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dimanche 10 avril 2016




Keboemen

4 mai 1935


A sa maman
Nous avons donc bien reçu tes deux lettres no 83 et 84. La 84 nous venons de la recevoir ce soir, donc par le courrier par avion du samedi soir, normal. Oscar n’a pas reçu de lettre, car papa Woldringh est maintenant en voyage et nous a avertis qu’il n’aurait pas le loisir d’écrire pendant une ou deux semaines.
Nous avons eu beaucoup de plaisir à lire les manœuvres de Lölö (son frère Louis). Comme je puis bien me l’imaginer dans son tank...
J’ai reçu les photos maintenant, je les aime beaucoup et j’en ai eu un immense plaisir. De même qu’à la grande de vous trois, et ce que j’aime bien la regarder, il me semble alors que vous êtes tout près de moi avec vos gentilles expressions et vos bons sourires, vous êtes bien les trois.
Je t’écris à toi ce soir, et lundi, si j’y arrive, j’écrirai une lettre pour la compagnie. Demain dimanche nous aurons la visite des Erkelens et de Elout, qui viendront tous les trois de Tjilatjap. Ce n’est pas une visite qui m’enchante beaucoup, ni Oscar, mais enfin, on saura bien se tirer d’affaire.
Comment vas-tu maintenant et qu’a dit le médecin ? Oui, mamali, tu as raison de me dire tout, je l’apprécie beaucoup. Pourtant j’aimerais bien que tu me racontes encore un tas de choses de toi. Est-ce que tu as vraiment maigri ? Tu as eu raison de ne plus aller chez Rummel. Est-ce que ce Huber est sympathique ? C’est donc ton cœur qui te joue des tours ? N’est-ce pas que tu fera attention maintenant, et tu ne diras plus : schysse, wenn i Freud ha, wott i Freud ha, und cha mer der räschte id Schueh blose !  (dialecte bernois: merde, quand j’ai du plaisir, je veux du plaisir et pour le reste tant pis !) Vois-tu chacun doit s’imposer des restrictions dans la vie, aussi quand on est jeune. En tout cas, moi, je fais aussi déjà attention de manger et de me conduire sainement, pas d’excès en quoi que ce soit. Il te faut bien t’observer, bien te soigner. Maintenant que les garçons seront de nouveau loin, tu pourras te payer de vraies vacances cet été. Il n’y aura heureusement plus de Brero pour qui travailler. Tu as raison si tu te la couleras douce, mais attention, si la Gretula change et devient très gentille avec toi, cela sent du Sutz, des bains et des visites avec ses amies ! Comme il y a quelques années, te rappelles-tu ? Cette fois-ci tu seras ferme et tu ne te laisseras pas imposer des visites. Envoie-les au diable ou plus loin encore, mais pense à toi cette fois-ci.
Vois-tu il fait si beau être seule avec soi-même et toutes ses pensées et ses souvenirs. Moi, je ne m’ennuie jamais, jamais, et je sais que toi non plus tu ne t’ennuies jamais. Oui, on a bien de temps en temps envie de voir quelqu’un, de parler, d’échanger ses idées, mais après il fait beau tout de même de revenir à sa solitude. Au moins là on ne dit pas de mal et on peut laisser libre cours à ses pensées !

plage près de Cilacap

Nous sommes donc resté à Tjilatjap jusqu’à mercredi matin. Le mardi, après que les lettres aient été mises à la poste, nous sommes tous partis à la plage. Mr v.T. avait fait un petit bateau pour sa fille et nous voulions aller l’essayer. Buby n’a pas baigné, j’avais oublié son costume et nous n’avons pas pu en emprunter un, de plus il était de mauvaise humeur parce que nous l’avions fait venir avec nous. Donc moi, je baignais avec mr. et mrs. V.T. A un moment donné nous voulions essayer le bateau qui chavirait toujours. La petite en était effrayée et ne voulait pas y entrer. A la fin, c’est moi qui l’ai essayé et nous avons bien ri, car je ne pouvais jamais tenir l’équilibre. Après moi, c’est le gros v.T. qui y est entré. Je tenais le bateau jusqu’à ce qu’il soit assis dedans, ensuite je voulais le pousser pour lui donner de l’élan. Les premiers 3 mètres tout allait bien, quand tout à coup, plumps, le bateau se retourne comme un gant et v.T. disparaît sous l’eau comme un sac de pommes de terre. Moi je n’en pouvais plus de rire, il faut te dire que nous étions à la plage fermée, donc pas dans la mer ouverte. Une fois qu’il était hors de l‘eau de nouveau, il m’a offert d’y entrer de nouveau dans ce charrette de bateau, et tu sais que moi, j’aime bien m’amuser. Donc j’y entre et je me mets à ramer et à faire le guignol. Ensuite j’ai voulu en sortir pour y laisser entrer une petite fille. C’était difficile de sortir de cette coquille, j’avais une jambe dehors, et voulais justement sortir l’autre quand une vague fait bouger le bateau et le lance de toutes forces entre les jambes écartées. Tu peux te penser le mal que cela m’a fait. J’ai vu toutes les étoiles !!! Sitôt que j’ai pu, je suis sortie de l’eau et suis allée m’habiller. Je saignais un peu mais ne savais pas d’où... Ce n’était pas beaucoup, mais cela m’a fait peur tout de même. Outre cela, j’étais éraflée et j’ai encore maintenant un gros bleu, mais cela ne fait plus mal. Les deux premiers jours, j’avais bien de la peine à m’asseoir, oh, c’était drôle à voir, on peut bien dire que j’avais le c… enflé, haha.
Dimanche.
Il est déjà midi et nos visites ne sont pas encore arrivées. Heureusement que je n’ai que la rijsttafel, je n’ai pas à me fâcher à cause d’un dîner mal réussi, c’est seulement la baboe qui aura eu un travail fou pour rien. Tant pis, elle se consolera en recevant tous ces restes s’ils ne viennent pas. Et maintenant revenons à nos moutons.
Irma Hadorn. Je lui ai envoyé un joli petit abat jour en peau de waterbuffalo, finement découpé et pein. Un travail spécial de Djocja. Il m’a coûté Fl. 1.75, ce n’est pas trop cher, mais l’abat jour vaut mieux que son prix, seulement ce type qui le vendait avait besoin d’argent, et comme il pleuvait et faisait justement un terrible orage quand il était ici, je lui ai permis d’attendre ici que la pluie cesse un peu, c’est aussi pourquoi il me l’a donné en fin de compte pour ce prix si bas. Tu ne le diras pas à Irma, sans quoi elle ne l’appréciera pas.
Quant aux chapeaux de la petite Descoeudres, attends encore un peu. Je peux me procurer une forme ici, je sais ce qu’elle entend, mais je veux encore un peu étudier la chose et m’orienter à Soerabaya. D’abord je veux mettre en ordre l’affaire du buste. Qu’est-ce que Hedy en dit ? Je sais maintenant qu’il coûte Frs.Fr. 195.--, en longueur spéciale. Tu sais, on peut l’adapter exactement à son corps, ce qui est extrêmement pratique. Est-ce que Hedy trouve aussi que ce serait quelque chose pour moi ?

Lundi matin.
Nos visites sont arrivées hier vers 1 heure, et nous avons mangé à 3 heures ! Passé une belle après midi, joué au tennis, fait aller le gramophone, dansé, enfin quoi, nous nous sommes assez bien amusés. Le soir après souper, les Erkelens sont retournés à Tjilatjap. Alors que mr. Elout a demandé s’il ne pouvait pas dormir ici, vu que l’hôtel était si loin. Nous comprenons cela très bien et j’ai vite fait mettre en ordre ma chambre de visites. Je ne sais pas combien de jours il restera ici. Il est si simple et je ne fais pas du tout de chiqué, mais tu comprends cela donne à faire tout de même, il faut surveiller mes zigues car je veux que tout soit bien fait. Je suis si contente de toutes les visites que nous avons eues à la maison, tu ne peux guère te rendre compte, mamali chérie, combien cela me facilite les choses d’être habituée aux visites.
Maintenant vite encore le plus important.
Merci pour les bas que tu m’enverras, donc ces 4 paires. J’en serai très contente, car je n’en ai plus une paire d’entiers, sauf les deux que je viens de recevoir. Merci aussi pour les souliers je me demande s’ils m’iront ?
J’aimerais bien que tu me racontes ce que Hedy va me faire, que tu sois un peu plus exacte, car je ne peux souvent pas bien imaginer ce que tu veux dire. J’essaie naturellement de deviner, mais c’est quelque fois difficile, il te faut penser que je suis loin de tout et plus trop au courant de ce qui se porte. Par exemple je ne sais pas ce que tu vas me faire faire, si c’est une robe, une jupe de satin et une casaque, se composant avec ce cape, ou si ce cape fait partie d’une autre toilette. Tu mêles tout, ce que Hedy fait à Tata, ce qu’elle pense me faire, ce que je désire, ce que tu penses, bref c’est un peu une salade, et le temps presse de sorte que nous ne pouvons pas passer notre temps à écrire pour nous entendre. Voici donc ce que je comprends d’après ta lettre 84 et tes descriptions :
Tu as l’intention de me commander chez Hedy une petite robe se composant d’une jupe ne satin, avec casaque. Probablement cet ensemble sera en deux couleurs, noir et blanc, etc. Si c’est en deux couleurs, j’aimerais bien noir et blanc.  Si c’est en une couleur, je préfère ficelle clair, une couleur avec laquelle je puis porter un chapeau noir en paille luisante.
Ce qui me rend le plus service, c’est une robe ou un ensemble que je puis porter l’après midi à Soerabaya, donc en ville, aller au restaurant, il faut que ce soit chic, mais assez simple pour que je puisse le porter sans jamais être déplacée n’importe où que j’aille. Tu comprends ?
Dans cette idée là, j’aimerais donc aussi une petite robe en tissu lavable, soit de Bötschi, soit de Hedy, ou de n’importe qui. Une petite toilette gentille, me seyant bien pour être jolie quand je sors avec Buby qui sera très bien en uniforme blanc.
Toi et Hedy, je sais que vous m’aimez bien, et que les deux, vous me voulez bien habillée, mais il ne faut pas vous laisser tenter par un joli modèle excentrique. Cela revient trop cher et aussi ne me rendrait pas autant service que ce que je décris plus haut.
Maintenant en choisissant les tissus, pensez bien qu’il ne faut pas de tissus trop difficiles, vu qu’ils souffrent beaucoup ici par le soleil, la transpiration. Si c’est possible, toujours du lavable soit à la benzine, soit à l’eau froide.
Je vous rappellerai aux deux que j’ai horreur des manches kimono ne permettant pas de lever les bras librement. N’oubliez pas qu’ici il fait toujours beau temps, chaud aussi et qu’on ne peut pas supporter de ces façons qui ne permettent pas l’aisance des mouvements.
J’aimerais bien que tu donnes ce bout de lettre à lire à Hedy, ou que tu lui en fasse la lecture elle saura bien me comprendre. Je ne vous demande que d’observer ces quelques points, pour tout le reste je vous laisse libres me fiant à votre bon goût. Mes mesures n’ont pas changées, sauf pour les hanches, il faut compter 102 cm. Donc là où le füdi (derrière) ressort le plus. Ces 102 cm sont bien comptés mais tu sais que je n’aime pas qu’on voie trop les fesses.
Sitôt que m. Elout sera loin, je vais prendre un homme pour coudre, car depuis 15 jours je n’ai qu’un pyjama qui soit encore un peu présentable, tout le reste est en morceaux, déchiré, en mille haillons, c’est honteux.
Il est lundi soir.
Vite encore quelques mots.
Cette après midi il est de nouveau venu un Javanais avec de l‘argenterie se faisant à Djocja. J’ai acheté quelques petits bijoux pour Floc, Tata et Fanny et la Giggerli, et naturellement aussi pour mon Faaather. Enfin, j’en ai profité puisque madame Voskuil se charge de vous les apporter. J’en ai acheté pour une trentaine de francs, c’est encore Buby qui m’a encouragée pour en acheter autant, et c’est lui qui paye la moitié de son privé. Cela c’est pour vous tous. Oh, je vous dis, il est gentil mon bandit. Moi, si j’avais été seule j’avoue que je n’en aurais pas acheté autant, tu sais bien que je ne puis pas dépenser, moi ! Enfin,  je suis très contente, ainsi au moins vous aurez enfin quelque chose de moi. Dans ma prochaine lettre je te dirai ce qui est pour toi et à qui tu dois donner le reste. Maintenant je n’ai pas le temps.
Buby et Elout se tordent de rire en lisant des blagues d’étudiants. Quand je m’approche, ils tournent les pages et se taisent, et comme j’ai été à bonne école pour cela, je me retire. J’aime autant car cela me permet de vous écrire et puis j’ai bien appris de toi, il faut laisser les homes seuls souvent. En ce moment ils sont assis là à la voorgalery, les têtes ensemble comme des gamins d’école et ils rient tant que j’en ris aussi. Je suis si contente pour Buby qu’il ait quelqu’un qui le change du vieux Röhwer. Elout a dit que nous ne resterons plus trop longtemps à Keboemen, en tout cas pas plus d’une année, ensuite il faudra qu’on sorte qu’on puisse se mêler à des jeunes, vivre un peu quoi. Moi je laisse faire je suis encore bien heureuse ici avec mon Buby, seule, seulement on ne peut pas rester ainsi, de peur de devenir asocial.





mercredi 17 février 2016





1935


7 janvier 1935

Keboemen

Une fois de plus vous m’excuserez si ma lettre n’est pas assez longue. Ce ne sera pas parce que je n‘ai pas beaucoup à vous raconter, diable non, mais c’est tout simplement la faute à vous deux, Max et Tata. En rentrant de Tjilatjap (Cilacap, côte sud de Java), où j’ai passé 2 jours magnifiques, je trouve quelque chose de plus magnifique encore quelque chose de soyeux, de doux de gai, et surtout de tellement bienvenu, et ce quelque chose m’a occupée samedi et hier toute la journée. Oh, ce qu’elle est jolie cette robe j’en suis enchantée. Oscar aussi la trouve très très bien. Je l’ai immédiatement essayée et comme il n’avait aucun changement à y faire je me suis mise à la coudre d’abord par pur plaisir, malgré notre courrier à liquider, et ensuite parce que nous avons appris que les Meyeringh arriveraient dimanche, donc hier. J’étais ravie d’avoir une si jolie robe à mettre, maintenant elle est prête et pend dans l’armoire jusqu’à cet après midi, pour le thé. Je l’ai terminée pour la porter sans manches, sans quoi elle n’aurait pas été prête. Demain, quand cette lettre sera partie, je vais prendre le patron de la manche, et ensuite je les terminerai et les poserai. Il faudra que Buby en fasse une photo, elle me va si bien. La ceinture, je l’ai finie avec les bouts de soie orange, qui étaient à ma robe de crêpe beige, vous vous en rappelez sûrement, elle avait des bouts orange à la ceinture et au décolleté. Comme la robe est en 1000 morceaux, elle se déchire rien qu’à la regarder, je n‘ai pas eu de regrets à défaire ce qu’il me fallait, et ma nouvelle robe est épatante avec. Je la porte avec le décolleté dans le dos, le pli retombant comme un capuchon, et devant j’ai mon grand médaillon en or. Ca fait très bien ! Tatali et Max, je vais vous écrire la semaine prochaine, il ne me reste plus assez de temps cette fois-ci. C’est aujourd’hui le nouvel an javanais et seul jour où les domestiques demandent congé. Je le leur ai aussi accordé l’après midi et la soirée.  Ce matin, la baboe a fait un bon pudding au pain pour notre souper. Elle est gentille, demeure tout près d’ici, elle est vite venue faire le thé. On devient gâté ici, il semble que plus on est sévère avec eux, plus ils ont du plaisir à travailler pour nous. Vous comprenez que cette vie ici tourne la tête à bien des petites femmes qui, en Hollande n’avaient pas la vie si rose.
Oh, notre radio joue toujours des opérettes ! et des valses, c’est si gai, et ma nouvelle robe me va si bien.
Maintenant, notre visite à Tjilatjap
Tjilatjap et l'île de Nusa Kambangan

Un succès sur toute la ligne  surtout pour moi qui ai eu un immense plaisir. Le 2 janvier après dîner nous sommes partis en auto avec Mme Visser et Nicky, qui profitaient de l’occasion pour faire une visite à Mme Kleyn, femme de l’administrateur. Partis à 1 heure nous sommes arrivés là à 3 ½ heures après avoir passé une très large rivière sur un ponton en bambou, autos, gens, le diable à quatre et son bain. C’était bien, dommage que j’avais oublié notre appareil, vous n’aurez donc pas de photos. Arrivés là, Oscar a été directement au bureau de la fabrique, où j’ai fait connaissance avec le comptable, M. Erkelens, un jeune homme de l’âge de Buby. Nous avons laissé Buby là pour se mettre au courant et Mme V. a été chez Mme Kleyn, pendant que moi j’allais à l’hôtel. Une fois mes bagages déposés, j’ai rejoins Mme V. chez Mme Kleyn. Cette dernière était au lit avec de la malaria soit disant, mais je n’en suis pas très sûre de cela. Mme K. a mon âge, je crois, grande, un peu grosse, avec des cheveux merveilleux mais… ils sont rouges !!! Elle ne m’est pas spécialement sympathique, un peu bête et l’aspect pas trop propre, elle doit lire des livres sales.  Grâce à mon expérience, acquise avec mes deux chèvres d’ici, je me suis rendu compte qu’elle aussi se gênait devant moi. Je me suis pourtant donné bien de la peine à paraître bé-bête, et à être gentille. Je ne suis restée qu’un quart d’heure, ensuite Mme V. est repartie à Keboemen et moi j’ai marché au bureau, chercher Buby. Erkelens nous a amené chez lui pour une tasse de thé. Sa femme est petite, bien bâtie. Nous avons ensuite fait un petit tour en auto par Tjilatjap, et mes chers, je me suis crue à Sutz pour un moment. 

Prison haute sécurité

Tjilatjap est situé au bord de la mer, mais à environ 300 m de la côte, se trouve une île (Nusa Kambangan, avec une prison haute sécurité) comme le Jolimont (à Erlach/Cerlier), qui a 60 km de long. 
Plage de Tjilatjap 23.11.2013

Vous voyez que cela fait donc tout à fait l’impression d’un lac paisible. C’est un merveilleux port naturel dans lequel abordent les grands bateaux. Il y en avait justement un de Chine et on fouillait les matelots et les coolies jusqu’à la peau à cause de l’opium ! J’ai vu le coucher du soleil, sur l’eau tranquille il y avait des bambous qu’on pouvait prendre pour des roseaux. Enfin, j’ai eu un immense plaisir. Le lendemain matin, vers les 8 heures, j’ai refait le même tour à pied, tout en allant au bureau apporter le déjeuner à Buby. Il devait donc remplacer le comptable Erkelens qui faisait une tournée de 2 jours à la place de M. Kleyn. Ce dernier ayant été appelé d’urgence pour un remplacement dans la fabrique de Rangkas. Là au bureau, j’ai fait la connaissance de van Tinteren, le machiniste. Un jeune homme de l’âge de Buby également, très sympathique. Il nous a invités pour le thé dans la soirée. A midi, nous avons donc dîné à l’hôtel, puis Buby est retourné au travail et moi je suis allé dormir. A 6 heures j’avais ma belle robe blanche, en broderie, avec mon cape jaune sur le bras. En arrivant chez les v. Tinteren, j’ai eu une nouvelle surprise en faisant la connaissance de Mme. Elle ressemble très fortement à Kitty. Une vraie hollandaise, grosse, jeune, sportive, naturelle, enfin Kitty, quoi. La sympathie a été réciproque et j’ai beaucoup joui de ma visite. Il y avait encore un couple en visite, plus 1 monsieur, avec sa mère et ses deux enfants qui logeaient chez les v. Tinteren pour quelques jours. C’était du monde sympathique, des gens qui savent vivre, savent parler, causer, enfin avec lesquels je me suis tout de suite trouvée à l’aise et dont, je crois, j’ai aussi fait la conquête. Vers les 8 heures, Mme v.Tinteren devait mettre au lit sa petite fille et les deux enfants en visite, alors j’ai aidé comme si j’étais à la maison. C’était un petit Max que j’ai déshabillé, lavé et fourré au lit, comme les gosses à Sutz. Le lendemain matin, à 8 heures déjà, j’étais de nouveau chez eux, je leur ai aidé à déjeuner, puis nous sommes tous partis pour la plage. Mme v.Tinteren m’a prêté un costume et j’ai aussi baigné avec les gosses, leur papa divorcé, et leur grand-maman. C’était épatant, l’eau était chaude, il y avait des vagues comme à St Malo, un air exquis qui ne lassait pas sentir la chaleur du soleil. J’ai fait des châteaux de sable avec les enfants, j’ai couru, je me suis amusée comme une folle. Oh ! il a fait beau ! J’en suis revenue bronzée comme un nègre, j’ai eu un petit coup de soleil, mais je ne pèle pas, j’ai tout de suite mis de la pommade, j’ai pensé à toi,  je ne voulais pas être aussi … nigaude. Oh, mais ce que ce bain a été bon, j’en joui encore à l’heure qu’il est.  L’après midi j’ai été dormir comme un loir. A 5 heures, un ami d’Oscar est venu prendre le thé à l’hôtel avec nous. C’est un jeune homme qui a été en pension avec Buby à Nijmegen pendant que leurs parents étaient aux Indes. Il s’appelle Beerenschot, il a été 8 ans aux Indes déjà, il est de quelques années l’aîné d’Oscar et pendant ces 8 ans il a trimé et ne s’est jamais accordé de plaisir hors de ce faire un beau home dans lequel il pensait conduire la jeune fille avec qui il s’était fiancé avant de partir. Quand, après 8 ans, il est revenu en Hollande, la jeune fille, qui n’avait jamais cessé de correspondre avec lui, lui a dit qu’elle ne le suivrait pas. Vous pouvez penser dans quel état il est revenu. Maintenant il une belle auto et fait un peu la vie, mais il est malheureux tout de même. Nous avons aussi été un moment chez lui, puis sommes allés ensemble chez les Erkelens souper. Nous avons bu une bouteille de champagne qu’ils avaient reçu de cadeau d’un chinois. Enfin, il a bien fait beau et la conséquence, c’est que j’aurai toute la bande à Keboemen une fois. Cela ne me fait rien, c’est des jeunes, ça amène de la vie, et ils ont la même paye que nous. Il y a donc pas à se gêner ni à faire du chiqué. Le samedi matin nous avons encore vite été dire adieu à tout le monde et sommes repartis pour Keboemen-les-bains avec l’auto de la fabrique de Tjilatjap. Nous sommes partout invités à venir passer  des week-end, aussi Mme Kleyn nous a invités, mais cela ne me plaît qu’à demi. Enfin, on verra, nous pouvons aussi aller loger chez Beerenschot. Vous voyez que nous avons eu un bel anniversaire de fiançailles. Vous avez sûrement autant pensé à nous comme nous à vous et au beau jour et à la belle soirée du 5.
Merci de tout cœur de votre lettre 67 ! Je suis si contente que vous ayez passé un si bon Noël, vous ne pouvez pas vous figurer ce que votre lettre à tous m‘a fait plaisir. Oh oui, je peux bien me représenter cette atmosphère de Noël, et j’espère bien la revivre encore souvent plus  tard.
Chuggou, Chuggou, je suis si contente des bonnes nouvelles que je reçois sur ton compte, et mes deux Fratellini. En revenant de Tjilatjap samedi matin, le 5 janvier, j’ai pensé à mes deux piou-pious, nous en avons parlé dans l’auto. Bientôt j’aurai une photo, pas ? Faaather, mon cher vieux macaroni pissoeil, tu es un chou de m’envoyer de nouvelles barrettes, toutes les femmes me les envient ici, et cette première que tu m’as envoyée ne me quitte pas ; c’est la première chose que je mets le matin et la dernière que j’enlève le soir. Enfin, mes chers, vous me comblez et me gâtez comme toujours. Je dois rire que vous ayez aussi une paire de Tip-Top. C’est tordant. Mais maman, il te faut les soigner, les laver, surveiller leur nourriture, en deux mots ne pas les traiter comme feu Falot, Finaud etc. Oui, oui, Rosalinde-Insulinde! Enfin, je suis heureuse que ces jours de fête aient bien passé chez vous comme chez nous. Maintenant c’est le travail et la vie régulière qui ont repris. Oscar est de nouveau excessivement occupé avec la nouvelle réorganisation à introduire. Il tient à le faire lui-même et à en avoir fini le plus tôt possible. Mes chers, j’ai maintenant mon vélo en bon état. Vous savez que les Engelhart me l’ont donné, je l’ai fait repeindre, 1 pneu, 2 chambres à air, 1 filet, démontage et révision complets, le tout pour Fl. 3.35, soit environ Frs. 7.--. N’est-ce pas chic ? Je vais donc recommencer à aller en vélo, mais il faut que je rapprenne.
Lundi matin : A Tjilatjap nous avons eu l’occasion de changer notre chic bleu (SFr. 100 voir lettre 16.12.34), cela nous a donné Fl. 48.50, qu’Oscar surveille bien soigneusement dans son compte privé. Le sale type ! Mais sans cela on s’entend bien.
Mes chers, je dois vous quitter en vitesse Buby est justement appelé à faire quelque chose à la fabrique et je dois finir sa lettre à papa Woldringh. Il ne reste presque plus de temps à bientôt, une plus longue épître quand j’aurai de nouveau une machine.