alors on aura la saison des pluies, celle que j’aime le mieux. M. Engelhart craint que nous aurons de grosses inondations après cette longue sécheresse. On n’a plus vu de pluie depuis le mois de mai. Les E. sont partis ce matin en tournée avec Visser, d’abord à Djocja, ils coucheront à Kopeng et demain ils iront à Semarang.
Nous avons entendu hier soir le résultat des premières escarmouches en Abyssinie. C’est terrible de notre temps de recommencer un guerroyage pareil, pourvu que cela ne s’étende pas en Europe, c’est ma plus ardente prière.
Mes chers, je dois vous quitter, contentez-vous d’une lettre aussi courte, mais mon djongos s’est fait malade hier et aujourd’hui et je dois bien bouger pour le remplacer.



dimanche 17 avril 2016




Keboemen

2 juin 1935
A sa maman

C’est dimanche, et déjà le soir. Je n’ai rien écrit pendant toute la journée. Ce matin j’ai fait de l’ordre dans notre salon et cela m’a pris toute la matinée, ne l’ayant plus eu fait depuis au moins trois semaines. Cet après midi j’ai dormi et à 4 heures au lieu de jouer au tennis comme c’était notre intention, Oscar a eu la visite d’un chinois ou peut être d’un Indo, je n’en sais rien, car il est encore ici et je ne puis pas définir sa race. En tout cas, il est très poli et a du savoir vivre, tu devrais voir cela. Ma petite baboe n’est pas venue cet après midi, donnant comme excuse qu’elle est malade. Il est vrai que depuis quelques jours elle a eu un peu de toux, mais  il me semblait que ce n’était pas assez pour justifier son absence. Je m’attendais donc à devoir en chercher une autre car avec ces javanais on ne sait jamais à quoi l’on en est. J’ai envoyé le djongos demander quand elle comptait revenir, je voulais en avoir le cœur net et pouvoir en chercher une autre tout de suite. Elle a répondu qu’elle reviendrait demain matin. Heureusement, car cela m’aurait diablement embêtée de devoir recommencer avec une autre, surtout maintenant juste avant notre départ (juillet à Soerabaya 2 semaines).
Merci, merci de tout cœur pour ta bonne lettre 88. J’en ai eu un plaisir fou, car elle était plus satisfaisante que les dernières. Je ne sais pas pourquoi c’est peut être que tu étais un peu moins fatiguée, ou la distraction que t’a apporté la visite des Stern. Tu as de nouveau eu un bout de monde, de grand souffle du dehors, c’est toujours quelque chose qui rend élastique, qui donne du Schwung. Ah oui, tu as raison il n’y a rien de tel que ces changements là, pour interrompre la monotonie des jours, de la vie quotidienne.
Avant tout, merci, merci pour le deuxième soulier que j’ai donc reçu en bon état, avec un bas clair dans chacun d’eux. Ils me vont comme un gant. J’ai également reçu les paires de bas que tu mentionnes dans ta lettre. J’ai maintenant 2 paires de bas beiges, des chers, et deux paires de clairs, qui me rendent grand service aussi. Si tu peux m’en acheter encore une paire de gris clairs. Mais achète les seulement si tu as l’occasion d’en trouver des bon marché, car je ne veux pas que tu m’en achètes des chers. Dis-moi aussi à quel prix reviennent les deux robes, le prix des bas et celui des souliers.  Bien que je puisse pas encore te donner l’argent, j’aimerais tout de même savoir le prix des choses que tu m’envoies, pour comparer avec ce qui se vend ici. Tu comprends si je puis acheter bon marché ici, je ne vais pas le faire venir de Suisse. N’oublie pas de me répondre sur ces questions stpl.
Merci mille fois pour les belles robes. Oh, je me réjouis tant de les avoir, merci mille fois. Oui je suis contente que tu aies retiré la commande de cette toilette kimono. Ce genre est bien joli, il me va aussi très bien, mais pfui, c’est si désagréable à porter. Te rappelles-tu ma belle robe beige, ce que j’ai souvent juré à cause des manches qui ne me permettaient aucune liberté de mouvement.

Oui tu profiteras de Sutz. Pourvu que cela aille bien avec ces gens. Et surtout, pourvu que tu ne te laisses pas aller à blaguer de nouveau et à te laisser marcher dessus comme cela t’est sûrement aussi arrivé de le faire avec les Brero. Qu’est-ce que les Haury (Tata St Gall) ont dit de ce nouvel état de choses ? J’aurais voulu voir leur binette quand ils ont entendu la nouvelle.
Non, sur cette belle photo de St Gall, tu n’as pas vieilli du tout et j’espère de tout cœur qu’elle corresponde à la vérité et que le photographe n’a pas trop retouché ! C’est sûr que tu es la plus belle, nous l’avons aussi pensé immédiatement, et tout le monde le trouve.


Oui, je comprends que Hedy te fasse ses confidences, écoute-les toujours mais sois prudente avec ce que tu dis. Oui, je sais, Hedy est toujours absente quand on lui parle, et si tu ne trouves plus d’occasion de parler de ce mannequin, ne le fais pas, je ne veux pas que tu sois embêtée par mes mille et un désirs.
Avez-vous peut être eu des nouvelles de papa Woldringh ? il y a déjà 5 semaines que nous n’avons plus reçu de lettre ni le plus petit signe de vie, et bien qu’il nous avait averti qu’il n’écrirait pas pour quelque temps, nous commençons de nous inquiéter.
Quant à Lölö (Louis), je crois qu’il est définitivement sorti du nid maintenant. Je souhaite de tout mon cœur qu’il aille bien, qu’il réussisse, aussi pour papa. Qu’il soit déjà franc maçon m’a d’abord choquée un peu. Il est encore si jeune ! Mais Buby a plutôt trouvé que Lölö avait bien fait. Buby dit qu’il le deviendra probablement aussi un jour, quand l’occasion se présentera. Oh, oui, je peux me représenter que tu ne veuilles rien dire à St Gall. Bon sang, cela soulèverait des remarques !
Je pense que tu as lu la lettre que Charlot m’a écrite, puisque c’est toi qui l’a envoyée. J’ai dû rire il les critique un peu, et au bas de la lettre, la Tata aussi écrit des salutations !!! Je me demande si elle a lu la lettre ?
Lundi soir.
Hier soir nous sommes allés nous coucher parce que j’avais tellement sommeil et aujourd’hui, j’ai voulu me mettre à écrire toute la journée, sans jamais y arriver. C’est le commencement du mois, les fournisseurs venaient à tout bout de champs avec leurs factures. Ma caisse ne joue pas, il me manque Fl. 1.14, mais j’ai tout de même fait un bénéfice de Fl. 11.-, ce dont nous sommes bien contents. Ce mois nous avons eu Fl. 55.- de coprah geld. Nous les avons immédiatement mis sur le carnet. Visser l’a vu dans les livres, il paraît qu’il est toujours étonné de ce que nous puissions encore épargner. Il me vient à l’idée, si le franc tombe, abandonne l’étalon or, il faudrait être prudent avec les quelques sous qui restent encore. Il faut que Papali soit malin. S’il y aura des avantages d’acheter des marchandises, tu pourras m’acheter quelques chemises et pantalons ainsi que des culottes en tricot de coton. C’est quelque chose que je pourrai toujours employer. C’est par ta lettre que j’ai appris cette nouvelle. Oscar l’avait lue il y a quelques jours dans un article de journal, mais n’y avait pas attaché beaucoup d’importance. C’est seulement ce soir, en recevant une lettre d’Elout où celui-ci dit vouloir spéculer sur le Florin, que la chose a pris plus d’importance à nos yeux. Oui, où allons-nous. Moi je ne lis jamais de journaux, sauf le Journal du Jura pour les nouvelles de Bienne, mais je ne jette jamais un coup d’œil sur la politique.
Je ne t’écris pas plus long cette fois, je vais envoyer la lettre de famille à St Gall, d’où tu pourras lire d’autres nouvelles encore.