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dimanche 16 avril 2017


Batoe

27 juin 1939
1ère partie

A sa maman,
Cette fois je vais faire une bonne causette avec toi. Il est 8 ½ heures du matin, je suis installée sur la belle terrasse, avec vue sur les montagnes, les champs de riz au premier plan et la route qui monte depuis le village. C’est un matin magnifique, ciel bleu, soleil et quelques nuages comme des plumes roses, desquels surgit la pointe d’un volcan lointain. Et l’air, l’air pur et frais, c’est délicieux. La Oma est allée à Malang chez le dentiste. Elle avait mis un petit chapeau de feutre noir, tel que tu les portais il y a quelques années, et une robe noire avec de petites fleurs blanches, j’ai été frappée comme elle te ressemblait. Elle a aussi les cheveux tout blancs. Je suis si contente d’être ici, ces deux vieux m’aiment beaucoup et me gâtent comme ils peuvent. Des fois je dois bien rire, car chacun veut être le plus gentil avec moi. J’ai fait cadeau à la Oma des souliers de satin noirs de Fanny j’espère que tu n’en sera pas fâchée, mais vois-tu moi, je ne pouvais pas les porter, même à la maison, car il faut toujours s’attendre à avoir des visites, et alors je n’aime pas me montrer ainsi avec de si grands pieds. Du reste ils faisaient trop vieux pour moi. Je porte les blancs. La Oma a beaucoup de peine à trouver des souliers, car elle a quelque chose aux pieds, ainsi elle était très contente de les recevoir, car ils sont bien coupés, et mous, et avec ses robes longues la forme du soulier n’a pas autant à dire qu’avec moi, et elle a eu du plaisir. Elle m’a donné un vieux drap en pur lin, encore du trousseau de sa mère pour en faire une nappe. Tu sais, ici au ménage c’est moi qui règle tout, on ne mange que ce que j’aime, je suis Hans oben im Dorf pour tout, comme à la maison quand tout tournait autour de moi. Tu peux bien t’imaginer comme je suis gâtée ! Et quand Boili vient la fête est double !
Le Boili, ça c’est une autre histoire ! Je voulais donc venir ici pour le premier juin déjà, mais toujours on trouvait une excuse. D’abord on est tombé malade, un refroidissement pour lequel je l’ai gardé au lit pendant 3 jours, et je l’ai gâté tant soit plus. J’ai fait de bons petits dîners, et j’ai choyé et bichonné justement parce que je me disais qu’il serait seul pendant tout un mois. Quand il allait mieux j’ai donc décidé de monter à Batoe à la fin de la semaine, mais voilà que monsieur est venu me dire que Mogendorff et lui avaient l’intention de faire l’ascension du Kloet ! 
excursion au volcan Kloet

Il savait bien qu’alors je resterais pour la faire aussi, cette excursion. Bon, je suis restée et alors enfin le lundi il m’a conduit ici, où nous avons encore dîné ensemble et puis il a continué de faire sa tournée. C’était convenu qu’il reviendrait pour le weekend, mais le jeudi soir, voilà un Boili qui s’amène pour embrasser sa Ge… Il a couché ici et est reparti le vendredi matin, pour retourner le samedi soir. Il est resté jusqu’au lundi matin. Pendant la semaine, il a repris froid et voilà que vendredi dernier Boili était de nouveau ici. C’est vrai qu’il n’en peut plus, il est absolument à bout, et le plus petit coup de froid lui amène un gros rhume ou une légère bronchite. Bref, je l’ai bien soigné et dorloté, car c’est surtout cela qui lui manquait à ce Boili, sa girl. Et tu sais Mamms, il n’a pas encore appris me flatter beaucoup, jamais de compliments ou quoi que ce soit, seulement quand on croit que je ne regarde pas, alors on me dévore des yeux ! Je te dis c’est un grand Boili baby. C’est naturellement seulement à toi que je raconte ces choses, car ici je ne fais jamais les semblants que je m’aperçois de quoi que ce soit.
Je vais rester ici jusqu’au 12 juillet environ, car le 15 la Oma reçoit des visites, une famille qui vient passer les vacances des enfants ici. Après le mois de juillet, je pourrai de nouveau y venir quand je voudrai, car ils me disent tous les jours que Boili et moi nous pouvons toujours venir, que nous serons toujours les bienvenus. Je suis si contente, car ici je suis mieux que dans le meilleur des hôtels, car tout ce que j’aime je le fais faire par la koki. J’achète des tomates jusqu’à 100 et retour, et je bois le jus ainsi que du jus d’orange, enfin toutes ces choses saines et fortifiantes, que je ne pourrais pas demander dans un hôtel. Ou alors cela reviendrait si cher que je ne pourrais pas me le payer. Et le plus beau, c’est que Boili puisse aussi en profiter. C’est si beau d’être ici les deux ensemble !
Tu sais, j’avoue que moi aussi j’en suis bien amoureuse de mon Boili, bon sang, j’ai toutes les peines à ne pas trop le laisser voir, car… on ne se dit pas tout. Mais à tout prendre, je trouve encore cette 6ème année de mon mariage la plus belle et heureuse malgré tous les embêtements que nous avons eus et que nous aurons probablement encore, mais tout cela ne compte pas, il n’y a qu’entre Boili et moi où cela compte.
Batoe (Batu)
Après les premiers jours de vacances ici, je sens comme je reprends des forces et tu devrais voir quelle bonne mine je commence à avoir, cela me rajeunit de bien des années. Je suis si contente que j’aie maintenant cette occasion de reprendre des forces, cela me dispense de faire une nouvelle cure d’injections de Leberextrakt et, ces piqûres qui m’ont fait des ennuis l’année passée. Je préfère ce séjour à la montagne c’est plus naturel et puis, cela ne me revient pas cher ici, on vit très simplement, les choses les meilleurs marché sont les légumes et les fruits, juste ce qu’il me faut pour mon régime. Tu devrais voir les saladiers de fraises que nous bouffons, c’est formidable et quand Boili vient je fais chercher de la crème pour lui, ce que moi je n’ose pas manger, c’est trop gras. Mais je me paye du bon beurre de Hollande, donc pas du beurre en boîte mais du frais et comme ils ont du très bon pain ici, tu devrais voir les Schnitteli que je bouffe. Tout est meilleur ici à cause du grand air. Enfin, tu vois que je suis aussi bien qu’on peut l’être et j’en profite.

Merci pour les belles photos du lac. Oui, notre lac est et reste  très beau, et je me réjouis bien de le voir. Toutefois je n’ai pas l’ennui, non, moi aussi je saurai attendre patiemment de pouvoir jouir du Chalet. C’est  Boili qui en jouira, même plus que d’aller à Bruxelles chez son père. Il dit toujours, ce qu’il va s’en ficher une bosse, paresser et dormir et jouir du Chalet. Et je le lui accorde de tout mon coeur. En voilà aussi un qui se promènera en miston tout le temps, je le vois déjà se chercher un joli petit coin et il passera ses journées à lire à lire et à faire des photos. Si nous n’avons pas de place au Chalet, eh bien, on mettra les garçons au weekend huusli, (petite maison sur la rive du lac à 100 m du chalet)  mais moi je veux rester au Chalet même et le matin pouvoir me promener au jardin en pyjama. Si seulement il n’y aura pas trop de visite, surtout de ces invasions Racine, avec cette vieille guinche on n’est presque pas sûre de sa vie. Lui, le vieux passe encore, je l’aimais bien lorsque j’étais encore au bureau, les filles je ne les connais pas assez, mais s’il faut encore supporter une de ces hystériques et surtout qu’on ne peut pas la ficher à la porte quand elle vient ! ouf ! Enfin, je ne me fais pas encore de soucis pour cela maintenant, ce sera déjà assez tôt quand on y sera, et s’il n’y a pas de solution, alors nous irons bien dans le weekend huusli, pour avoir la paix au moins pendant ce congé, car ici nous devons aussi en supporter de pareilles, de femmes. Mon Boili, je vais le gâter et le dorloter de toutes les manières une fois qu’on sera en congé car il le mérite bien et il faut qu’il reprenne une grande quantité de forces, il en a tellement besoin. Pour le moment, c’est son état d’épuisement qui me donne le plus de soucis. Quand je serai de retour à Kediri, je vais demander au docteur si Boili ne peut pas avoir quelques une de ces injections pour le remonter un peu, car c’est fou le travail qu’il doit fournir, et surtout encore dans ce climat.
Tu me demandes si Mr. Dunlop n’est pas le parrain de Boili ? Non, son parrain c’est l’oncle Hepner. Mr. Dunlop est seulement l’ami de papa W. et le directeur actuel de la Banque.
Comment est-ce que Nögg  (son frère Louis) fume des cigares ? Des cigarettes, passe encore, mais des cigares !!! Je ne peux pas me le représenter. Et la prochaine fois qu’il en fumera un, tu le photographieras. Oui, « vient vieux », comme dit le Padre ! Mes petits frères qui fument des cigares ! Depuis que Boili ne fume plus, je n’ai plus touché une cigarette non plus, quoique ce n’est pas l’envie qui m’en manque, mais je ne trouve pas correct de fumer sous son nez quand lui fait l’effort de s’en abstenir.
Les premiers jours que j’étais ici, il y avait donc encore ce Hoekman (voir who is who). Maintenant il est parti, il a reçu son congé et de très belles conditions, voyage en Europe payé et bien des mois de salaire, et il ne semblait même pas trop content, le muffle. Il va s’embarquer demain ou alors la semaine prochaine s’il n’a pas de place sur ce bateau. Nous l’avons vu partir sans regrets ici, en ce moment il loge dans mon pavillon à Kediri, vu qu’il n’a plus de meubles et que les Mogendorff n’ont pas de chambre de visite non plus. Je suis bien contente de ne pas être à Kediri en ce moment, ainsi je n’ai pas à lui offrir un dîner d’adieu comme c’est la coutume ici quand quelqu’un part en Europe.
Je suis bien contente que ce Oxford (Groupe d’Oxford = Réarmement moral, Caux) te donne encore toujours satisfaction quoique je puisse bien me représenter que tout ne soit pas toujours comme cela devrait, tel que ces femmes qui ne s’entendent pas entre elles. Vois-tu c’est partout ainsi, les hommes sont avant tout humains, malgré toutes les belles théories.


mercredi 12 avril 2017




Batoe

22 juin 1939

A sa maman
Je t’ai laissée bien longtemps sans nouvelles, j’espère que tu ne te fais pas de soucis.
Comme tu vois, je suis enfin venue ici à Batoe, chez les grands-parents van Gelder, parents de Wies van Tinteren. Oscar m’a amenée ici le 12 juin et je m’y plais beaucoup. J’ai une très gentille chambre, et ma koki fait la cuisine, ainsi la Oma n’a pas trop de travail. Car moi je ne travaille pas du tout, je reste couchée dehors sur la terrasse au soleil ou je fais de grandes promenades avec Hoekman (voir lettres précédentes). Le soir je vais déjà me coucher à 8 heures car j’ai toujours sommeil à cause du grand air. Enfin, je me paye des vacantes épatantes et le Opa et Oma me gâtent terriblement. Ils ne savent pas ce qu’ils peuvent faire et inventer pour me faire plaisir. Le soir, la Oma vient vers moi quand je me déshabille et alors on blague et quand je suis prête, elle regarde s’il n’y a pas de moustiques dans la chambre et elle éteint la lumière pour moi, comme la Rötteli le faisait dans le bon vieux temps qui reviendra aussi de nouveau.

en route pour Batoe

A Kediri j’ai tout laissé en ordre et j’ai confié le bien être de Boili aux soins du djongos, qui, je crois, est assez bon. Je suis arrivée ici le lundi matin et Oscar m’a tout de suite quittée pour continuer sa tournée. Le jeudi soir j’étais en train de me promener un peu avec la Oma, voilà que Boili s’amène, en revenant de tournée !!! Et il avait bien du plaisir à revoir sa Ge !!! Il est reparti le vendredi matin pour Kediri et le samedi soir il était de retour ici pour le weekend. Nous avons passé un beau dimanche tranquille et je suis si contente que Boili puisse de temps en temps venir se reposer ici, car Kediri n’est qu’à 90 km.
Ce soir Boili devait venir aussi, mais il n’arrive pas et je ne sais pas s’il viendra encore. Aujourd’hui Hoekman a été appelé à Soerabaya où on lui communiquera la décision de la Mexolie, s’il peut rester ou si on lui dédit. Oscar voulait aussi être à Soerabaya aujourd’hui pour rencontrer Mr. van Mastwyk, alors je pense qu’il est maintenant ensemble avec Hoekman, à le consoler et le remonter, car j’admets que ce dernier a reçu sa dédite. Enfin, je serai bien contente que toute cette affaire soit passée je commence à en avoir plein le dos. Ce Hoekman est un terrible égoïste, il accepte et attend tout des gens qui l’entourent, sans jamais penser à se plier lui-même ou à faire plaisir ou quoi que ce soit pour rendre service. Quand je suis arrivée ici, la Oma ne pouvait plus se retenir de pleurer de colère à cause de ce cochon. Tu sais qu’il vit ici pour rien c’est par amitié que les van Tinteren lui donnent l’hospitalité, alors il se conduit en vrai cochon, je ne peux pas te raconter en détail, mais suffit qu’il n’observe pas même la plus simple politesse de cœur. En ce moment même j’enrage quand je pense que Boili se donne de la peine et reste peut être à Soerabaya pour l’aider au lieu de venir se reposer ici. Enfin, qui vivra verra.
Les premiers jours que j’étais ici j’ai mangé trop de salade et de fruits et j’ai eu des crampes. Il y a de la salade et des légumes merveilleux ici et presque pour rien. J’en mangeais 3 fois par jour, je n’en voyais jamais assez ! et voilà j’en tire les conséquences. Mes intestins ne sont pas encore remis, c’est toujours long. Un ami de Does van Tinteren, qui est docteur ici, est venu hier soir, et m’a examinée, et demain je vais chez lui avec un petit « cadeau » qu’il va étudier au microscope. C’est un chic type ce docteur, il est aussi noir que du cirage, mais il doit avoir un caractère et un cœur d’or, en tous cas il m’a tout de suite été très sympathique. Il paraît qu’il est très câlé et je suis contente s’il veut s’occuper de moi, car le docteur de Kediri ne m’inspire aucune confiance. Demain matin, Oma et moi irons à Malang, une assez grande ville à une demi-heure de Batoe. Ce docteur Maryen, dr. militaire, n’a pas de cabinet privé.
Mamms, si tu savais comme tous tes figaröttli, tes jumpers etc me font plaisir et me rendent service ! Depuis 10 jours que je suis ici, je j’ai plus mis de robe, seulement toujours mes pantalons et tous les jumpers. Je suis contente d’en avoir tant, ainsi je peux changer et toujours être jolie !!! En ce moment j’ai mis le bleu marin tu sais, celui que tu m’avais tricoté pour aller avec mon costume bleu. Il est encore toujours très joli et je le préfère. La petite blouse bleue, je la porte avec le costume de sport en lin, tu sais, la petite blouse tricotée, bleu-ciel. La beige avec les boutons rouges aussi est très jolie et me rend service, je la porte au grand soleil, car elle ne passe pas. Les premiers jours j’ai eu très froid ici, maintenant j’y suis déjà habituée et tu devrais voir comme j’ai bonne mine.



A 3 km de la maison ici, il y a un hôtel avec piscine, quelque chose de splendide ! Il est bâti dans le style d’une « blockhütte », tout en troncs d’arbres bruns foncés et l’intérieur est d’un beau style rustique avec des fenêtres immenses d’où l’on a une vue merveilleuse sur la vallée. Tout ce bâtiment est entouré de sapins et de cyprès, c’est un immense parc dans lequel se cachent de ravissants chalets qu’on peut louer meublés. Un peu plus loin se trouve la piscine, tout ce qu’il y a de plus moderne, les tennis, le tout entouré ou plutôt placé dans un très beau jardin de roches d’où l’eau tombe de rocher en rocher. C’est au trois quart naturel et l’architecte a su en tirer un parti merveilleux. C’est immense, immense. Si jamais la princesse Juliana rend visite aux Indes, elle ira loger là aussi. Et les fleurs, les fleurs qu’il y a là, c’est fantastique !
Nous venons de recevoir une lettre de papa W. Eddy et Ans sont maintenant établis à La Haye où Eddy a repris la pratique d’un spécialiste. Ans attend un bébé.
Maintenant que je suis ici je veux tâcher de répondre aux garçons, mais c’est fou, moins je suis occupée, plus le temps passe vite.
Je resterai ici jusqu’au 12 juillet, car après la Oma aura d’autres visites pour les grandes vacances, mais après, elle a déjà dit que nous pourrons venir pour chaque weekend, sans même nous annoncer. J’en suis bien contente, car c’est moyen de faire sortir Boili de ses soucis d’affaires.
La Mily part d’ici le 31 juillet. C’est une sale vache, elle est tellement jalouse de mon amitié pour les Boese (amis français qui habitaient Bandoeng, voir who is who), que dans sa dernière lettre elle ne peut pas se retenir de me lancer un fion. Je lui ai répondu ce matin, très gentiment mais froid. Maintenant, pour le coup, qu’elle aille se faire f…
Alors vous avez tous du plaisir à l’Exposition (Landi, exposition nationale, Zurich 1939). Vous avez raison, profitez-en. Elle doit vraiment être très jolie, superbe, je regrette de ne pas la voir, mais tant pis, j’en verrai une autre une fois ou l’autre.
Je ne vous en écris pas trop long aujourd’hui, car j’aimerais que cette lettre parte par le courrier, afin que vous n‘attendiez pas trop longtemps de mes nouvelles. J’y joins quelques photos que nous avons faites le samedi avant mon départ pour ici, j’avais invité la famille Fraay pour manger du Sukiyaki, à la japonaise ! Le dimanche, le lendemain donc, nous avons escaladé un volcan dans le cratère duquel s’est formé un petit lac. Arrivés au haut nous avons eu la pluie, mais j’en ai joui tout de même, car nous étions dans la haute montagne, et c’était très pittoresque.
Je vais répondre à ta lettre 209, elle était délicieusement longue, un de ces prochains jours. Ce climat sain et frais me rend immédiatement toute mon énergie et mes forces ici, aussi je vais y venir souvent et ne plus attendre d’être malade avant.
Voilà, mes chers, j’ai rêvé de vous tous la nuit passée, mais je ne me rappelle plus au juste, seulement que vous ne finissiez pas d’encombrer ma voor-galery d’autos de toutes sortes, des Fiat, des Canardes etc. Un bon baiser. Profitez du Chalet, il doit être beau en ce moment. C’était hier le plus long jour de l’année… votre Ge….





mardi 4 avril 2017



Kediri

22 mai 1939

A  sa maman
Encore vite un petit mot pour toi, rien qu’entre nous deux ! Merci donc pour la 208, à laquelle je vais vite répondre. Je pense que tu es en plein déménagement (pour aller à Sutz pour l’été) et j’ai bien peur que tu ne t’en fasses de nouveau trop, que tu te fatigues. Gare à toi ! Tu feras attention, hein ?
déménagement à Sutz

 Vois-tu, il faut te dire que chaque fois que tu fais une bêtise, tu te diminues une chance de venir ici. Et j’aimerais tant que tu y viennes. C’est si beau ici et chaque fois que nous jouissons d’un beau coin de nature ou de n’importe quoi, on se dit déjà ah, quand la Rötteli verra cela ! On rit déjà souvent, Boili et moi.
Je suis contente que je puisse enfin t’envoyer  des photos, cette fois-ci tu en auras ! Ne demande pas ce que cela coûte !!! C’est fou !  Mais Boili en a un tel plaisir, il prend l’appareil avec lui en tournée et photographie tout ce qu’il voit d’intéressant et à la maison c’est la Ge… sous toutes ses faces ! Avec notre grand appareil cela nous revenait très cher de faire des photos, avec  celui-ci ce sera plus pratique, seulement l’appareil lui-même coûte très cher. Longtemps, je n’ai pas voulu, mais après tout Boili travaille tant qu’il a bien le droit d’avoir un plaisir. Plus jamais il ne va au club, car le soir quand il rentre il est trop fatigué et après tout c’est une économie aussi de ce côté là, et last but not least, nous arrivons enfin à faire plaisir à notre Rötteli.
Laisse les garçons seulement se moquer de tes stämpere (longues lettres), pourvu que moi je les aime, c’est tout ce qu’il faut, hein ?
Je t’envoie aujourd’hui un petit mandat postal, mais je ne peux pas t’envoyer beaucoup à cause du photographe, mais c’est tout de même un acompte pour tout ce que tu m’as envoyé sur ma demande, le reste viendra plus tard quand nous serons de nouveau mieux à flots !
Car j’ai bien de nouveau un désir. Ce serait des souliers bruns, toilette. Quelque chose de joli, donc pas genre sport, mais habillé. A Bandoeng je m’étais fait arranger le chapeau, il est très chic maintenant avec un immense nœud en velours brun et j’aimerais avoir des souliers Bally qui vont avec. Tu peux les prendre en peau de suède ou n’importe quoi, pourvu que ce soit un joli soulier habillé. Une de des robes de Max avec les rubans oranges tu te rappelles ? je l’ai complètement défaite, car elle ne m’est jamais bien allée et je veux en faire une petite toilette que je puisse porter pour aller en visite avec le grand chapeau et les souliers bruns, quand je les aurai ! Ces bruns-rouges que tu m’avais envoyés sont encore toujours jolis, mais le genre sport ne s’accorde pas avec mon grand chapeau plat.
Tu vois sur les photos mon costume sport, n’est-ce pas qu’il me va bien et comme la jaquette a conservé sa coupe malgré que je l’ai eue entièrement défaite et recoupée ? J’en suis fière, et j’étais jolie le jour de l’Ascension quand nous sommes partis tous les deux, Boili et moi.
Oui, je vois que vous avez encore toujours de ces dîners gais, comme dans le temps. J’en suis contente pour toi et vous tous, et je me réjouis quand je pourrai aussi en faire partie. Oui, nous deux on rigolera bien des fois.
Comment est-ce que tu te coiffes les cheveux longs, Rötteli mia, tu ne m’as jamais écrit que tu les portais longs maintenant. Moi aussi je les porte assez longs, mes cheveux, mais je me coiffe toujours d’une manière différentes selon mes robes.
Quant à cette soie de Banely, tu pourrais très bien me l’envoyer, car je ne paie pas de douane quand le paquet n’est pas trop grand. Il faudrait m’envoyer qu’un morceau à la fois, ou la rose, ou la bleue. Je t’ai déjà dit que je voudrais en faire une jupe froufrou pour porter sous une robe de taffetas noire, que je suis en train de me couper. Enfin, fais comme tu le juges le mieux.
Si tu es de nouveau en bons termes avec Irma Hadorn, ne pourrais-tu pas acheter de la broderie de St Gall par son entremise, chez Hélène Bötschi ? J’ai tant aimé ma robe jaune, celle que tu m’avais envoyée en son temps, elle vit encore et j’en ai grand soin, car partout j’ai beaucoup de succès avec. J’aimerais beaucoup avoir un bout de broderie blanche pour faire un col et des manchettes etc. Toutefois il ne faut pas que cela t’ennuie, si tu ne peux pas très bien demander à Irma ou à madame Hadorn, alors ne le fais pas. Je peux aussi l’acheter ici mais cela me coûte Frs. 9.- le mètre. Si c’était le même prix en Suisse, alors naturellement ne m’envoie rien, mais réponds-moi là-dessus stpl. Comment cela va-t-il entre Irma et Burri ? Est-ce que le mariage se raccommode un peu ou est-ce qu’ils s’éloignent toujours plus l’un de l’autre ?
Quand à un second costume de sport, ce n’est pas nécessaire j’en ai assez au mien pour le moment.
Réponds à ma lettre au sujet de la Mily. C’est sûr qu’elle est S.O.S.  ( ???) au plus haut degré, mais elle n’est pas assez jolie pour attirer les garçons et d’ailleurs elle se conduit tellement bêtement qu’un homme se moque tout de suite d’elle. J’attends ta réponse avant de lui écrire.
Il y a longtemps que j’avais deviné que l’amitié de Ebetina (Sossich, Rome) pour les garçons n’était rien moins que celle d’une sœur, seulement je ne voulais pas te faire de la peine en t’ouvrant les yeux. Déjà avant que vous partiez pour l’Italie, je le savais, et sur les photos de Rome c’est très bien visible, car beaucoup de gens qui les ont vues ici m’ont demandé si c’était la bonne-amie de Charlot. Dis-moi l’âge de Mlle Christen stpl. Je ne sais pas encore trop bien que penser avant que je ne sache son âge. S’il y a quelque chose entre ces deux, eh bien, ne t’en fais pas, tes garçons ne peuvent pas toujours rester sage et je suis d’avis qu’il vaut mieux qu’ils connaissent un peu la femme avant de se marier pour autant que cela ne les gâte pas trop. Et depuis cette affaire avec Hoekman (voir who is who), je pense toujours mieux vaut courir après des femmes que comme lui, après des hommes. Vois-tu avec les garçons maintenant il faut les laisser aller sans plus te faire du souci. Vous, toi et Padre, n’y pouvez plus rien maintenant. Vous avez fait votre possible plus que votre devoir même, et maintenant soyez sereins. Acceptez ce que les garçons vous donnent de leur vie privée, mais n’en demandez pas plus. Ils sont des hommes libres maintenant avant d’être vos enfants. Tu me comprends ? J’espère que je ne te blesse pas en t’écrivant ainsi ?
J’ai donc bien reçu les petites chemises blanches que tu m’avais envoyées en sont temps. Et j’ai encore reçu une merveilleuse combinaison rose avec des dentelles, sûrement quelque chose que Banely a reçu à St Gall. Je la trouve une merveilleuse pièce de lingerie, mais je ne vais pas la porter ainsi, je vais l’employer pour garnir des pyjamas en crème de chine rose pour lesquels j’ai déjà acheté la soie.
Oui, il y a longtemps que je veux transformer la toilette de tulle en un cape du soir, mais je n’y arrive jamais. Tu sais, je sais assez bien coudre maintenant, mais c’est le temps qui me manque, car je fais attention à ma santé d’abord. Tous les matins je vais baigner à la piscine ce qui me fait beaucoup de bien, et le soir quand Buby rentre, je ne vais pas m’enfermer dans ma chambre de travail, mais je reste avec lui. Tu sais, coudre ses robes soi-même prend beaucoup de temps et je comprends maintenant les femmes Osterwalder qui ne sortaient jamais. Madame Fraay ici est aussi un peu comme cela, mais moi je fais attention, car la vie a encore d’autres intérêts. Je suis sûre que tu es de mon avis.
J’ai maintenant fait teindre ma robe de noce en noir, cela me donne encore une belle toilette pratique que je porte avec un petit boléro en valenciennes blanches que j’avais acheté à Paris en son temps. Je ne pouvais plus porter ma toilette blanche comme elle était, car la soie était pleine de taches faites par le climat. Les épaulettes en fleurs je les garde, je pourrai toujours les utiliser pour une chose ou l’autre. J’ai aussi des plans grandioses pour le lamé que Banely m’a envoyé, mais cela je t’en parlerai quand je serai en train de le faire.
Hier dimanche matin j’ai été faire une belle promenade avec les Mogendorff et nos chiens. Boili n’est pas venu, car il voulait dormir et après quand il m’a entendu raconter comme cela avait été beau, il a été vexé qu’il ne soit pas venu avec nous. Cela tient toujours encore dur avec lui, pour qu’il vienne promener, il trouve toujours des excuses, alors moi je n’insiste pas, je ne fais pas la bringue, mais je pars seule, et après, cela l’embête. C’est tout à fait comme quand j’étais encore gosse, que je ne voulais jamais venir promener, tu te rappelles ? Alors quand tu partais seule sans m’obliger à venir avec, je restais à la maison et j’avais les bleus et des regrets. Eh bien, j’adopte le même système avec Boili !!!
C’est autrement avec la Lismete (Veronika Mogendorff) !!!  Celle-là est bien en train de mettre les pantalons et j’ai vraiment pitié de lui. Des fois elle m’énerve que je ne peux plus la voir. Surtout quand nous sommes ensemble en société, j’ai le sentiment d’avoir un emplâtre qui traîne après moi. Elle vient aussi fourrer son nez partout, et quand on chuchote quelque chose elle dit tout haut : hé ? Elle est aussi terriblement égoïste et son mari doit passer par où elle veut, nom d’une pipe, et parce qu’elle attend un baby, il cède en tout, sans se douter quel avenir il se prépare, le pauvre. En voilà une qui ne sait pas tenir sa place non plus pour un peu elle commanderait à Boili ! Tu peux penser comme il la trouve sympathique !!! C’est trop long à écrire mais voilà un sujet sur lequel nous pourrions beinle (commérages) des heures et des heures ! Gare quand on sera une fois ensemble !
Voilà, j’en étais ici de ma lettre quand madame Fraay est venue me chercher pour aller baigner, ou plutôt non, elle est venue chez moi un peu et c’est moi qui l’ai entraînée à la piscine. Il a fait bon, mais maintenant j’ai faim et sommeil. Je reste toujours qu’une demi-heure dans l’eau, au maximum le plus souvent ce n’est que 20 minutes, alors je nage tout le temps et j’ai déjà fait beaucoup de progrès. Mes costumes de bain sont toujours beaucoup admirés, mais celui des rayures est quand même le plus joli, il a aussi une meilleure coupe. Le tilleul est un peu court, alors quand je ne fais pas attention, il y a quelques poils qui dépassent. Ce matin, il y avait un monsieur à la piscine, alors il tournoyait toujours autour de moi, je pense qu’il louchait les chrüseli !!! (les petits poils) alors à l’avenir je vais faire attention.
Justement le djongos, il s’appelle Kaidi (sera un ami fidèle et loyal jusqu’au bout), vient me dire que le dîner est servi. Voilà mon menu : une soupe aux légumes, des nouilles aux œufs, de la salade aux endives et aux carottes crues râpées, ensuite de la compote à la rhubarbe et un reste de glace à la vanille avec une goutte de rhum ! Pour remplacer la viande, 2 œufs durs en salade également. La salade faite au citron et à l’huile d’olive. Alors bon appétit!
Eh bien oui elle a de nouveau bouffé, la Näggeli. Tout le saladier a disparu et comme il ne restait plus beaucoup de nouilles, la koki a encore fait des rösti et cela a disparu aussi. J’ai toujours un appétit monstre et pourvu que je me tienne aux règles du régime, je me porte bien, ma langue est nette. Sitôt qu’elle est chargée, je sais qu’il y a quelque chose qui cloche.
Tu sais, les nouilles aux œufs, je les fait toujours faire (la pâte sèche) par  grandes quantités et je les conserve dans un bocal en verre. Elles se conservent très bien et ainsi, je les ai toujours prêtes quand je veux en faire.
L’autre jour, des moineaux voulaient faire leur nid dans une de nos lampes au salon elle était déjà tout pleine de paille, d’herbe etc. Tu vois qu’ils sont sans gêne partout !
Une chose qui m’ennuie en allant à Batoe, c’est que Hoekman y soit encore. C’est un ami des van Tinteren qui lui ont donné l’hospitalité là-haut, jusqu’à ce que son procès soit enfin jugé. On pensait que ce serait terminé vers le 15 du mois, mais maintenant cela peut encore durer jusqu’en juillet, et il reste là-haut, car Oscar ne veut pas l’avoir à la fabrique. 
Batoe, avec les parents des van Tinteren et le chien loup

Mais enfin, je saurai déjà bien me débarrasser de sa compagnie, car je veux avoir mes vacances à moi. Je ne peux plus le voir, ce type, c’est un terrible égoïste. Là-haut, il accepte tout  de cette Oma, qu’elle lui raccommode ses chaussettes, ses chemises etc. et jamais il ne ferait le plus petit effort pour lui rendre un service. Le soir il reste là assis, sans ouvrir le bec. Tu peux te penser que ce ne sera pas moi qui vais faire aller la conversation, moi je m’éclipserai au lit. La Mexolie continue à le payer sans qu’il travaille, et de son côté, jamais il ne ferait semblant de la plus petite revanche envers les van Tinteren ou ces deux vieux. Tous les jours, il boit son apéritif et pourtant c’est cher, et cette Oma n’a pas d’argent que ce que son beau-fils lui donne, alors c’est elle qui paye encore les liqueurs qu’il boit tout seul, car le Opa ne boit pas. Crois-tu que ce Hoekman ferait une fois semblant d’ouvrir son porte-monnaie pour quoi que ce soit ? Il ne donne même pas de pourboire aux domestiques. Non, ce type a bien mérité ce qui lui est arrivé, seulement il n’a pas encore profité de la leçon. Enfin, je t’en raconterai encore après que j’y aurai été.
Je suis en train d’aérer tous mes figaröttli, jaquettes etc j’en ai tout un bataillon, mais je pourrai bien les employer là-haut, et aussi mes jolis couvre-pieds. J’ai une chambre à deux lits, et Buby viendra toujours pour les weekends, je m’en réjouis déjà.
Cette lettre doit partir….
Je n’ai plus de place … Je dois aussi écrire aux garçons, cela viendra aussi.
A tous et chacun ….
Inclus : photos