jeudi 7 avril 2016


"Tjilatjap" et île Kambangan 

Tjilatjap

29 avril 1935

Qu’est-ce que tu auras pensé, quand tu n’as pas trouvé la petite enveloppe bleue au casier (de la poste), comme d’habitude ? J’espère seulement que tu ne t’es pas fait trop de soucis pendant cette dernière semaine. J’inclus ici ma lettre du 22 avril. Je l’avais fait porter au bureau par mon djongos qui l’a déposée là, pendant l’absence de notre petit chinois, Liang, le jeune si dévoué à Buby, et voilà que les autres chinois, jaloux de Liang, ne l’ont pas averti que ces lettres étaient là et qu’elles devaient partir. Ainsi il les a trouvées trop tard, le train était déjà loin, et vers midi il est venu vers moi, me raconter l’histoire et me suppliant de ne rien dire à Oscar aussi longtemps qu’il était encore au lit, car alors Toean (Tuan, Master) se fâcherait et ne guérirait pas si vite. Je lui ai promis de garder le secret jusqu’à ce qu’Oscar serait mieux, et le jour avant que Buby retourne au bureau je le lui ai dit. Il s’est naturellement fâché et il a engueulé ces zigues au bureau, de la belle manière. Au fond cela ne servait pas à grand’chose, les lettres n’étaient pas parties, et la déception vous était causée.
Une fois pour toutes, mes chers tous, ne vous en faites jamais quand pendant une semaine vous ne recevez rien, voyez-vous le courrier dépend de tant de circonstances souvent imprévues. Cette semaine par exemple, nous n’avons pas encore reçu vos lettres non plus, car l’avion a eu une panne de benzine, je cois, et arrivera aujourd’hui seulement, au lieu de samedi, donc avec trois jours de retard. Et comme vous voyez, nous sommes de nouveau à Tjilatjap, depuis hier après-midi. Buby est naturellement tout à fait remis et nous venons d’apprendre qu’ici à Tjilatjap tout le monde a eu la même chose. Il doit y avoir eu qq.chose dans l’eau ou dans le lait, je ne sais pas, mais enfin, tout est bien qui finit bien. Oscar est furieux d’être ici, car nous soupçonnons que Elout, a plutôt été faire la noce à Bandoeng au lieu d’aller en tournée, et pour des choses pareilles, Oscar n’entend pas plaisanter et venir perdre son temps ici alors qu’il a la fin du mois à liquider à Keboemen. Ce Elout, pendant la semaine qu’il a passée ici, s’est terriblement fait décrier, c’est un type excessivement câlé, mais un noceur, il peut boire comme un trou sans jamais rien en ressentir (comme René) et il fait la cour à toutes les femmes. La fois passée il a aussi voulu entamer un flirt avec moi, mais je l’ai gentiment éconduit. C’était en rentrant du Soos en auto, il a voulu commencer par me tenir les mains, etc, mais la Nägeli n’est pas faite de ce bois-là, raison de plus qu’elle est mariée maintenant, et aussi je ne vais pas faire cela avec un des supérieurs de Buby, que l’on rencontrera encore souvent, et aussi en compagnie de sa propre femme. Enfin, il a été un peu piqué au moment même, je crois plutôt qu’il a eu un peu honte, car il m’a ignorée pendant un bon moment, mais le jour après il a de nouveau été très aimable flirtant avec la femme à Erkelens, et traitant Madame Woldringh as a lady ce qui m’a fait bien plaisir, et à Buby aussi. Ach, tout comprendre, c’est tout pardonner. Ce Elout est un jeune type encore, de l’âge de Buby, auquel son nouveau poste de directeur est un peu monté à la tête. Il est aussi parvenu dans ses manières, mais si lui ne sait pas bien rester à sa place, moi je le saurai et ne me laisserai pas prendre comme la petite Erkelens, qui en ce moment est avec eux à Bandoeng. Vous pouvez vous penser le reste. Elle ne sait pas garder les distances non plus, appelant Elout par son nom, lui disant Luusbueb (coquin), etc. en hollandais naturellement.  Avec cela elle se croit beaucoup plus intelligente que la « Matam » Woldringh, mais rira bien qui rira le dernier. Elout nous respecte et a bien vu que je n’étais pas aussi bête que j’en avais l’air, il n’est pas bête, vous savez. Sa femme est avocate mais elle est en Hollande pour le moment ! Il m’a déjà dit qu’il me l’amènerait aussi à Keboemen, une chose qu’il ne dira sûrement pas à la petite Erkelens !!! En tous cas, mes chers, je suis bien contente d’être française, d’être welsche, je suis élastique, souple, je sais que je saurai très bien m’entendre avec Elout, cela sera comme avec Schwab dans le temps, une fois qu’ils savent à quoi ils en sont les types, ils se montrent de leur côté intéressant, pour le reste ils trouvent assez de femmes. C’est ce pauvre Erkelens qui doit toujours conduire l‘auto ou s’asseoir devant avec le chauffeur !!! pensant que les beaux yeux de sa femme lui procureront de l’avancement. En attendant les circonstances semblent bien lui être favorables, car Mr. Hoekmann, le nouvel administrateur de Tjilatjap, à peine installé, en est déjà reparti, et voilà la fabrique sans administrateur. De nouveau. Nous ne savons pas au juste pourquoi H. est parti. Il sera placé à Batavia, au bureau central. Nous croyons qu’il manquait de confiance envers lui-même. C’est un célibataire, et je crois qu’il broie un peu du noir, c’est un type du genre de Buby, tranquille et comme il faut, qui ne pouvait pas se trouver bien dans le cours d’eau de Tjilatjap.
Pour le moment les choses sont donc de nouveau indécises avec la Mexolie. Nous viendrons tous les 10-15 jours à Tjilatjap, chaque fois qu’Erkelens devra se rendre en tournée. Il a bien des chances de devenir administrateur, vu que maintenant c’est un des plus anciens dans la société. Ce sera embêtant pour les v.Tinteren qui ne s’entendent pas bien avec, mais nous aussi avons peur d’être placés ici comme comptable sous Erkelens. Autant que j’aime Tjilatjap, autant que je crains de devoir y venir sous ces conditions-là, surtout pour Buby. Mais enfin, cela ne sert à rien de s’en faire, tout arrivera comme cela devra. Dans la vie, surtout dans la vie ici aux Indes, il ne faut jamais se faire de souci pour quoi que ce soit, oh, tout s’arrange toujours ici, d’une manière ou d’une autre, mais tout finit toujours par s’arranger. C’est connu.
Samedi soir nous avons été à Premboen, soirée de tennis. Les Engelhart étaient vite venus me le dire quand Buby était encore au lit et moi je devais le dire plus loin, aux Röhwer etc. Entre temps nous avons demandé au Dr. Peddemors s’il voulait aussi aller à Premboen, car naturellement il connaît les Engelhart. Le Dr. a accepté avec plaisir et nous lui avons demandé si nous pouvions monter dans sa voiture, ce qu’il a aussi accepté avec plaisir. Les choses étaient donc réglées, et le vendredi soir quand j’ai été demander à la Rickshaw quelle réponse je devais donner aux Engelhart, elle m’a de nouveau dit : - oh, nous ne savons pas encore si nous y allons ou pas, enfin, les Engelhart le verront bien si nous arrivons. Moi j’ai répondu, bon, en tous cas, nous y allons sûrement. - Oh, oui ? Comment y allez-vous alors ? – Oh, nous sommes invités par le Dr. Peddemors ! Vous auriez dû voir la gueule qu’elle a poussée mais ils ont tout de même eu assez de caractère pour ne pas venir à Premboen. Quant à nous, nous nous sommes bien amusés, avons fait de nouvelles connaissances et sommes surtout contentes de connaître les Peddemors. C’est un jeune ménage, 2 enfants, très sympathiques. J’ai demandé à madame si elle aimerait venir jouer au tennis chez nous vu que le tennis du club était si éloigné de leur maison. Maintenant, aussitôt que nous serons de retour à K. nous demanderons à rendre visite aux Peddemors, pour entrer en relation correctement, et ensuite nous aurons de la compagnie. J’aime bien la jeune femme, elle doit avoir été institutrice, elle est aimable, mais franche et saine d’esprit. C’est une vraie femme de médecin, qualité appréciable, c’est une Hollandaise, une femme qui a suivi son mari aux Indes comme moi, qui a quitté sa famille. Nous avons passé les deux par les mêmes émotions, nous avons en beaucoup de choses les mêmes intérêts, c’est comme ici avec Wies, de sorte que je me promets beaucoup de cette nouvelle relation. Oscar aussi s’entend bien avec lui, et il y a encore un jeune docteur célibataire qui vient d’arriver pour remplacer Dr. Vonck. Nous jouons tous au tennis et nous allons bien nous amuser. Vous voyez donc qu’il y a toujours quelque chose qui bouge chez nous, et ainsi le temps passe, c’est effrayant.
Bientôt nous partirons pour Soerabaya, dans 2 mois, 8 semaines, un rien de temps.
Si Hedy a quelque chose en petite robe, il faudrait pas attendre trop longtemps avant de me les envoyer, car il faut penser que les paquets prennent toujours 5 semaines environ pour me parvenir, et après il faut encore que je les couse, ce qui ne va pas si vite non plus. Si tu trouves quelque chose en petite robe d’après midi, simple, mais élégante, en tissu de coton par exemple. C’est toujours frais, joli, cela se lave, c’est propre, jeune et aéré. Surtout pas de tissus trop cher ou trop compliqué, trop fin. Pensez, la robe bleue, ma jolie robe bleue de Max, elle ne tient pas. Je l’ai lavée deux fois jusqu’à présent, seulement à l’eau de savon froide, mais vu que le tissu est tissé très vaille, il se déchire à toutes les coutures, pourtant je les ai faites à 1 ½ cm du bord. Grâce aux restes que tu m’as envoyés, je peux bien la rapiécer, mais ce n’est plus la même chose, tu comprends. C’est Buby qui la regrette tant, cette petite robe, il me trouvait si bien avec. Pour venir ici j’ai mise celle de Hedy, la sable avec la corde comme ceinture. Elle a eu beaucoup de succès, mais je dois encore changer qq.chose aux manches que je n’ai pas cousues soigneusement. Nous sommes partis de Keboemen hier, dimanche après midi à 3 1/4 heures, mais à 3 heures je repassais encore cette robe ! Enfin, n’est-ce pas je puis compter sur toi et sur Hedy pour m’envoyer deux petites toilettes d’été, des petites robes simples, faciles à porter et surtout pas trop chères. J’aimerais beaucoup du blanc, vu que la teinte me va bien et que Buby se promènera aussi en uniforme blanc, alors tu comprends !!!
Le blanc est toujours distingué mais il faut qu’il soit lavable, à l’eau.
Conradus Woldringh 1935


Samedi soir et à midi déjà, nous avons entendu par radio que papa Woldringh s’était donc retiré des affaires (membre du conseil d’administration de la Banque centrale des Indes Néerlandaises). C’était drôle d’entendre la lecture de cette dépêche et de penser qu’il s’agissait de Fatherli.
Il part cette semaine depuis Keboemen, un petit paquet pour mon Faaather, alias cher vieux macaroni. Le petit paquet contient 2 bracelets noirs que tu mettras immédiatement autour du poignet et que tu n’enlèveras plus, en aucune occasion. Ce sont des racines, nommées akar-bahar, qui doivent contenir des substances de radium et qui sont excellentes contre les rhumatismes. 
bracelet Akar Bahar
Vous savez que moi aussi je porte un de ces bracelets, et vraiment je n’ai presque plus jamais à me plaindre de rhumatismes. Ici, il y a beaucoup de monde qui jure par cela, moi je n’y croyais pas au commencement, mais j’ai été obligée de changer d’avis. Elles ont une force mystérieuse ces racines, et les Javanais les estiment beaucoup. Je t’en ai envoyé deux, Papali, parce que je n’ai pas pu m’en procurer une grosse. Il te faut les porter les deux, et après 1-2 mois, tu verras que tu ne souffriras plus tant. Papa Woldringh les a aussi longtemps portées dans le temps. II te faudra avoir soin que les deux bouts se touchent toujours cela doit faire contact Pour les courber tu n’as qu’à les tenir au-dessus d’une flamme pas trop grande, et à la chaleur elles se laissent former à volonté. Elles ne brûlent pas, c’est justement à cela qu’on voit si elles sont vraies, car il y a aussi beaucoup d’imitations. Sitôt que j’en trouverai de plus grandes, je te les enverrai. J’espère que tu n’auras pas de douane à payer. Elles viennent de Bali, ces racines et d’une certaine place ici à Java, mais je ne sais pas au juste d’où. (plante originaire des Iles Moluques)



Je me réjouis de trouver vos lettres en rentrant, car elles sont toujours attendues avec plaisir. C’est pourquoi je puis bien me représenter ta déception, et à vous tous vraisemblablement, vu qu’on y compte sur les petits papillons bleus.

Princesse Juliana 1935

Nous venons d’apprendre que demain c’est jour férié, anniversaire de la princesse Juliana (future reine de Hollande et grand-maman de l’actuel roi Wilhelm-Alexander). La fabrique ici ferme et nous aurons donc aussi congé. Nous avons l’intention d’aller baigner tous, et d’en faire une bonne journée à la plage. Cela nous fera du bien.
Oscar vient d’avoir un téléphone de Bandoeng pour demander si tout allait bien, et je pense que nous resterons jusqu’à mercredi ou plus tard, jusqu’à la rentrée de ce trio noceur.
Oh, encore une nouvelle ! Vous ne savez pas, mais mon Buby commence sérieusement à envisager l’achat d’une petite voiture qui permette d’avoir un peu plus de liberté dans nos mouvements, surtout si nous restons encore à Keboemen. Maintenant que nos expériences sont faites, que nous connaissons le terrain sur lequel nous avons à marcher, nous ne voulons plus avoir une vie si isolée, cela a plus de désavantages que d’avantages, et nous ne voulons pas passer pour deux vieux originaux. Enfin, on verra. En tous les cas, ce sera John qui sera chargé de nous dégotter une voiturette mangeant peu de benzine, pour Fl. 100.-. à 200.-. Vous savez que l’impôt sur les voitures est aboli maintenant ici, et c’est le prix de la benzine qui a augmenté, de sorte que l’on ne paye que si l’on emploie la voiture. Enfin, ne va pas avoir peur que nous nous lancions trop à faire les grands. Non, nous serons toujours prudents, mais n’oubliez pas qu’une auto ici avec ces immenses distances est plutôt une nécessité qu’un luxe. Ce n’est pas la même chose qu’en Suisse, et puis il faut aussi penser que nous sommes jeunes et qu’il nous faut sortir un peu aussi, nous n’osons pas encore perdre l’habitude du monde. Je me demande ce que vous en pensez, toi Faaather, quelle est ton opinion ? Il ne s’agirait que d’un achat comptant, pas de dettes, en aucun cas.
Ce mois d’avril ne sera pas bon non plus, comme salaire. Nous ne recevons que Fl. 25.-. environ, mais les mois suivants seront meilleurs, selon toutes prévisions.
La prochaine fois j’espère que je pourrai vous écrire plus tranquillement et mieux.



mercredi 6 avril 2016





Keboemen

22 avril 1935

Quelle surprise, quelle joie, quel plaisir inouï, les si gentils sourires, les expression si aimantes de mes trois « Guege » (puisque Guege il y a !) m’ont fait ( guege = nana, Rose et ses sœurs). Buby m’a remis la photo dans le carton, me disant que la lettre de la maison y était incluse. Je pensais que c’était une nouvelle paire de bas que tu m’envoyais ainsi. J’ai ouvert le carton avec plaisir, mais loin de me douter ce qui m’attendais. En vous voyant les trois, si près de moi, me souriant si réellement, je ne savais plus si je rêvais ou si je vivais réellement, ni où j’étais. Le passé était si proche. Vraiment j’ai été saisie et naturellement j’ai un peu p… de l’œil de plaisir,  cela c’est compréhensible. Ce que vous êtes bien et ce que je vous suis reconnaissante de m’avoir fait ce cadeau, cet immense plaisir ! En vous voyant je suis redevenue la möntschli, la gerölltgerällt, la Cici (ital..), Cicilein (tous ces petits noms qu’elles se donnaient), c’était fou pendant un moment. Mes chères trois, merci merci de tout cœur. Aussi Buby vous trouve très très bien et a eu du plaisir à vous voir et aussi à voir mon plaisir.
Merci aussi pour ta si longue lettre, merci, merci, beaucoup pour tout. Je ne vais pas vous répondre longuement cette fois-ci, et me réserverai de le faire la semaine prochaine en détail si j’y arrive. Vite de mes nouvelles pour que vous compreniez la raison de mon silence.
Mardi passé est arrivé le nouveau Vertegenwordiger (représentant, responsable) de la Mexolie. (Frank Elout).  Un jeune homme de 31 ans, une tête à la Stern de Yokohama (horloger client de son père), des manières et des mœurs à la René ( Marchand, l’oncle de Londres, frère de son père) d’y il a quelques années (avant la crise). Comme les Visser sont encore loin, je l’ai eu quelquefois à manger, car l’hôtel  est si loin de la fabrique pour le repas de midi. Il est aussi venu déjeuner, un sans gêne formidable, mais qui me va bien. Très simple, pas de chiqué, une grande gueule, toujours en mouvement, beaucoup de vie, d’entrain, un noceur, mais quand il s’agit de travail, une tête claire, intelligente, rouée jusqu’à la gauche, plein d’initiative et d’action. Enfin, s’il reste ainsi, on pourra se féliciter du changement, quoique en privé il soit moins sympathique, mais zut, nous trouvons bien le fil avec lui, quoique il faudra être excessivement prudents. Mais de cela une autre fois. En deux mots, il nous a pris avec lui à Tjilatjap Vendredi Saint dans l’après midi, pour un peu nous faire avoir du plaisir hors de notre patelin de Keboemen. Nous avons logé chez les v.Tinteren et fait la bombe d’abord au restaurant chinois puis au SOOS (acronyme pour Société en hollandais, équivalent à « country club »)  jusqu’à 3 heures du matin.
Soos de Tjilatjap, 1908

 Il nous a payé le champagne et n’a pas voulu que Buby paye quoi que ce soit. Samedi matin Buby est retourné à Keboemen, moi je suis restée chez les v.T. Nous avons été baigner toute la flotte, puis j’ai été faire des commissions. Après dîner nous avons été dormir, et en se réveillant, madame v.T. avait 38.8 et mal au coeur. Elle avait invité toute la flotte pour souper, il a fallu remettre. Buby est revenu à 9 heures, nous avons soupé tranquillement et été nous coucher tôt. Dimanche matin, l’angine s’est déclarée chez madame v.T. que je tutoye maintenant. Elle s’appelle Wies, diminutif de Wilhelmine, je crois. Buby a été faire un tour d’auto, moi je suis restée avec Wies, nous avons peint des œufs pour la petite. Dans l’après midi la flotte est venue nous demander d’aller baigner à 5 heures. Pendant la matinée, Oscar a commencé à avoir mal au ventre, des crampes formidables. A 5 heures il ne quittait pas le trône, moi j’ai été seule avec v.T. à la plage, tandis que Buby restait avec Wies. En rentrant, il y avait justement le médecin pour Wies, il a trouvé que Buby avait de la température. A partir de ce moment nous n’avons eu qu’un désir, celui de rentrer au plus tôt. Après des pourparlers avec la flotte qui allait continuer à faire la bombe et nous voulait aussi de la partie, nous avons tout de même réussi à avoir l’auto et sommes rentrés. Nous étions à Keboemen à 10 heures du soir, après une course de 3 heures, vu que nous avons dû faire un détour, ne voulant pas passer par le radeau. Arrivés ici nous n’avons fait que d’aller au trône tout à tour, car les crampes commençaient vers moi aussi, mais pas aussi fortes qu’à Buby. Cela a été une schiesserei (chiasse…) pendant toute la nuit, Ce matin Buby avait 38.8. J’ai fait venir le médecin, qui lui a encore une fois donné une purge pour pouvoir faire une analyse du caca. Il vient de m’envoyer des remèdes, maintenant, mais il ne vient pas lui-même, donc c’est signe que ce n’est rien de grave. Nous devons avoir mangé quelque chose, mais quoi, je n’en sais rien. Chez moi, cela va, j’ai mangé un peu de chocolat et la diarrhée a tout de suite cessé. Buby n’a encore rien mangé, seulement ce soir il recevra de la soupe à l’avoine qui a cuit trois heures de temps. Il est 5 heures maintenant, il a encore 38.8, le docteur croit qu’il s’agit d’un catarrhe d’intestins, ou alors d’avoir mangé quelque chose. Buby a mangé beaucoup de crevettes chez les v.T. moi très peu seulement. C’est probablement cela, quoiqu’il n’y ait pas du tout de symptômes d’empoisonnement. Enfin tout ira bien, ne vous en faites pas. Ce qui m’embête encore, c’est que ce matin ma baboe a eu des douleurs dans le ventre, qu’elle ne pouvait plus marcher. Je lui ai administré deux cuillères d’huile de ricin et maintenant elle est à la maison, et moi je suis seule avec les deux zigues pour faire tout le barnum. Je n’ai donc pas beaucoup de temps pour vous écrire, vu que je dois encore écrire un mot à papa Woldringh, qui nous a aussi enfin envoyé sa photo, que je lui demandais depuis longtemps. Il nous en a envoyé une grande pour nous deux et une petite pour moi où il a écrit : with love from Fatherli, ce qui me fait plaisir. La Rickshaw est venue ce matin, mais elle n’a manifesté aucun intérêt ni sympathie quand je lui ai raconté l’état des choses ici. Pensez-vous, elle crève de jalousie parce que nous avons été à Tjilatjap avec Elout. Alors on la laisse « crövä ».
Il a fait beau, fantastique à Tjilatjap, je vous raconterai en détail la prochaine fois. J’ai dansé avec mon Buby, c’était chic. J’ai fait de nouvelles sympathies, tordant.
Buby n’en pleut plus de toujours aller sur le vase, pauvre gosse. Et hier, jour de Pâques, il y a un tailleur qui est venu me faire ses offres pour des costumes. C’est intéressant !!! Si ce n’était pas arrivé avec Buby je serais restée chez Wies pour m’occuper de la petite un peu, car elle doit rester au lit pendant quelques jours, une angine il faut soigner cela. Oh, mais diable, il a fait chic, épatant, tout de même. J’ai fait la folle ! à deux heures du matin, j’ai parié avec Mr. Hoekmann, le nouvel administrateur de Tjilatjap que je pouvais courir aussi fort que lui, car il avait quelques verres sur la conscience. Bon, il ne s’est pas laissé dire cela deux fois, et moi en robe de voile, celle de Hedy, son cadeau de noce, Oscar, le docteur de Tjilatjap, Hoekmann et moi avons couru les 100 m. devant le Soos Naturellement que j’ai perdu, mais j’avais un tel fou rire que je ne pouvais pas avancer, sans compter le demi verre de champagne qui m’a simplement coupé les jambes. On a ri, je vous dis ! En revenant au Soos j’avais perdu mon peigne, mon collier s’est cassé etc, etc et on m’a dit enfin que Hoekmann était un athlète connu qui avait battu des records dans le temps en Hollande !!!
Cette semaine, juste pendant qu’Elout était là, Oscar a eu un manco dans sa caisse de Fl. 25.--. Charrette, on était enm…dés, mais il n’y a rien eu à faire, l’argent ne s’est plus montré, car il a dû les donner de trop à un chinois qui ne les a pas rendus. Pourtant l’argent est toujours compté par trois personnes différentes avant d’aller au destinataire, Buby a demandé aux quelques grands fournisseurs qu’il a payé ce jour-là, mais il ne paraît pas que ce soit à eux que l’argent s’en est allé, mais à un des innombrables petits, qui, naturellement se tiennent coi sur l’affaire. Il ne nous est rien resté d’autre que de les rembourser. Malgré tout Elout a une bonne opinion de Buby, et de moi aussi je crois, et cela c’est précieux.
8 heures du soir, Buby va beaucoup mieux. Il mange justement des morceaux de pain dans du lait qu’il vient de me demander. C’est bon signe ! La fièvre est tombée à 38.
Ma baboe aussi va mieux. J’ai envoyé les djongos prendre des nouvelles. C’était naturellement seulement de la constipation, je ne pense pas qu’elle viendra demain, mais après demain, je ne vais donc pas prendre de remplaçante.
votre Ge…. avec son Oscarli
A la main : Buby va mieux, plus de fièvre



lundi 4 avril 2016




Keboemen

14 avril 1935

Merci tant de fois pour votre lettre et vos photos ! Ma foi, oui, je les ai presque bouffées et ne pourrais pas dire laquelle je trouve la plus jolie et laquelle j’aime le mieux. Non, je ne pourrais pas le dire, toutefois j’ai eu un plaisir tout spécial à mon gros macaroni. Au fond, je ne devrais pas le dire, car tu as tellement chanté tes propres louanges, vieux malin, va, que tu mériterais pas que je t’aide encore. Mais que voulez-vous, j’ai eu tant de plaisir et cela m’a reportée à tant d’années en arrière ! Mes trois hommes, n’allez pas vous imaginer que je  vous aime encore, au moins, oh, non, pas du tout !!! Mais diable je ne sais pas ce que je donnerais pour vite embrasser mon gros « fout-rien » qui me plaît plus que jamais. Mon Faaather ! Je suis aussi fière de vous trois, il y a de quoi ! Mais maintenant stop, sans quoi je vous ferai encore tourner le ciboulot de vanité ! Et J’aime aussi beaucoup cette photo de toi, mamali…
Demain nous aurons la visite de Mr. Elout, le nouvel agent de la Mexolie (voir Who is who, ci-haut). Je suis curieuse de faire sa connaissance, Oscar l’a vu une fois, pendant un court instant et se demande aussi quel type ce sera.
Mardi soir nous avons donc eu les Hartong. Je leur ai demandé de rester à souper, le leur ayant proposé une fois à une première invitation que je leur avais faite. La seconde fois je ne l’ai pas répété, mais j’y comptais tout de même et pensais bien qu’eux aussi ne l’avaient pas oublié. Alors après un certain moment j’ai demandé à madame de rester pour souper donc, en lui disant : vous n’avez pourtant pas soupé à la maison, elle a répondu que non. Une fois à table, mr. Hartong voulait je pense me faire un compliment, et me dit : mais madame nous ne savions pas que c’était une invitation à souper, y comptiez-vous, de nous avoir ? J’ai répondu, bien sûr, car il y a déjà longtemps que je vous l’avais une fois proposé et je pensais que vous vous en rappelleriez aussi. Il a répondu Oh, pas du tout, car nous avons déjà soupé. Tableau ! Sa femme lui demande alors : Comment. Tu as soupé toi ? Alors, lui, conscient d’avoir gaffé, ne savait plus que dire et j’ai vite raconté la première bêtise qui me passait par la tête pour glisser par dessus ce silence et ce moment pénible pour eux, pendant que Buby et moi se tordions les côtes en dedans. Autrement la soirée c’est bien passée. Oscar et mr. Hartong ont parlé ensemble chimie mécanique, tsf, mathématiques, etc, tandis que moi j’entretenais madame de cuisine, ménage etc. Le contact entre elle et moi a beaucoup mieux été cette fois-ci, d’ailleurs je vous l’avais déjà écrit, mais tout de même, je ne serai jamais chaude avec elle, je crois, mais je suis contente pour Buby qu’il ait quelqu’un avec qui échanger idées, opinions, etc. 
L’autre matin je devais aller en ville acheter du drill pour une nouvelle paire de pantalons que je fais faire pour Buby, par ce zigue tailleur. J’ai fait demander à la Rickshaw si elle avait envie de m’accompagner. Oui, elle est venue me chercher et nous avons trotté à la ville. Une fois dans les magasins, les toko, elle ne peut plus en sortir. Je vous dis, cette femme a la maladie de l’achat. Constamment elle chante qu’elle est à court d’argent, qu’elle va commencer d’économiser, qu’elle achète tout au comptant, et ne même temps qu’elle me dit cela, elle fait de nouveau inscrire ce qu’elle achète. Faaather à ma place ne pourrait pas se retenir de lui en faire la remarque, mais moi j’ai appris autrement, je me pense la fameuse phrase qui te mettais toujours en rage, mon Faaather !!!  
un sado

En rentrant elle a voulu prendre un sado, la petite voiture à deux roues qui est notre taxi ici, voulant encore acheter des bananes. Moi je lui ai  carrément dit que je voulais profiter de marcher. Qu’elle aille acheter ses bananes, qu’elle prenne un sado avec lequel elle me rattraperait, que moi je marchais toujours. Elle m’a enfin rattrapée  à quelques cents mètres de la maison, mais pour qu’elle ne puisse pas dire que je voulais seulement économiser le sado, je suis montée auprès d’elle, me réservant ainsi de payer la moitié. Le cheval se remet en marche environ 200 m, quand tout à coup il tombe, la voiture passe à moitié sur lui et nous deux, nous sommes projetées l’une sur l’autre. Moi je ne savais pas bien ce qui était arrivé, ayant justement regardé dans une autre direction, mais sitôt que j’ai vu le cheval par terre je suis sortie de la voiture, j’ai sauté plutôt, puis je l’ai aidée à sortir à son tour, mais bon sang, cette Rickshaw a eu une peur bleue, elle ne est presque tombée malade et jamais plus elle ne remontera dans un sado, non jamais plus. Je me le suis tenu pour dit, et ne la demanderai plus pour aller en ville. Moi je lui ai dit, que je ne pouvais pas me permettre d’avoir ainsi peur, vu que ces sado étaient mes seuls moyens de locomotion. D’ailleurs, si elle n’avait pas été trop paresseuse de marcher, cela ne lui serait pas arrivé.

Voilà approchant tout le nouveau de cette semaine, à part que maintenant je fais laver les habits d’Oscar par ma bi-ba-bu. Vu que le toekang penatoe (celui qui lave au lavoir) me les livrait plus sales qu’il ne les recevait à laver. Je l’ai enguirlandé 3 fois, puis comme cela ne changeait pas, je cesse.
J’ai piqué une sale rage sur Visser cette semaine. Un soir Oscar devait lui téléphoner. C’était vers les 5 heures que Buby a demandé la communication. On lui répond qu’il devait attendre, que mr. V. le demanderait. Qui a dû attendre au bureau jusqu’à 7 heures du soir ? c’était bien Buby, et pourquoi ? Parce que Mr. V. ne voulait pas quitter sa partie de carte pendant un petit moment, et notez que c’était encore pour lui rendre un service personnel que Buby lui téléphonait. Cette sale bête, va, mais voilà, on n’ose rien dire, c’est lui le patron. Enfin, je suis contente qu’ils restent encore un moment là-haut, je n’en ai pas l’ennui.
J’ai été toute étonnée en inscrivant dans l’agenda, ce matin de voir que c’était dimanche des rameaux, et dans 8 jours c’est Pâques. Bon sang, ce que le temps passe ici, c’est à faire peur. Je vois déjà que je n’arriverai pas à faire la moitié des robes nécessaires pour Soerabaya.
Les journaux aussi sont bien arrivés. Les échantillons d’étoffes sont jolis. Bon sang, il y a si longtemps que je n’ai plus eu des tissus pareils dans les pattes, du vraiment parisien. Cela donne à faire ces robes, même la plus simple. Vous en aurez des photos. Mais je n’arrive pas à en faire plus d’une par semaine.
Merci mille fois pour les bas que j’ai bien reçus, sans payer. Ils sont jolis et me rendront bien des services. Combien les as-tu payés ?
J’écrirai encore un bout demain, si non, vous vous contenterez de cette page pour cette fois-ci.

Mardi matin 14.4.35
J’ai encore un tout petit moment et beaucoup de place alors il faut en profiter.
Nous savons maintenant que nous pouvons entendre la Suisse le dimanche matin, entre 5 ½ h et 6 heures. C’est un peu tôt, mais une fois nous nous lèverons tout de même pour écouter. L’émetteur suisse à ondes extra courtes s’appelle Radio Nations. Vous ne l’entendez pas en Suisse, c’est seulement pour les continents éloignés. Tous les pays ont maintenant de ces émetteurs et nous entendons l’Amérique aussi comme si elle était à Soerabaya.
J’ai écrit hier au Jardin des Modes pour demander le prix de ce mannequin. Tu n’oublieras pas de demander à Hedy ce qu’elle en pense, n’est-ce-pas ? Ensuite je te dirai ce que j’ai décidé. Cela serait chic si je pouvais l’avoir, quelle facilité j’aurais alors. L’annonce est donc dans le Jardin des Modes du 15 mars.
Monsieur Elout n’est pas venu hier, et il n’a rien fait dire non plus, cela fait que nous l’avons attendu toute la journée. C’est bœuf, pourtant. Je dois encore écrire à Papa Woldringh, Oscar n’ayant pas fini sa lettre. Mes chers, au revoir, Joyeuses Pâques.  Je l’aurais presque oublié. Allez-vous à St Gall, ou est-ce que chacun reste pour soi ? Vous ne m’en dites rien. Il y a bien des choses que je ne comprends pas dans ta dernière lettre Mamali !!! Il me faudra d’abord déchiffrer ce Bärntütsch !!! (dialecte bernois) Bon sang, cette fois Schluss. Nous allons marcher tous les matins avec Tipsie, mais le mardi il n’y a jamais rien de fait, car le courrier doit partir.
Ge…



samedi 2 avril 2016




Keboemen

8 avril 1935

Merci infiniment de vos lettres no 80, du mot de Papali, de celle de Chuggou et de la lettre arrivée par enveloppe spéciale (séparée), de mon Charlot. Comme toujours vos lettres ont été lues avidement, avec plaisir, et un tas d’autres sentiments. Nous nous réjouissons avec Chuggou de l’honneur qui lui est dévolu (conduire un nouveau modèle de tank), mais chez moi ce plaisir n’est pas sans mélange en pensant aux conflits politiques et diplomatiques incessants, dans lesquels se débat l’Europe. Enfin Oscar m’a rassurée tant bien que mal, me disant qu’eux aussi avaient des tanks dans leur armée, et que c’était des grosses caisses bonnes qu’aux parades, qu’en réalité elles ne servaient pas à grand chose en cas de guerre. Cela va peut être donner une petite douche à ta vanité de chauffeur, mon Chuggou, mais pour moi cela vaut beaucoup, même si je n’y crois qu’à moitié, car il se pourrait bien que mon Buby, par bonté de cœur, se laisse aller à dire des choses pas trop justes. Enfin, j’ai décidé de le croire, ce qui contribue beaucoup à me rendre ma tranquillité.
Quant à Charlot, je vais lui écrire spécialement et pour cela j’écourterai un peu la lettre commune.
Cette semaine a bien passé, mais beaucoup trop vite.
Le mercredi nous avons décidé que j’irais avec les Engelhart, faire cette journée décidée depuis longtemps près de Tjilatjap. Buby ne pouvait pas y venir ne voulant pas laisser la fabrique seule sans surveillance européenne, du moment que les Röhwer étaient de la partie. Cela m’embêtait bien de laisser Buby seul à la maison, mais d’un autre côté, il fallait un peu tenir compte des Engelhard qui avaient décidé ce pic nique  avec nous, et cela aurait déjà été la seconde fois qu’à la dernière minute, quand tout était décidé que nous nous retirions, alors nous avons décidé que j’irais seule. Je ne me promettais pas beaucoup de plaisir mais je me suis bien amusée tout de même. Une fois avec toute la compagnie, je me suis dit que cela ne servait à rien de regretter Buby, cela ne l’amènerait pas, et puisqu’une fois nous avions dit A, je voulais aussi dire B et en avoir pour mon argent.


cliquer sur image pour agrandir

Nous devions partir de Keboemen, toutes les autos ensemble, à 4 heures du matin. Nous sommes partis à 5 heures, parce que les Rickshaw ont eu une demi-heure de retard, ces gens qui attendent toujours le point sur les i des autres, de leur prochain ! A 8 heures nous étions à Tjilatjap, où nous sommes montés sur un grand bateau à moteur, comme notre « Rousseau », par exemple, par une pluie battante, un ciel gris qui ne semblait puis vouloir finir, nous étions une quarantaine de personnes, de Premboen, Keboemen et Tjilatjap. L’ambiance a tout de suite été agréable, et moi j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver tout ce monde. Je m’en suis fichu une bosse de parler, de rigoler, de m’amuser. Il y avait quelques uns des officiers du Saleier, le bateau ancré à Tjilatjap pour deux mois. 
le bateau

Il y avait aussi des gens que je ne connaissais pas encore, mais cela ne m’empêchait pas de parler et rire avec eux comme si nous nous connaissions depuis 10 ans. Pourtant j’étais beaucoup avec madame Engelhart, (tante Engel en  oom hard (mais je prononce Hart, ce qui veut dire cœur !) leur titre officiel maintenant). Ils ont bien pris soin de moi, oh tout le monde d’ailleurs, j’aurais toujours dû être à trois places à la fois. La promenade était belle sur cette Kinderzee, le bras de mer entre le rivage de Tjilatjap et l’île de Noesa Kembangan (Nusa Kembangan, voir ci-haut Géographie), dont je vous ai déjà parlé. Cela forme un lac de la grandeur du Bodensee, mais pas si régulier et par place seulement aussi large qu’une rivière pour ensuite s’élargir en une gouille (flaque) assez grande pour n’en plus voir les rivages, et finalement recevoir une large rivière tranquille dont nous avons remonté le cours pendant un certain temps. Autour de l’île de Noesa Kembangan, la profondeur est assez grande pour laisser passer les plus grands bateaux, tandis que près de la rive de Java, l’eau se perd dans d’immenses marécages (mangrove) peuplés de crocodiles. C’est un terrain sauvage, très bon pour la chasse. Nous avons vu des singes se balancer d’un arbre à l’autre, une quantité d’oiseaux que je ne connais pas encore, et des crocodiles, mais moi je ne les ai pas vu arrivant trop tard (on n’est pas de Berne pour rien !). 
village lacustre

Au milieu de cette gouille se trouve un village sur pilotis, dont les habitants vivent encore comme les lacustres en son temps, chez nous. Ils ne s’occupent que de pêche, y allant dans des canots faits d’un tronc d’arbre creusé, comme celui qui est exposé au Musée Schwab dans le jardin du Pasquart gauche (s’il y est encore) (oui !) Je vous dis, on se croyait transporté au temps de la pierre presque. Les maisons étaient aussi reliées entre elles par des ponts en bambou et en bois, comme le montrent les images des livres d’école chez nous. 
Ce qui m’a le mieux plu, c’était ces gosses tout nus, d’une belle couleur café au lait ou chocolat, formant un ensemble parfait avec leurs étroites embarcations qu’ils faisaient avancer avec une pagaie, et viraient autour de notre bateau avec une adresse étonnante qui nous faisait crier des fois, alors ils riaient avec leurs grands yeux noirs et leurs magnifiques dents blanches. Ce que ces gens ont des dents ici, c’est fou, autant de dents, autant de  perles lumineuses. 
M.Engelhart dans la pirogue

Enfin, j’ai retenu quelques images impressionnantes de beauté, et une fois de plus je suis rentrée enchantées des Indes, émerveillée remplie d’admiration et d’un profond amour aussi pour ces sites enchanteurs. Je vous dis, cela vous prend, cela vous enlace, cela vous charme, on ne peut plus s’y soustraire.
Vous savez que madame v.Tinteren est très grosse, plus grosse que toi mamali, aussi plus grande, et elle a mon âge( !) alors nous nous sommes promenées par une des « rues » de ce village lacustre bras dessus, bras dessous avec un des officiers du Saleier. 
le groupe

A un moment donné un monsieur de la troupe voulait faire une photo et ordonne à tout le monde de se poser sur une sorte de place (toujours sur pilotis) adjointe à une des rues. Nous étions le plus près de cette place, et madame v.Tinteren et monsieur van den Hoek, sans arrière pensée et d’un bon pas, se préparent à se poster pour la photo, tandis que moi j’ai eu une seconde d’hésitation me demandant si ces pilotis seraient bien assez solides pour tout le monde voyant que le bois par place était pourri par l’eau (on n’a pas passé toutes ses années à Sutz pour rien !) mais il suffit de cette seconde pour que je ne sois pas entrainée avec mes deux amis qui ont fait une chute de plus d’un mètre. Les pilotis avaient cédé sous leur pas. Vous auriez dû voir cela ! Le gros de la compagnie étant un peu plus loin a poussé des cris et des éclats de rire, car ce devait être  comique, mais moi, pas bernoise cette fois, j’empoigne madame v.T. et je réussi à l’asseoir sur la rue solide sur laquelle je me trouvais encore, pendant que v.d.Hoek, agile, s’était accroché quelque part et remontait comme un singe en riant. Mais moi j’ai bien eu la frousse, après j’ai ri.
Nelly rit (à gauche)

Nous avions à bord un restaurant chinois qui s’occupait de notre dîner, naturellement que des mets chinois, très bons et si bon marché. Nous avons mangé chacun ce qu’il voulait, fait quelques photos, et 3 des messieurs ont tiré sur des crocodiles qu’ils voyaient ou croyaient voir, sur des chiens volants ( Kalong, ou roussette de Malaysiechauves-souris, flying fox, pteropus vampirus,)


kalong, chauve souris
  qui pendaient par centaines aux arbres, sur des poissons à soie et d’autres genres etc. car ces marais alternaient avec des bouts de forêt vierge. Vers 4 heures nous étions de retour à Tjilatjap où nous avons pris congé les uns des autres. Toutes les autos retournaient à Keboemen, pendant que les Röhwer et moi et encore une jeune fille restions à souper chez les v.Tinteren. Cela ne m’allait qu’à moitié, car j’étais fatiguée, plutôt j’avais un sommeil fou d’avoir ainsi été  à l’air toute la journée et puis je voulais rentrer pour tout raconter à mon Buby, qui avait été laissé seul toute la journée. Mais voilà, la Rickshaw tenait d’aller baigner, et ainsi ils ont accepté. Il y avait avec nous une jeune fille de 21 ans, actuellement fille au pair chez madame Ginsberg, à l’hôtel ici. Elle est assez sympathique, cette jeune, et elle fréquente un certain Cramer, ami des v.T. Il avait écrit aux Röhwer pour demander si sa jeune amie pouvait se joindre à eux pour venir à Tjilatjap, ils ont dit oui, et ainsi nous avons fait le voyage ensemble.  En revenant du bateau, pendant que nous faisions les adieux, ces deux ont disparus, Cramer ayant averti Röhwer qu’il nous retrouverait chez les v.T. Moi, m’ai bien compris cela, ces deux voulaient avoir un moment seuls ensemble, mais la Rickshaw a fait les hauts cris, disant qu’elle avait la charge de cette jeune fille que celle-ci ne savait pas vivre ( !!!). D’abord, j’ai aussi dit mon opinion, que je ne trouvais pas cela si terrible, mais je me suis vite tue, car elle s’exaspérait et pour un peu elle m’aurait encore dit que j’étais une entremetteuse ! Enfin, on juge toujours les autres par soi-même, et la morale que j’ai tiré de toute cette histoire, c’est que la Rickshaw doit bien avoir su profiter des moments seuls pendant qu’elle était fiancée !!! Enfin, la conséquence, c’est que la Rickshaw n’a plus fait attention à cette jeune, et si elle avait pu lui ficher un coup de pied, elle l’aurait fait, alors moi j’ai fait contre poids ! Tout l’après midi sur le bateau, pendant que moi je m’amusais avec tous et chacun, la bonne Rick était assise sur une chaise, toujours la même avec une des seules dames qu’elle connaissait ici de Keboemen. Vous pouvez penser si elle m’observait et si elle pouvait, elle viendrait en dire du mal de moi. Elle n’a pas pu se retenir, en rentrant, quand je disais que je m’étais bien amusée, Oui! – tu étais déchaînée !
Elle devait rager, la Ric, de me voir si gaie et si à la maison parmi tout ce monde oh, cela me faisait plaisir ! Je n’allais au moins pas trop vers elle, bien que quand j’y étais elle tâchait de me retenir comme elle pouvait m’offrant tout ce qu’elle avait à offrir pour me faire rester, mais la Näggeli trouvais toujours vite une autre excuse pour se joindre à un autre groupe.
A Tjilatjap elle a été chez le coiffeur, et moi, je n’ai pas pu résister à la tentation de faire couper ma tignasse aussi, résultat j’ai de nouveau une tête pas très belle, pour en dire le moins possible ! Cela c’est embêtant ici, car enfin je ne peux pas toujours filer à Semarang, c’est trop cher. C’est comme si j’allais de Bienne à Romanshorn pour me faire couper les cheveux !
Il a de nouveau fait beau chez les v.T. nous étions à la maison à minuit, partis de Tjilatjap un peu avant 10 heures. Il nous a fallu traverser la grande rivière sur ce ponton dans une nuit noire, sauf avec beaucoup d’étoiles, entre autre la grande ourse juste au-dessus de nous. J’en ai joui de ce quart d’heure de traversée, pendant que les hommes ramaient et poussaient avec leurs bambous, c’était beau, c’était les Indes, c’était l’aventure… et la Ric faisait presque aux culottes de peur, ce qui ajoutait encore à mon plaisir.
En arrivant, Buby se promenait devant la maison avec Tipsie, c’était bon de revenir à la maison !

Vite un mot à maman, avant que je l’oublie : J’ai lu dans le Journal (du Jura) les promesses de mariage d’un René Fell, divorcé, rédacteur. Est-ce Gilles ? Ce gueulon enfariné de chez Gassmann ? éditeur du JdJ ? Ecris-le moi stpl.

Non, John est encore toujours à Solo, mais peut être qu’ils iront à Batavia pour être mieux situés pour chercher une place, car John ne veut pas rester là à Solo où il n’y a pas d’avenir. Nous avons l’intention d’y aller un week-end, sitôt que Visser sera de retour de nouveau. Oui je crois bien que Itje Voskuil aimait bien venir chez vous, car quand j’ai parlé de sa dernière visite à ses parents, ils ont eu l’air gaiement contents. Madame V. m’a aussi offert de prendre quelque chose pour vous, j’ai déjà acheté quelques petit chose, mais je ne vous dirai pas quoi ; toutefois il n’est pas permis de se faire des illusions pensez à mon porte-monnaie ! Mais j’ai toute de même du plaisir à mon achat, je vais toujours le regarder.
J’ai trouvé dans le Jardin des Modes une annonce pour un buste. Demande à Hedy si elle croit que c’est bon cela. Je vais écrire à Paris directement pour en demander le prix encore sans engagement bien sûr. Que Hedy te dise si elle y trouve des désavantages et tu m’écriras stpl.

Mes chers, j’ai sommeil, à la prochaine fois, beaucoup de muntschis à chacun. Ge….

A la main : pour aller à ce pic-nique dimanche, je me suis vite fait une robe en shantung épais, très bien réussie, tout le monde l’admirait…


Cilacap/Tjilatjap et île Nusa Kambangan
cliquer sur image pour agrandir




vendredi 1 avril 2016





Keboemen

31 mars 1935

J’ai eu beaucoup de plaisir à ta lettre no 79, du 19 mars. Merci.
Donc, tu as un nouvel atout dans tes sentiments de fierté maternelle ! Je crois qu’il sera bientôt nécessaire de faire surélever le toit de la fabrique, tu y veilleras Faaather, sans quoi maman sera obligée de passer sa tête par les lucarnes pour pouvoir rester debout, et bientôt elle n’aura plus besoin de prendre un billet pour la Jungfraujoch, une ou deux visites de plus du colonel suffiront pour la faire arriver là sans peine ! Mais, flûte, j’ai beaucoup à vous écrire cette fois-ci, je ne vais donc pas perdre mon temps en méchancetés, quoique j’en aie encore une bonne réserve, pour une autre fois !

Je crois que je vous avais annoncé dans ma lettre de la semaine passée, que M. Voskuil venait nous faire sa visite d’adieu. Nous l’attendions donc mercredi matin, Buby a été à la gare, pendant que moi, je guettais pour les voir venir. Tout à coup je vois que madame Voskuil était aussi avec. Cela a été une bonne surprise. Ils sont directement venus chez nous où je leur ai offert une tasse de café. C’était 9 heures du matin. M.V. a beaucoup maigri, et elle avait aussi l’air chagrinée. C’est sûr, ce n’est pas gai pour eux, être venus ici et ne pas pouvoir accomplir le but de leur visite. Mais il a rencontré des difficultés qu’il n’a pas eu la force de maîtriser. L’administrateur de Rankas Bitoeng, celui qui a quitté, est à moitié fou, et a fait tant d’histoires, il a aussi traîné le nom de M. V. dans les journaux d’une façon insultante, etc, etc. Enfin, ils étaient plutôt abattus quand ils sont arrivés, mais ils ont trouvé de la sympathie chez nous, et je crois que cela leur a fait du bien. Vous comprenez, nous pouvions nous donner naturellement, il n’était plus notre patron, nous ne le considérions que comme ami. Madame est restée vers moi, pendant que les messieurs allient faire un dernier tour par la fabrique, ce qui a beaucoup coûté à m. V. M. Visser est descendu de Kopeng pour l’occasion. J’avais de la rysttafel à dîner, et j’ai demandé les Voskuil de rester avec nous, ce qu’ils ont accepté avec plaisir. Visser est aussi venu boire l’apéritif mais je l’ai laissé aller sans l’inviter, malgré qu’il était seul à la maison. Oscar en l’accompagnant, lui a dit de venir manger avec nous, mais Visser n’a pas accepté. Je sais bien que j’aurais dû l’inviter, mais d’un autre côté, je sentais que cela n’allait pas aux Voskuil qui le connaissent à peine, et surtout ils n’étaient pas d’humeur pour être en société. Ainsi  seuls chez nous, ils pouvaient se donner comme ils se sentaient. D’ailleurs m. V. m’a encore dit qu’il était très content que je n’aie pas demandé Visser à dîner. Ce dernier aura peut être un peu été blessé, mais tant pis, je verrai à arranger les choses quand ils reviendront. Après tout il pouvait tout aussi bien aller manger chez les Röhwer, ce qu’il a fait je crois. J’ai de nouveau eu beaucoup de plaisir à avoir madame Voskuil. Eh, ce qu’elle m’a de nouveau apporté de la sympathie ! Elle n’aurait pas mieux pu me traiter si j’avais été une de ses filles. Je lui ai dit que Itje venait de passer le dimanche de Carnaval avec vous à Bienne, ils ne le savaient pas encore, et ont eu du plaisir à la nouvelle, car il paraît que Itje a été assez malade. Enfin, c’était très heimelig, et cette visite m’a fait un bien énorme de nouveau. Après dîner ils sont partis à l’hôtel, où j’avais retenu une chambre le jour avant pour monsieur Voskuil seulement, mais cela allait tout de même, pour dormir, et le soir nous devions aller souper à l’hôtel avec eux. Ils nous ont vraiment traités comme toi tu traiterais Flock dans les mêmes circonstances. En rentrant, ils passeront par la Suisse pour reprendre Itje, et passeront peut être par Bienne, pour te donner de nos nouvelles. Madame V. m’a aussi offert de prendre quelque chose pour toi, je voulais t’envoyer l’une ou l’autre chose d’ici. Je verrai ce que je peux acheter, mais je ne promets encore rien. Nous avons passé une belle soirée, et je crois que cela a aussi remonté les Voskuil, ils étaient tout autres quand nous les avons quittés. Mais en embrassant madame Voskuil en lui disant adieu, je n’ai pas pu m’empêcher de pisser de l’œil un peu, surtout en pensant à toi, qu’elle reverra sous peu. Ils s’embarquent vers le 15 mai. J’ai toutefois l’impression que madame Voskuil n’en revenait pas de me voir si bien, car elle me demandait toujours à nouveau, si vraiment je ne souffrais pas du mal du pays. Elle m’a avoué que les premiers mois et la première année presque, qu’elle était ici, elle pleurait régulièrement chaque soir ! et que cela arrivait à beaucoup de jeunes femmes, alors que moi, je nage comme un poisson dans l’eau fraiche. C’est beaucoup grâce à Buby, cela c’est vrai, vous comprenez, nous nous aimons bien et le bonheur d’être ensemble n’est pas encore épuisé !!! Au contraire, il devient toujours plus grand.
Le lendemain de cette visite, grand épisode en plusieurs actes pour Buby ! Le vieux Röhwer lui en veut et lui a reproché d’être cachotier, parce que Buby ne lui avait pas dit que madame Voskuil accompagnerait son mari. Une chose que nous ne savions pas nous-mêmes, vu que les V. se sont décidés au dernier moment de voyager ensemble. Enfin, Röhwer trouve et a dit qu’on le laissait toujours tout ignorer, que s’il voulait savoir quelque chose qu’il fallait toujours qu’il demande, mais qu’on ne lui disait jamais rien. S’il avait su que madame Voskuil était ici, il serait venu la saluer (et c’est justement ce que les Voskuil ne voulaient pas) Oscar a répondu du tac au tac, que lui n’était pas cachotier, et qu’il n’aurait eu aucune raison de taire la venue de madame V. s’il l’avait su avant qu’il l’ait vue descendre du train, que d’ailleurs Röhwer l’avait aussi bien vue entrer chez nous et pouvait venir lui faire ses adieux sans autre, que R. avait aussi parlé à M. Voskuil lui-même, etc, etc. A la fin, le vieux Röhwer demande encore un peu naïvement : Est-ce que  vous étiez au bureau, hier soir, tout étant fermé chez vous ? –  Non, Mr. Röhwer, à midi les V. ont mangé la rysttafel chez nous et le soir ils nous ont invités à souper avec eux à l’hôtel, parce que leur fille va aussi souvent chez les parents de ma femme en Suisse, alors une amitié vaut l’autre.
Depuis, c’est à peine si le vieux Röhwer nous salue encore. C’est naturellement de la jalousie, et aussi, le vieux tourne au pessimisme, il va broyer du noir un de ces quatre matins s’il ne le fait pas déjà avec sa vieille qui ne lui fiche pas la paix et ne peut pas économiser un demi sou sur leur paye alors que lui doit se priver de presque tout. Enfin, je crois que je vous meule cela dans toutes mes lettres ! Il y a 15 jours, Röhwer avait une dent contre Visser parce que ce dernier lui a ouvertement dit que, c’était ennuyeux de devoir travailler avec un vieux ronchonneur comme Röhwer. Maintenant, c’est notre tour d’être en disgrâce, jusqu’à quand ?
Aujourd’hui ils sont partis à Kopeng pour la journée, rendre visite aux Visser. Avant de partir ce matin, la Rickshaw est encore venue me demander si je n’avais rien pour madame Visser. Je lui ai répondu que non, que je ne saurais pas quoi lui envoyer. –Oh, moi je lui ai fait une tourte. – Avec cela elle voulait naturellement me fâcher, mais elle n’y réussit plus. Qu’elle lui en donne des tourtes à madame Visser, il faut bien qu’elle la flatte. Mais je ne sais, elle doit encore avoir eu une surprise dans son sac, la Rickshaw, car en partant elle m’a presque embrassée, elle m’a pris le bras affectueusement, et elle a fait des chimagrées comme si elle avait du chagrin de se séparer de moi pour un jour ! Naturellement elle a bien une raison pour cela, je ne peux pas encore la deviner, l’avenir me la montrera bien, car je la connais, cette peste. Peut être aussi qu’elle voulait seulement me faire envie et prendre sa revanche sur notre souper des Voskuils, cela c’est bien possible aussi.
Oh, je suis si bien maintenant que j’ai fait toutes ces expériences, je ne m’en fais plus et notre vie coule si douce si paisible si gentille si heureuse. Si je vous raconte toutes ces choses, c’est bien pour vous donner une idée de notre entourage et enfin, parce que je vous raconte tout de notre vie ici, la vie de tous les jours.
Je vous écris, assise dans ma robe rose qui est enfin terminée. Elle n’est pas si mal que cela, elle plaît à Buby, c’est déjà le principal. J’ai maintenant une nouvelle idée qui me trotte dans la tête, je me réjouis de m’y mettre sitôt que ce courrier sera loin, mardi matin. J’ai acheté une sorte de piqué de soie, jaune citron avec lequel je vais me faire une petite robe garnie de bleu. Cette semaine j’ai raccommodé des fonds de pyjamas et des chaussettes, et fait un petit manteau pour la petite van Tinteren, mais il n’est pas encore tout à fait terminé. Il faudra que je me mette à faire des pyjamas pour moi, je n’en ai plus un seul d’entier. Par mon type tailleur, celui qui a fait la robe de chambre, j’ai fait faire des pantalons pour Buby, selon un modèle, et il a assez bien réussi, de sorte que je lui en donne encore à faire. A propos de cette robe de chambre, bien sûr que je sais ce qui manque, et si cela avait été à arranger, je n’aurais pas manqué de le faire faire. C’est bien les enmanchures qui n’étaient pas coupées trop petites, mais bien trop grandes, et comme il n’y avait plus de restes, on ne pouvait rien y faire. Pensez-vous, j’en sais tout de même assez pour savoir où cela manque ! Malgré tout Buby aime bien sa robe de chambre et la porte toujours avec satisfaction.
Depuis quelques jours mon Buby a une maladie, une maladie très désagréable qui pourrait bien avoir des conséquences fâcheuses. C’est la maladie du radio. Jamais il ne joue assez bien, assez finement ou assez fortement. Toujours il est à y rafistoler, à grailler, à tourner, à visser, à essayer etc. C’est vrai que notre radio a quelque chose qui ne joue pas et Buby cherche où cela se trouve, la faute, mais flûte, ce que ce peut être embêtant quelques fois !!! Gare, quand il va lire ceci, pauvre de moi ! Pour le moment il est retourné au travail. C’est la fin du mois, et il sera au bureau tout le jour il ne peut même pas venir jouer au tennis, mais…mais… mais ce soir, il y a le match Hollande-Belgique (football), alors il faut qu’on écoute cela. Je continuerai à 5 heures, maintenant je vais faire mon ronron journalier. Tipsie m’a déjà précédée, de temps en temps elle vient voir si je ne viens pas encore, car elle n’est tranquille que quand elle me voit au lit alors elle s’apprête à dormir, pas avant.
Voilà, il est 8 heures du soir, je suis restée au lit jusqu’à 5 heures ensuite j’ai baigné et je suis allée faire quelques pas avec Tipsie. Vers 6 heures, Buby est rentré, a vite baigné, nous avons vite soupé et à 7 ¼ heures il est retourné à la fabrique. Moi, je viens d’écouter une conférence au radio et maintenant il me faut tout de même travailler encore un peu et je vais tâcher de finir cette lettre.
Nous venons justement de nous rendre compte que je n’ai aucune possibilité d’aller à Djocja en train, il n’y a pas de connections pour revenir le même jour. C’est embêtant ! Enfin, on verra à s’arranger autrement. Il faudra avoir recours à John, le décider à venir ici, me cherche une fois, si c’est possible.
Bah, c’est à peine si j’y tiens à ma machine, j’aimerais tant aller couper ma robe citron je viens de trouver un joli petit modèle très simple, et je brûle d’aller la copier. Oh oui, j’aime bien coudre, et naturellement que je tâcherai toujours de me perfectionner. Si seulement j’avais aussi pris un cours pour arranger mes chapeaux un peu.
Tu m’as bien fait rire en croyant que je n’arrive à rien parce que je suis énervée. Bah, c’est bien le contraire ! Il te faut penser que je n’ai que les matins pour faire quoi que ce soit, car mes après-midi se passent à dormir, et ensuite à jouer au tennis ou être avec Boili, et les soirées sont courtes, car nous nous couchons toujours assez tôt. Avec cela je reçois tous les 15 jours soit un Jardin des Modes, soit un Chic et Pratique qui m’apportent une foule d’idées excellentes que je voudrais toutes exécuter, des nappes, des coussins, des robes, des déshabillés, des pyjamas, des écharpes, des napperons, etc. etc. c’est fou ce que ces journaux sont bon. Si je me laissais aller, je resterais toute la journée  à faire toutes ces belles choses. Tu vois que ce n’est pas le cas, puisque justement à cause de ces promenades aussi, je n’arrive jamais à rien faire. Bah, il faut bien vous résigner à entendre mes doléances je n’ai personne d’autre à qui les faire, ayant tout de même pitié des oreilles de Boili.
Oui, ta lettre est venue par Rome cette fois-ci, c’est l’avion Amsterdam-Bandoeng qui s’arrête à Rome aussi, ainsi je l’ai reçue comme d’habitude.
Ainsi les garçons ne seront pas à la maison pour leur fête. Oui, les temps changent ! Je ne peux pas le croire non plus qu’ils aient déjà 22 ans, c’est fou, il me semble les avoir moi-même encore.  Oh oui, nos 5 ans ici passeront aussi  comme un rêve. C’est toute la vie qui est si courte, on s’en aperçoit surtout quand on est heureux.
Lundi matin, c’est le premier avril aujourd’hui, tous les fournisseurs viennent avec leur note, de sorte qu’il me faut toujours me déranger, ce qui fera une lettre un peu décousue.
Je viens d’avoir été à la maison des Visser, ils sont revenus pour un jour, madame est aussi là. Elle restera encore un mois là-haut, il paraît qu’il fait si beau et bon. Elle a maintenant un chalet pour elle, elle fait sa popote elle-même, avec toutes ses baboes etc. Ils peuvent vivre très bon marché, qu’elle dit.
Il est bientôt midi, toute ma matinée a passé encommérages, aussi avec la Rickshaw chez qui j’ai été payer le journal. J’y ai trouvé Mme Hartong, et naturellement je ne suis pas restée longtemps ne voulant pas me mêler dans les histoires de ces deux femmes. La Ric ne pouvait déjà pas me voir avec un bon œil, car elle a peur que je lui enlève la Hartong. Bah, c’est des vaches, les femmes, mais il y a des exceptions, témoins les Marchand...



vendredi 25 mars 2016






Keboemen

23 mars 1935

Et bien, elle est bonne cette nouvelle de Keboemen, et il faut encore que je l’apprenne via Bienne ! Une autre fois tu seras plus raisonnable, et avant d’avoir une frousse terrible pareille, tu essayeras de penser un peu et de compter que 2 et 2 font 4. Si jamais il y avait quoi que ce soit avec l’un de nous, tu le saurais immédiatement, et encore avant le Journal du Jura, par télégramme. Au fonds, tu sais, je peux bien me représenter comme tu as dû sauter en lisant cela ainsi, sans autre,  et vu que tu ne connais encore rien du pays, ici. Mais une autre fois, justement parce que tu ne connais rien ou presque rien de la vie d’ici, car mes lettres sont trop incomplètes et imparfaites sur ce point pour te permettre de t’en faire une idée, il ne faut, à l’avenir jamais croire, ni prendre ces nouvelles à la lettre. Voici tout ce que moi j’ai su de cette nouvelle. Un jour à midi Buby me dit à table qu’il paraissait exister un empoisonnement quelque part dans le nord de Keboemen, dû à des gâteaux de bongkrek. J’ai répondu, ah oui ? qu’est-ce que c’est que du bongkrek ? – Ce sont des gâteaux que les indigènes font avec du boengkil et des noyaux d’un certain fruit, qui, si on ne les détache pas bien d’une certaine peau qui les entoure et qui, elle, est vénéneuse, peuvent causer des empoisonnements. Il paraît donc qu’un faiseur de ces gâteaux n’a pas bien pelé ses noyaux avant de faire une grande quantité de ces bongkrek qu’il a naturellement vendus aux gens, aux indigènes, qui à leur tour les ont mangé et malheureusement ont…crävä (crevé) comme dirait Loulou.
Concernant cet empoisonnement, Buby vient de me dire qu’il s’est informé et que ce fruit est simplement celui de l’arbre à ricin. La pelure du fruit est venimeuse, c’est seulement du noyau que l’on fait l’huile de ricin. Alors les Javanais en faisant ces gâteaux, sont quelque fois trop paresseux de bien enlever cette peau, et la pressent avec noyau, ce qui a donné les suites que vous savez.
C’est bien triste pour la population, mais on n’y peut rien. C’est quand, comme chez nous en Suisse, il y a des personnes qui s’empoisonnent avec des champignons, quand c’est la saison. Seulement tu sauras que Keboemen c’est le chef lieu d’un district du même  nom, presque aussi grand que la moitié de la Suisse. C’est aussi un district très peuplé, tu ne peux pas t’en faire une idée, si, pense aux lapins de Sutz, et bien, les habitants ici croissent aussi vite et surtout aussi nombreux. 80 personnes dans le district de Keboemen, c’est équivalent à environ 5 personnes dans le canton de Berne. N’oublie pas qu’ici un homme a plusieurs femmes qui chacune ont 5-6 enfants minimum. Il n’y a pas de célibataires ici ! Entre parenthèse, je ne savais pas qu’il y avait 80 personnes mortes à cause de cet empoisonnement, c’est bien vous qui nous l’apprenez ! Sachez encore, et cela te tranquillisera pour une autre fois, que nous ne mangeons jamais de ce truc là, du bongkrek à notre rysttafel. Tout ce que nous mangeons, c’est fait dans notre propre cuisine, ah non ! nous sommes hygiéniques ici, même si la baboe ne lave pas ses mains aussi souvent que la granmamali !
Vous savez, Java est si grand que les Javanais de Java East  connaissent aussi bien leurs concitoyens de Midden Java, qu’en Europe les Polonais connaissent les Portugais. En Europe il y a Français, Allemands, Anglais, et vous savez vous-même comme ces peuples, pour n’en nommer que quelques-uns, sont différents les uns des autres. Ici c’est la même différence, malgré qu’ils soient tous réunis sous le nom de Javanais. Oh, les dimensions sont immenses, ici, en tout, mes chers. Peut être vous lirez aussi une fois qu’il sévit une épidémie de malaria à Tjilatjap qui est connu pour cela, mais oui, mais on fait attention, et je vous dis, on vit soigneusement, proprement en tout. Ah, vous ne pouvez pas encore vous faire une idée de ce que c’est que la colonisation et de ce que les Hollandais ont fourni et réussi sur ce terrain-là. C’est magnifique, et pour une fois leurs têtes dures leur ont rendu service !
Nous venons de manger une bonne rysttafel. J’avais une demi livre de porc que nous avons mangé à la chinoise, c’est à dire la viande coupée en morceaux, comme pour le Zigeunerbraten, mais ces morceaux on les enfile par 5-6 morceaux sur un petit bâton qu’on tourne au-dessus du feu. C’est donc du porc rôti à la broche. On le mange avec du catchup de graines de soya, ce qui est excessivement sain. J’ai aussi eu un poulet très bien réussi, rôti à la javanaise, boemboe oppor, de la salade aux concombres, du légume aux bambous, du kroepoek, et le foie du poulet rôti avec des haricots coupés en petit morceaux et du poivre rouge, cela se nomme sambel goreng boentjies, et de la noix de coco râpée et ensuite rôtie, ce qui est très bon et un peu doux. Tout cela s’arrange bien joliment autour de la montagne de riz que chacun a sur son assiette et on mange de ces choses-là, tour à tour avec une bouchée de riz. Vous voyez ce n’est pas si compliqué que cela. Je ne fais plus faire de ces immenses rysttafel, comme au commencement, 5-6 plats nous suffisent amplement, maintenant qu’on connaît ce qu’on mange. Au commencement, c’était la nouveauté, on voulait tout connaître, et tout à la fois !

Cet après midi j’ai dormi, mais je suis encore fatiguée, ou plutôt, de nouveau fatiguée car à 5 heures nous avons joué au tennis et Buby m’a bien fait courir.  Il fera bon trouver son oreiller tantôt. Voilà Buby qui se promène autour de la chambre comme un voyou en meulant : ääää, je n’ai pas envie d’écrire !!! Et pourtant il doit écrire à son père, il s’est passé tant de choses ici à la Mexolie, depuis cette fameuse réduction de salaires. Jusqu’à présent, il y a déjà deux administrateurs des fabriques de Rangkas Bitoeng et de Kediri qui sont loin. Monsieur Meyeringh, et…. la dernière nouvelle, monsieur Voskuil quitte aussi. Nous croyons que c’est surtout à cause des ennuis que l’administrateur de Rangas Bitoeng lui cause, en écrivant des articles salés dans les journaux contre la Mexolie et Voskuil en particulier. Ce type s’appelle Ensering, il a déjà été deux fois dans une clinique pour ses nerfs, et deux fois M. Voskuil l’a de nouveau engagé par pitié un peu et aussi parce qu’autrement ce type était bon pour les affaires Mais voilà, tout se tourne contre Voskuil qui n’a pas assez de prestige pour se faire valoir de la bonne manière. Enfin, je vous dis, c’est de la soupe aux pois dans la Mexolie pour le moment, et cela va durer encore un moment jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre, que les esprits se soient calmés et que la nouvelle direction y ait mis de l’ordre. De papa Woldringh nous savons qu’il a été découvert que l’affaire est assez pourrie à certaines places, surtout en ce qui concerne la direction et les ordres aux fabriques. Mais il ne nous dit rien en détail, voulant nous laisser libres d’apprendre les choses par la voie ordinaire, comme les autres employés. Il nous dit seulement de ne pas perdre courage et surtout d’avoir confiance et de bien travailler. La Mexolie va recevoir un bon coup de balai par en haut. Tout cela n’est pas pour améliorer les affaires qui sont très mauvaises ce mois-ci. Nous ne recevrons que les Fl. 20.-, environ, et le mois prochain peut être rien du tout à part nos Fl. 200.-. C’est pas excessivement agréable mais on s’y fait et nous ne sommes pas encore à plaindre, va, il y en a bien de plus malheureux que nous.
.
Nous avons justement un concert splendide. Nous avons acheté notre radio définitivement, et déjà payé. Nous avons reçu 10% pour paiement comptant, ce qui nous fait Fl. 27.50 , plus Fl. 25.-, des Fl. 300, reçus de papa Woldringh, car l’appareil coûte Fl. 275.-.
Buby a reçu son ordre de marche maintenant C’est le 8 juillet, à Soerabaya, pour 15 jours. Ce temps est juste assez pour un bon changement, pour bien s’amuser. Je suis contente que ce ne soit pas plus long. Ainsi nous pourrons nous arranger pour vivre agréablement et bien passer notre temps sans trop être obligé de compter. Si cela avait duré plus longtemps, il faudrait déjà compter un peu plus. Oscar recevra Fl. 10.-. par jour, outre notre salaire de la Mexolie. Mais il doit s’acheter tous ses uniformes coloniaux, pour cela il recevra Fl. 200.-, je crois. Savez-vous qu’il est premier lieutenant ? Hm,Hm ! Le prochain grade sera capitaine, hein garçons ?

Lundi matin 6 ½ heures. C’est un très beau matin. Dans quelques instants le soleil va apparaître derrière les arbres du jardin des Röhwer, alors toute notre voorgalery sera inondée d’une fleuve d’or, et les oiseaux, les oiseaux ! Buby dort encore, je n’irai le réveiller qu’à la dernière minute. Hier soir aussi, il ronflait déjà quand je me suis enfin faufilée dans le klamboe (moustiquaire), c’est que moi je suis et resterai toujours la même traîneuse. Tut te fâcherais encore bien des fois, Faaather. Buby, lui, en a pris son parti !
J’oublie toujours d’accuser réception de vos lettres au commencement de la mienne, j’ai donc bien reçu le no 78 du 12 mars.
Par même courrier j’envoie à papa une grande enveloppe contenant des timbres et des paperasses. Il part aussi en échantillon sans valeur une petite boîte à l’adresse des garçons. C’est rien du tout, mais si cela arrive bien je pourrai continuer par des choses  un peu moins bêtes.
N’est-ce pas tu n’oublieras pas de m’acheter ces bas, car à Soerabaya il faudra que j’en porte toujours. Si tu peux, achètes m’en  toujours deux paires des mêmes, ainsi quand deux bas sont gâtés, je peux en faire une paire, tu comprends ? Toujours des tons neutres stpl. au moins 5-6 paires, pas plus, et pas de bas foncés.
Mes chers, maintenant je vous quitte. Je veux encore écrire à ……