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dimanche 10 avril 2016




Keboemen

4 mai 1935


A sa maman
Nous avons donc bien reçu tes deux lettres no 83 et 84. La 84 nous venons de la recevoir ce soir, donc par le courrier par avion du samedi soir, normal. Oscar n’a pas reçu de lettre, car papa Woldringh est maintenant en voyage et nous a avertis qu’il n’aurait pas le loisir d’écrire pendant une ou deux semaines.
Nous avons eu beaucoup de plaisir à lire les manœuvres de Lölö (son frère Louis). Comme je puis bien me l’imaginer dans son tank...
J’ai reçu les photos maintenant, je les aime beaucoup et j’en ai eu un immense plaisir. De même qu’à la grande de vous trois, et ce que j’aime bien la regarder, il me semble alors que vous êtes tout près de moi avec vos gentilles expressions et vos bons sourires, vous êtes bien les trois.
Je t’écris à toi ce soir, et lundi, si j’y arrive, j’écrirai une lettre pour la compagnie. Demain dimanche nous aurons la visite des Erkelens et de Elout, qui viendront tous les trois de Tjilatjap. Ce n’est pas une visite qui m’enchante beaucoup, ni Oscar, mais enfin, on saura bien se tirer d’affaire.
Comment vas-tu maintenant et qu’a dit le médecin ? Oui, mamali, tu as raison de me dire tout, je l’apprécie beaucoup. Pourtant j’aimerais bien que tu me racontes encore un tas de choses de toi. Est-ce que tu as vraiment maigri ? Tu as eu raison de ne plus aller chez Rummel. Est-ce que ce Huber est sympathique ? C’est donc ton cœur qui te joue des tours ? N’est-ce pas que tu fera attention maintenant, et tu ne diras plus : schysse, wenn i Freud ha, wott i Freud ha, und cha mer der räschte id Schueh blose !  (dialecte bernois: merde, quand j’ai du plaisir, je veux du plaisir et pour le reste tant pis !) Vois-tu chacun doit s’imposer des restrictions dans la vie, aussi quand on est jeune. En tout cas, moi, je fais aussi déjà attention de manger et de me conduire sainement, pas d’excès en quoi que ce soit. Il te faut bien t’observer, bien te soigner. Maintenant que les garçons seront de nouveau loin, tu pourras te payer de vraies vacances cet été. Il n’y aura heureusement plus de Brero pour qui travailler. Tu as raison si tu te la couleras douce, mais attention, si la Gretula change et devient très gentille avec toi, cela sent du Sutz, des bains et des visites avec ses amies ! Comme il y a quelques années, te rappelles-tu ? Cette fois-ci tu seras ferme et tu ne te laisseras pas imposer des visites. Envoie-les au diable ou plus loin encore, mais pense à toi cette fois-ci.
Vois-tu il fait si beau être seule avec soi-même et toutes ses pensées et ses souvenirs. Moi, je ne m’ennuie jamais, jamais, et je sais que toi non plus tu ne t’ennuies jamais. Oui, on a bien de temps en temps envie de voir quelqu’un, de parler, d’échanger ses idées, mais après il fait beau tout de même de revenir à sa solitude. Au moins là on ne dit pas de mal et on peut laisser libre cours à ses pensées !

plage près de Cilacap

Nous sommes donc resté à Tjilatjap jusqu’à mercredi matin. Le mardi, après que les lettres aient été mises à la poste, nous sommes tous partis à la plage. Mr v.T. avait fait un petit bateau pour sa fille et nous voulions aller l’essayer. Buby n’a pas baigné, j’avais oublié son costume et nous n’avons pas pu en emprunter un, de plus il était de mauvaise humeur parce que nous l’avions fait venir avec nous. Donc moi, je baignais avec mr. et mrs. V.T. A un moment donné nous voulions essayer le bateau qui chavirait toujours. La petite en était effrayée et ne voulait pas y entrer. A la fin, c’est moi qui l’ai essayé et nous avons bien ri, car je ne pouvais jamais tenir l’équilibre. Après moi, c’est le gros v.T. qui y est entré. Je tenais le bateau jusqu’à ce qu’il soit assis dedans, ensuite je voulais le pousser pour lui donner de l’élan. Les premiers 3 mètres tout allait bien, quand tout à coup, plumps, le bateau se retourne comme un gant et v.T. disparaît sous l’eau comme un sac de pommes de terre. Moi je n’en pouvais plus de rire, il faut te dire que nous étions à la plage fermée, donc pas dans la mer ouverte. Une fois qu’il était hors de l‘eau de nouveau, il m’a offert d’y entrer de nouveau dans ce charrette de bateau, et tu sais que moi, j’aime bien m’amuser. Donc j’y entre et je me mets à ramer et à faire le guignol. Ensuite j’ai voulu en sortir pour y laisser entrer une petite fille. C’était difficile de sortir de cette coquille, j’avais une jambe dehors, et voulais justement sortir l’autre quand une vague fait bouger le bateau et le lance de toutes forces entre les jambes écartées. Tu peux te penser le mal que cela m’a fait. J’ai vu toutes les étoiles !!! Sitôt que j’ai pu, je suis sortie de l’eau et suis allée m’habiller. Je saignais un peu mais ne savais pas d’où... Ce n’était pas beaucoup, mais cela m’a fait peur tout de même. Outre cela, j’étais éraflée et j’ai encore maintenant un gros bleu, mais cela ne fait plus mal. Les deux premiers jours, j’avais bien de la peine à m’asseoir, oh, c’était drôle à voir, on peut bien dire que j’avais le c… enflé, haha.
Dimanche.
Il est déjà midi et nos visites ne sont pas encore arrivées. Heureusement que je n’ai que la rijsttafel, je n’ai pas à me fâcher à cause d’un dîner mal réussi, c’est seulement la baboe qui aura eu un travail fou pour rien. Tant pis, elle se consolera en recevant tous ces restes s’ils ne viennent pas. Et maintenant revenons à nos moutons.
Irma Hadorn. Je lui ai envoyé un joli petit abat jour en peau de waterbuffalo, finement découpé et pein. Un travail spécial de Djocja. Il m’a coûté Fl. 1.75, ce n’est pas trop cher, mais l’abat jour vaut mieux que son prix, seulement ce type qui le vendait avait besoin d’argent, et comme il pleuvait et faisait justement un terrible orage quand il était ici, je lui ai permis d’attendre ici que la pluie cesse un peu, c’est aussi pourquoi il me l’a donné en fin de compte pour ce prix si bas. Tu ne le diras pas à Irma, sans quoi elle ne l’appréciera pas.
Quant aux chapeaux de la petite Descoeudres, attends encore un peu. Je peux me procurer une forme ici, je sais ce qu’elle entend, mais je veux encore un peu étudier la chose et m’orienter à Soerabaya. D’abord je veux mettre en ordre l’affaire du buste. Qu’est-ce que Hedy en dit ? Je sais maintenant qu’il coûte Frs.Fr. 195.--, en longueur spéciale. Tu sais, on peut l’adapter exactement à son corps, ce qui est extrêmement pratique. Est-ce que Hedy trouve aussi que ce serait quelque chose pour moi ?

Lundi matin.
Nos visites sont arrivées hier vers 1 heure, et nous avons mangé à 3 heures ! Passé une belle après midi, joué au tennis, fait aller le gramophone, dansé, enfin quoi, nous nous sommes assez bien amusés. Le soir après souper, les Erkelens sont retournés à Tjilatjap. Alors que mr. Elout a demandé s’il ne pouvait pas dormir ici, vu que l’hôtel était si loin. Nous comprenons cela très bien et j’ai vite fait mettre en ordre ma chambre de visites. Je ne sais pas combien de jours il restera ici. Il est si simple et je ne fais pas du tout de chiqué, mais tu comprends cela donne à faire tout de même, il faut surveiller mes zigues car je veux que tout soit bien fait. Je suis si contente de toutes les visites que nous avons eues à la maison, tu ne peux guère te rendre compte, mamali chérie, combien cela me facilite les choses d’être habituée aux visites.
Maintenant vite encore le plus important.
Merci pour les bas que tu m’enverras, donc ces 4 paires. J’en serai très contente, car je n’en ai plus une paire d’entiers, sauf les deux que je viens de recevoir. Merci aussi pour les souliers je me demande s’ils m’iront ?
J’aimerais bien que tu me racontes ce que Hedy va me faire, que tu sois un peu plus exacte, car je ne peux souvent pas bien imaginer ce que tu veux dire. J’essaie naturellement de deviner, mais c’est quelque fois difficile, il te faut penser que je suis loin de tout et plus trop au courant de ce qui se porte. Par exemple je ne sais pas ce que tu vas me faire faire, si c’est une robe, une jupe de satin et une casaque, se composant avec ce cape, ou si ce cape fait partie d’une autre toilette. Tu mêles tout, ce que Hedy fait à Tata, ce qu’elle pense me faire, ce que je désire, ce que tu penses, bref c’est un peu une salade, et le temps presse de sorte que nous ne pouvons pas passer notre temps à écrire pour nous entendre. Voici donc ce que je comprends d’après ta lettre 84 et tes descriptions :
Tu as l’intention de me commander chez Hedy une petite robe se composant d’une jupe ne satin, avec casaque. Probablement cet ensemble sera en deux couleurs, noir et blanc, etc. Si c’est en deux couleurs, j’aimerais bien noir et blanc.  Si c’est en une couleur, je préfère ficelle clair, une couleur avec laquelle je puis porter un chapeau noir en paille luisante.
Ce qui me rend le plus service, c’est une robe ou un ensemble que je puis porter l’après midi à Soerabaya, donc en ville, aller au restaurant, il faut que ce soit chic, mais assez simple pour que je puisse le porter sans jamais être déplacée n’importe où que j’aille. Tu comprends ?
Dans cette idée là, j’aimerais donc aussi une petite robe en tissu lavable, soit de Bötschi, soit de Hedy, ou de n’importe qui. Une petite toilette gentille, me seyant bien pour être jolie quand je sors avec Buby qui sera très bien en uniforme blanc.
Toi et Hedy, je sais que vous m’aimez bien, et que les deux, vous me voulez bien habillée, mais il ne faut pas vous laisser tenter par un joli modèle excentrique. Cela revient trop cher et aussi ne me rendrait pas autant service que ce que je décris plus haut.
Maintenant en choisissant les tissus, pensez bien qu’il ne faut pas de tissus trop difficiles, vu qu’ils souffrent beaucoup ici par le soleil, la transpiration. Si c’est possible, toujours du lavable soit à la benzine, soit à l’eau froide.
Je vous rappellerai aux deux que j’ai horreur des manches kimono ne permettant pas de lever les bras librement. N’oubliez pas qu’ici il fait toujours beau temps, chaud aussi et qu’on ne peut pas supporter de ces façons qui ne permettent pas l’aisance des mouvements.
J’aimerais bien que tu donnes ce bout de lettre à lire à Hedy, ou que tu lui en fasse la lecture elle saura bien me comprendre. Je ne vous demande que d’observer ces quelques points, pour tout le reste je vous laisse libres me fiant à votre bon goût. Mes mesures n’ont pas changées, sauf pour les hanches, il faut compter 102 cm. Donc là où le füdi (derrière) ressort le plus. Ces 102 cm sont bien comptés mais tu sais que je n’aime pas qu’on voie trop les fesses.
Sitôt que m. Elout sera loin, je vais prendre un homme pour coudre, car depuis 15 jours je n’ai qu’un pyjama qui soit encore un peu présentable, tout le reste est en morceaux, déchiré, en mille haillons, c’est honteux.
Il est lundi soir.
Vite encore quelques mots.
Cette après midi il est de nouveau venu un Javanais avec de l‘argenterie se faisant à Djocja. J’ai acheté quelques petits bijoux pour Floc, Tata et Fanny et la Giggerli, et naturellement aussi pour mon Faaather. Enfin, j’en ai profité puisque madame Voskuil se charge de vous les apporter. J’en ai acheté pour une trentaine de francs, c’est encore Buby qui m’a encouragée pour en acheter autant, et c’est lui qui paye la moitié de son privé. Cela c’est pour vous tous. Oh, je vous dis, il est gentil mon bandit. Moi, si j’avais été seule j’avoue que je n’en aurais pas acheté autant, tu sais bien que je ne puis pas dépenser, moi ! Enfin,  je suis très contente, ainsi au moins vous aurez enfin quelque chose de moi. Dans ma prochaine lettre je te dirai ce qui est pour toi et à qui tu dois donner le reste. Maintenant je n’ai pas le temps.
Buby et Elout se tordent de rire en lisant des blagues d’étudiants. Quand je m’approche, ils tournent les pages et se taisent, et comme j’ai été à bonne école pour cela, je me retire. J’aime autant car cela me permet de vous écrire et puis j’ai bien appris de toi, il faut laisser les homes seuls souvent. En ce moment ils sont assis là à la voorgalery, les têtes ensemble comme des gamins d’école et ils rient tant que j’en ris aussi. Je suis si contente pour Buby qu’il ait quelqu’un qui le change du vieux Röhwer. Elout a dit que nous ne resterons plus trop longtemps à Keboemen, en tout cas pas plus d’une année, ensuite il faudra qu’on sorte qu’on puisse se mêler à des jeunes, vivre un peu quoi. Moi je laisse faire je suis encore bien heureuse ici avec mon Buby, seule, seulement on ne peut pas rester ainsi, de peur de devenir asocial.





samedi 2 avril 2016




Keboemen

8 avril 1935

Merci infiniment de vos lettres no 80, du mot de Papali, de celle de Chuggou et de la lettre arrivée par enveloppe spéciale (séparée), de mon Charlot. Comme toujours vos lettres ont été lues avidement, avec plaisir, et un tas d’autres sentiments. Nous nous réjouissons avec Chuggou de l’honneur qui lui est dévolu (conduire un nouveau modèle de tank), mais chez moi ce plaisir n’est pas sans mélange en pensant aux conflits politiques et diplomatiques incessants, dans lesquels se débat l’Europe. Enfin Oscar m’a rassurée tant bien que mal, me disant qu’eux aussi avaient des tanks dans leur armée, et que c’était des grosses caisses bonnes qu’aux parades, qu’en réalité elles ne servaient pas à grand chose en cas de guerre. Cela va peut être donner une petite douche à ta vanité de chauffeur, mon Chuggou, mais pour moi cela vaut beaucoup, même si je n’y crois qu’à moitié, car il se pourrait bien que mon Buby, par bonté de cœur, se laisse aller à dire des choses pas trop justes. Enfin, j’ai décidé de le croire, ce qui contribue beaucoup à me rendre ma tranquillité.
Quant à Charlot, je vais lui écrire spécialement et pour cela j’écourterai un peu la lettre commune.
Cette semaine a bien passé, mais beaucoup trop vite.
Le mercredi nous avons décidé que j’irais avec les Engelhart, faire cette journée décidée depuis longtemps près de Tjilatjap. Buby ne pouvait pas y venir ne voulant pas laisser la fabrique seule sans surveillance européenne, du moment que les Röhwer étaient de la partie. Cela m’embêtait bien de laisser Buby seul à la maison, mais d’un autre côté, il fallait un peu tenir compte des Engelhard qui avaient décidé ce pic nique  avec nous, et cela aurait déjà été la seconde fois qu’à la dernière minute, quand tout était décidé que nous nous retirions, alors nous avons décidé que j’irais seule. Je ne me promettais pas beaucoup de plaisir mais je me suis bien amusée tout de même. Une fois avec toute la compagnie, je me suis dit que cela ne servait à rien de regretter Buby, cela ne l’amènerait pas, et puisqu’une fois nous avions dit A, je voulais aussi dire B et en avoir pour mon argent.


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Nous devions partir de Keboemen, toutes les autos ensemble, à 4 heures du matin. Nous sommes partis à 5 heures, parce que les Rickshaw ont eu une demi-heure de retard, ces gens qui attendent toujours le point sur les i des autres, de leur prochain ! A 8 heures nous étions à Tjilatjap, où nous sommes montés sur un grand bateau à moteur, comme notre « Rousseau », par exemple, par une pluie battante, un ciel gris qui ne semblait puis vouloir finir, nous étions une quarantaine de personnes, de Premboen, Keboemen et Tjilatjap. L’ambiance a tout de suite été agréable, et moi j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver tout ce monde. Je m’en suis fichu une bosse de parler, de rigoler, de m’amuser. Il y avait quelques uns des officiers du Saleier, le bateau ancré à Tjilatjap pour deux mois. 
le bateau

Il y avait aussi des gens que je ne connaissais pas encore, mais cela ne m’empêchait pas de parler et rire avec eux comme si nous nous connaissions depuis 10 ans. Pourtant j’étais beaucoup avec madame Engelhart, (tante Engel en  oom hard (mais je prononce Hart, ce qui veut dire cœur !) leur titre officiel maintenant). Ils ont bien pris soin de moi, oh tout le monde d’ailleurs, j’aurais toujours dû être à trois places à la fois. La promenade était belle sur cette Kinderzee, le bras de mer entre le rivage de Tjilatjap et l’île de Noesa Kembangan (Nusa Kembangan, voir ci-haut Géographie), dont je vous ai déjà parlé. Cela forme un lac de la grandeur du Bodensee, mais pas si régulier et par place seulement aussi large qu’une rivière pour ensuite s’élargir en une gouille (flaque) assez grande pour n’en plus voir les rivages, et finalement recevoir une large rivière tranquille dont nous avons remonté le cours pendant un certain temps. Autour de l’île de Noesa Kembangan, la profondeur est assez grande pour laisser passer les plus grands bateaux, tandis que près de la rive de Java, l’eau se perd dans d’immenses marécages (mangrove) peuplés de crocodiles. C’est un terrain sauvage, très bon pour la chasse. Nous avons vu des singes se balancer d’un arbre à l’autre, une quantité d’oiseaux que je ne connais pas encore, et des crocodiles, mais moi je ne les ai pas vu arrivant trop tard (on n’est pas de Berne pour rien !). 
village lacustre

Au milieu de cette gouille se trouve un village sur pilotis, dont les habitants vivent encore comme les lacustres en son temps, chez nous. Ils ne s’occupent que de pêche, y allant dans des canots faits d’un tronc d’arbre creusé, comme celui qui est exposé au Musée Schwab dans le jardin du Pasquart gauche (s’il y est encore) (oui !) Je vous dis, on se croyait transporté au temps de la pierre presque. Les maisons étaient aussi reliées entre elles par des ponts en bambou et en bois, comme le montrent les images des livres d’école chez nous. 
Ce qui m’a le mieux plu, c’était ces gosses tout nus, d’une belle couleur café au lait ou chocolat, formant un ensemble parfait avec leurs étroites embarcations qu’ils faisaient avancer avec une pagaie, et viraient autour de notre bateau avec une adresse étonnante qui nous faisait crier des fois, alors ils riaient avec leurs grands yeux noirs et leurs magnifiques dents blanches. Ce que ces gens ont des dents ici, c’est fou, autant de dents, autant de  perles lumineuses. 
M.Engelhart dans la pirogue

Enfin, j’ai retenu quelques images impressionnantes de beauté, et une fois de plus je suis rentrée enchantées des Indes, émerveillée remplie d’admiration et d’un profond amour aussi pour ces sites enchanteurs. Je vous dis, cela vous prend, cela vous enlace, cela vous charme, on ne peut plus s’y soustraire.
Vous savez que madame v.Tinteren est très grosse, plus grosse que toi mamali, aussi plus grande, et elle a mon âge( !) alors nous nous sommes promenées par une des « rues » de ce village lacustre bras dessus, bras dessous avec un des officiers du Saleier. 
le groupe

A un moment donné un monsieur de la troupe voulait faire une photo et ordonne à tout le monde de se poser sur une sorte de place (toujours sur pilotis) adjointe à une des rues. Nous étions le plus près de cette place, et madame v.Tinteren et monsieur van den Hoek, sans arrière pensée et d’un bon pas, se préparent à se poster pour la photo, tandis que moi j’ai eu une seconde d’hésitation me demandant si ces pilotis seraient bien assez solides pour tout le monde voyant que le bois par place était pourri par l’eau (on n’a pas passé toutes ses années à Sutz pour rien !) mais il suffit de cette seconde pour que je ne sois pas entrainée avec mes deux amis qui ont fait une chute de plus d’un mètre. Les pilotis avaient cédé sous leur pas. Vous auriez dû voir cela ! Le gros de la compagnie étant un peu plus loin a poussé des cris et des éclats de rire, car ce devait être  comique, mais moi, pas bernoise cette fois, j’empoigne madame v.T. et je réussi à l’asseoir sur la rue solide sur laquelle je me trouvais encore, pendant que v.d.Hoek, agile, s’était accroché quelque part et remontait comme un singe en riant. Mais moi j’ai bien eu la frousse, après j’ai ri.
Nelly rit (à gauche)

Nous avions à bord un restaurant chinois qui s’occupait de notre dîner, naturellement que des mets chinois, très bons et si bon marché. Nous avons mangé chacun ce qu’il voulait, fait quelques photos, et 3 des messieurs ont tiré sur des crocodiles qu’ils voyaient ou croyaient voir, sur des chiens volants ( Kalong, ou roussette de Malaysiechauves-souris, flying fox, pteropus vampirus,)


kalong, chauve souris
  qui pendaient par centaines aux arbres, sur des poissons à soie et d’autres genres etc. car ces marais alternaient avec des bouts de forêt vierge. Vers 4 heures nous étions de retour à Tjilatjap où nous avons pris congé les uns des autres. Toutes les autos retournaient à Keboemen, pendant que les Röhwer et moi et encore une jeune fille restions à souper chez les v.Tinteren. Cela ne m’allait qu’à moitié, car j’étais fatiguée, plutôt j’avais un sommeil fou d’avoir ainsi été  à l’air toute la journée et puis je voulais rentrer pour tout raconter à mon Buby, qui avait été laissé seul toute la journée. Mais voilà, la Rickshaw tenait d’aller baigner, et ainsi ils ont accepté. Il y avait avec nous une jeune fille de 21 ans, actuellement fille au pair chez madame Ginsberg, à l’hôtel ici. Elle est assez sympathique, cette jeune, et elle fréquente un certain Cramer, ami des v.T. Il avait écrit aux Röhwer pour demander si sa jeune amie pouvait se joindre à eux pour venir à Tjilatjap, ils ont dit oui, et ainsi nous avons fait le voyage ensemble.  En revenant du bateau, pendant que nous faisions les adieux, ces deux ont disparus, Cramer ayant averti Röhwer qu’il nous retrouverait chez les v.T. Moi, m’ai bien compris cela, ces deux voulaient avoir un moment seuls ensemble, mais la Rickshaw a fait les hauts cris, disant qu’elle avait la charge de cette jeune fille que celle-ci ne savait pas vivre ( !!!). D’abord, j’ai aussi dit mon opinion, que je ne trouvais pas cela si terrible, mais je me suis vite tue, car elle s’exaspérait et pour un peu elle m’aurait encore dit que j’étais une entremetteuse ! Enfin, on juge toujours les autres par soi-même, et la morale que j’ai tiré de toute cette histoire, c’est que la Rickshaw doit bien avoir su profiter des moments seuls pendant qu’elle était fiancée !!! Enfin, la conséquence, c’est que la Rickshaw n’a plus fait attention à cette jeune, et si elle avait pu lui ficher un coup de pied, elle l’aurait fait, alors moi j’ai fait contre poids ! Tout l’après midi sur le bateau, pendant que moi je m’amusais avec tous et chacun, la bonne Rick était assise sur une chaise, toujours la même avec une des seules dames qu’elle connaissait ici de Keboemen. Vous pouvez penser si elle m’observait et si elle pouvait, elle viendrait en dire du mal de moi. Elle n’a pas pu se retenir, en rentrant, quand je disais que je m’étais bien amusée, Oui! – tu étais déchaînée !
Elle devait rager, la Ric, de me voir si gaie et si à la maison parmi tout ce monde oh, cela me faisait plaisir ! Je n’allais au moins pas trop vers elle, bien que quand j’y étais elle tâchait de me retenir comme elle pouvait m’offrant tout ce qu’elle avait à offrir pour me faire rester, mais la Näggeli trouvais toujours vite une autre excuse pour se joindre à un autre groupe.
A Tjilatjap elle a été chez le coiffeur, et moi, je n’ai pas pu résister à la tentation de faire couper ma tignasse aussi, résultat j’ai de nouveau une tête pas très belle, pour en dire le moins possible ! Cela c’est embêtant ici, car enfin je ne peux pas toujours filer à Semarang, c’est trop cher. C’est comme si j’allais de Bienne à Romanshorn pour me faire couper les cheveux !
Il a de nouveau fait beau chez les v.T. nous étions à la maison à minuit, partis de Tjilatjap un peu avant 10 heures. Il nous a fallu traverser la grande rivière sur ce ponton dans une nuit noire, sauf avec beaucoup d’étoiles, entre autre la grande ourse juste au-dessus de nous. J’en ai joui de ce quart d’heure de traversée, pendant que les hommes ramaient et poussaient avec leurs bambous, c’était beau, c’était les Indes, c’était l’aventure… et la Ric faisait presque aux culottes de peur, ce qui ajoutait encore à mon plaisir.
En arrivant, Buby se promenait devant la maison avec Tipsie, c’était bon de revenir à la maison !

Vite un mot à maman, avant que je l’oublie : J’ai lu dans le Journal (du Jura) les promesses de mariage d’un René Fell, divorcé, rédacteur. Est-ce Gilles ? Ce gueulon enfariné de chez Gassmann ? éditeur du JdJ ? Ecris-le moi stpl.

Non, John est encore toujours à Solo, mais peut être qu’ils iront à Batavia pour être mieux situés pour chercher une place, car John ne veut pas rester là à Solo où il n’y a pas d’avenir. Nous avons l’intention d’y aller un week-end, sitôt que Visser sera de retour de nouveau. Oui je crois bien que Itje Voskuil aimait bien venir chez vous, car quand j’ai parlé de sa dernière visite à ses parents, ils ont eu l’air gaiement contents. Madame V. m’a aussi offert de prendre quelque chose pour vous, j’ai déjà acheté quelques petit chose, mais je ne vous dirai pas quoi ; toutefois il n’est pas permis de se faire des illusions pensez à mon porte-monnaie ! Mais j’ai toute de même du plaisir à mon achat, je vais toujours le regarder.
J’ai trouvé dans le Jardin des Modes une annonce pour un buste. Demande à Hedy si elle croit que c’est bon cela. Je vais écrire à Paris directement pour en demander le prix encore sans engagement bien sûr. Que Hedy te dise si elle y trouve des désavantages et tu m’écriras stpl.

Mes chers, j’ai sommeil, à la prochaine fois, beaucoup de muntschis à chacun. Ge….

A la main : pour aller à ce pic-nique dimanche, je me suis vite fait une robe en shantung épais, très bien réussie, tout le monde l’admirait…


Cilacap/Tjilatjap et île Nusa Kambangan
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