lundi 15 février 2016







30 décembre 1934

Keboemen

Je vous écris encore une fois à la main cette fois-ci quoique notre machine soit prête, seulement nous attendons qu’elle nous parvienne d’une façon ou d’une autre, vu que M. Visser n’ira pas à Semarang ces prochains temps. J’espère bien que vous aurez reçu le dernier courrier, comme d’habitude, malgré qu’il ait manqué d’un cheveu l’avion à Batavia. Vu que c’était jour de Noël, les trains n’avaient pas de poste, nous n’y avions pas pensé, j’étais toujours de l’idée que Noël serait le mercredi. Enfin, grâce à Liang notre jeune chinois du bureau si dévoué à Oscar, qui a filé à la poste et s’est entendu là pour faire aller nos lettres à Djocja d’abord, ensuite avec le grand express à Bandoeng pour attraper l’avion. J’espère que la combine aura réussi. A Liang, je lui ai fait cadeau de 10 paquets de cigarettes, ce qui m’a coûté 80 cents. Le 24 décembre nous avons écrit jusqu’à passé minuit pour liquider toute notre correspondance de fin d’année. Les Visser fêtaient leur Noël, ou ce qu’ils appellent Noël, n’étant pas du tout croyants, alors ils sont venus nous dire bonsoir dans le cours de la soirée et à minuit, j’ai laissé Buby finir d’écrire et j’ai vite sauté chez eux où la radio jouait et chantait justement Stille Nacht (Douce nuit) depuis la Hollande, pendant que Mme V. finissait de décorer la chambre du pavillon où ils ont passé la fête à cause de Hanny. Alors là, en voyant leur arbre et en entendant ce chant de Noël merveilleusement chanté, j’ai pleuré un petit moment, pas même 5 minutes, cela m’a seulement émue un moment. Enfin, je suis restée un bon moment à écouter une messe de minuit, Buby est venu me chercher et nous sommes rentrés les deux dans notre petit nid, où notre bel arbre nous attendait et un chni énorme de feuillets de lettres qui traînaient partout, heimelig. Cet épisode a été la seule humidité de Noël de votre Ge… qui a passé la fête très bien et très heureuse. Le matin de Noël, nous avons donc eu la chasse à la poste et ensuite nous avons fini de décorer l’arbre et toute la chambre avec vos photos et celles de Linette placée au milieu de beaux lys blancs. Dans l’après midi nous avons reçu un nouveau modèle de radio, le Philips super cathodique qui est très bon. A midi j’avais joliment décoré la table avec de belles fleurs rouges, et le soir, c’était superbe, sur ma nappe jaune j’avais 6 candélabres d’argent, dont deux faits avec les vases en argent donnés par l’oncle Charlie, placés sur mes miroirs de Paris, avec des guirlandes de fleurs rouges et blanches, au bout de la table des chrysanthèmes blancs dans un vase bien décoré de rouge par la Rickshaw et également un arrangement de fleurs rouge et blanc de Mme Visser. L’effet était épatant. Nous avons eu un saumon à la mayonnaise, un plat froid joliment garni, ensuite un poulet avec petits pois extra fins et une compote de fruits. Nous voulions bien nous habiller pour notre dîner de Noël, mais à 7 heures Mr. Visser vient nous demander d’aller boire un verre de bowle. Nous y avons été en robe simple et Oscar aussi en chemise et pantalons, en désappointement ou satisfaction de la Rick. qui était en grand soir. Nous ne pouvions pas partir si vite, de sorte que nous n’avons soupé qu’à 9 ½ h.  et bu à votre santé avec notre Graves. Nous avons allumé notre arbre vers les 10 heures, mais ces verres de bowle à la liqueur et au champagne nous avaient assommés. Je ne pourrais pas vous dire exactement si ou non nous étions stouquettes ! Enfin, nous avons paisiblement regardé notre arbre, bien serrés l’un contre l‘autre, écoutant la radio et nous sentant heureux, reconnaissants et….. fatigués. Le lendemain matin, Buby est allé travailler et moi j’ai eu la visite des Röhwer qui venaient admirer mon arbre qui était le plus beau cette fois-ci. Je lui ai dit que le soir j’allais le rallumer pour Nicky, alors elle me dit, et bien, c’est bon, nous viendrons aussi et après  nous irons chez nous allumer le nôtre. Je me suis dit, mince, voilà que j’aurai toute la clique, j’ai donc fait préparer des sandwichs au foie gras, aux œufs, aux tomates, et pour les messieurs un peu de charcuterie avec cornichons, à prendre sur le pouce. La chambre était bien décorée par Buby, toutes les lumières entourées de papier rouge et sur la table j’avais placé les petites assiettes à bonbons sur des étoiles découpées dans le même papier crêpe rouge. La Rickshaw est venue la première dans une robe du soir rose, copiée sur la mienne, avec toutes ces fronces, tu sais Mamali. Je l’ai complimentée et lui ai dit avec un gentil sourire que la copie avait bien réussi. ! Vous auriez dû voir sa binette pendant quelques secondes ! Oh oui, la petite Woldringh n’avale plus tout ce qu’on lui sert ! Mon apprentissage est passé maintenant, je sais où j’en suis, mais t’en fais pas mamali, je continue à être gentille ! Enfin le vieux Röhwer est venu, puis les Visser, avec forces grimaces et une mine qui n’annonçait rien de bon. Il nous a appris qu’il était arrivé une lettre avec les premières mesures de réorganisation et d’assainissement !!! dont les principales sont des réductions de salaires telles que nous étions loin de nous y attendre.
Röhwer Fl. 450.--, descend à Fl. 275.--,
Visser de 600.--, à Fl. 400.--,
et Woldringh de Fl. 275.--, à Fl. 200.--,
salaire officiel, mais…. Avec un bénéfice sur le pikol (60 kg) de coprah que la fabrique moudra par mois. Visser reçoit 1 cent par pikol, Röhwer ¾ cent et Woldringh ½ cent. Si la fabrique moud normalement, elle avale 20'000 pikol par mois, ce qui nous ferait une remise de Fl. 100.--, en ce cas nous gagnerions au changement, mais il est à douter que cela n’arrivera pas souvent dans le courant de l’année, de sorte qu’il vaut mieux ne pas y compter. Le clou, c’est que si une des fabriques travaille avec perte, comme c’était le cas pour la nôtre pendant cette dernière année, elle sera fermée jusqu’à ce que les prix du coprah et de l’huile lui permette de nouveau de tourner. Pendant ce temps de fermeture, ce seront donc les 200.--, seulement. J’ai immédiatement décidé que notre vie se règlerait sur le salaire de Fl. 200.--, uniquement, sans tenir en compte du surplus possible, chaque fin de mois. Je ne veux pas encore réduire le salaire des domestiques, c’est la mesure la plus facile à prendre, mais à mon avis ce n’est pas là qu’il faut commencer, toutefois mon kebon ne viendra plus que le matin Nous avons dédit le journal ayant chaque soir les dernières nouvelles par radio de sorte que nous partageons l’abonnement avec les Röhwer, ce qui fait une économie de Fl. 200.--, par an, le journal étant très cher ici. Les R. le liront le soir même et nous le lendemain matin. Il ne faut pas croire que toutes ces restrictions nous touchent beaucoup. Bah, aussi longtemps que nous sommes en santé, nous resterons heureux. Il faut encore être content d’avoir du travail et quel travail à l’avenir ! Sur les 5 fabriques, 18 Européens ont été congédiés, il ne doit rester que 4 Européens par fabrique, un administrateur, un comptable, 1 premier et un deuxième machiniste, tout le reste est remplacé par des ouvriers chinois et javanais, bien meilleur marché ! Papa W. nous avait bien annoncé des changements mais nous ne nous doutions pas dans cette mesure. Enfin, nous sommes contents d’avoir notre radio en cadeau, aussi il a bien su ce qu’il faisait quand il nous a fait ce cadeau ! Blockhuis, l’ami spécial de Buby, file aussi, c’était à prévoir ! Ces nouvelles dispositions ont empêché la Rickshaw de dormir à ce qu’elle m’a dit. Il faut qu’elle congédie 2 de son personnel, elle en avait 5 pour eux deux. Ha ! je suis si contente d’être simple et de savoir vivre selon mon porte monnaie, Buby aussi est d’accord avec toutes les mesures que je prends, ainsi notre petite vie continue. Non, il y aura le moins possible d’extras, à part cela, aucun changement à la nourriture, simple mais bon.
Dimanche après midi, 4 ½ h. je viens de me lever de ma sieste. Buby, après dîner, est retourné au bureau, c’est la fin du mois. Nous voulions jouer au tennis mais voilà qu’il pleut. J’ai saisi l’occasion pour me faire belle dans ma robe de laine citron avec la belle ceinture. Quand Buby rentrera, nous prendrons le thé, ensuite nous nous remettrons chacun à nos lettres. Devant ma fenêtre, mes trois bosquets de sureau fleurissent tant et plus, n’est-ce pas drôle pour vous d’entendre cela à Noël ? Je vous ai donc dit que le soir de Noël j’ai reçu un arrangement de fleurs de Mme Visser. Le lendemain quand j’ai voulu écarter le papier pour donner à voire aux fleurs je m’aperçois qu’elles ne sont pas dans de l’eau, mais dans des mouchoirs. J’ouvre le bouquet complètement et je vois un beau vase moderne en étain, rempli par une boîte de cigarettes, trois mouchoirs pour Buby et trois en dentelle pour moi. J’ai eu un grand plaisir, surtout au vase, une chose que je désire depuis longtemps. Il est maintenant rempli de zinias merveilleux, gros comme des dahlias. Je trouve gentil des Visser. A Nicky, j’ai donné un livre d’enfant, une histoire pour petite fille.
Oh ! mes chers, vous allez rire. Cette semaine avant hier, mon kebon vient me raconter une histoire de deux enfants, vers ou dans mon puits, à laquelle je ne comprenais rien. A midi, quand Buby est rentré, nous lui avons fait répéter l’histoire, et il se trouve que jeudi soir, vers les 5 heures, notre kebon a vu deux enfants (2 esprits, fantômes) vers notre puits, une hallucination des esprits comme il dit. Il a presque pleuré en me disant qu’il ne pourrait plus travailler ici, sans quoi il allait mourir, parce que ceux qui voient des esprits meurent  s’ils ne donnent pas de slamatan  (banquet) et que lui ne pouvait pas en donner un, n’en ayant pas les moyens. La fin de l’histoire, c’est que j’ai donné 2 Fl. à la baboe pour qu’elle prépare un slamatan ; c’était donc de la boustifaille pour 10 personnes environ. Vous devriez voir les montagnes de riz et toutes ces bonnes choses de rijsttafel, servies dans de jolies écuelles en feuille de bananier. Il y a aussi 2 paquets de fleurs odorantes, l’un c’est le kebon qui doit le donner en offrande aux esprits, et l‘autre ce sera le prêtre qui viendra tout à l’heure avec les hommes invités. Ils vont prier près du puits pour éloigner les esprits et demander la clémence d’Allah, ensuite le manger leur sera distribué et ils repartiront, et ce qu’il y a de plus beau, ma maison sera purifiée pour une année au moins . Mais je les ai averti que si l’un d’eux se mêlait encore une fois de voir des esprits, qu’il pouvait quitter sa place sur le champ. Le kebon vient de perdre son enfant, ensuite une sœur, le tout en l’espace d’une semaine, et maintenant c’est leur grand temps de jeûne (Ramadan), ils n’osent manger qu’une fois la nuit venue, c’est pour le coup qu’ils sont faibles et ont des hallucinations. Nous n’aurions pas été obligés de donner un slamatan, mais alors je risquais que les domestiques filent l’un après l’autre et que plus personne ne veuille venir travailler dans la maison hantée par les esprits de je ne sais quelle catégorie. Oh oui, nous sommes aux Indes, le pays des mystères. Une fois de plus, nous en éprouvons profondément le charme.
Mes bien chers, c’est Sylvestre aujourd’hui, je pense que vous êtes maintenant une fois de plus réunis et heureux d’être ensemble, et moi je le suis aussi en vous écrivant et en vous envoyant tant et tant de bonnes pensées et de vœux pour la nouvelle année. Que va-t-elle bien nous apporter ? C’est une question qui se pose anxieusement et j’avoue que je préfère la politique de l’autruche. Je ne peux rien changer aux événements, tout de même je ne peux qu’avoir confiance en Dieu et prier pour vous tous. Non ce n’est pas exactement l’exemple de l’autruche que je suis, mais celui de quelqu’un qui se trouve bien dans son petit coin et qui ne veut pas en sortir. Ce n’est qu’à mon propre sort que je préfère penser et à celui de mes si chers à qui appartiennent toutes mes pensées. Je ne veux pas étendre les regards plus loin que par dessus les frontières de notre vie à nous tous, et c’est là aussi que se concentrent tous tous les vœux de mon cœur. A toi, Papali, qu’elle t’apporte le succès que tu mérite cette nouvelle année, mais avant tout qu’elle te conserve en bonne santé, c’est nos vœux les plus chers d’ailleurs pour vous tous. A vous, mes frères, vous que j’aime encore trop, que cette nouvelle années vous mène, ou du moins, vous approche du but au quel tendent vos efforts, et fasse de vous les hommes dont mon cœur de sœur a toujours rêvé. Toi, ma Mamali, tu viens en dernier de la famille, c’est probablement par manque d’affection de ma part. Qu’en penses-tu ?
Eh ! mes chers, Buby vient de rentrer, il est 5 heures pour une tasse de thé il est restée 10 minutes ensuite je lui ai lavé sa figure en sueur et il est reparti au travail. Il reviendra à 7 heures pour souper et baigner et repartira jusqu’à minuit, car, mes chers, le 2 janvier il part pour Tjilatjap (Cilacap) pour 2 jours et moi je l’accompagnerai probablement. Il doit remplacer le comptable là parce que celui-ci ira en tournée à la place de l’administrateur, M. Kleyn, qui, lui même a été appelé de toute urgence à la fabrique de Rangkas, vu que d’après nos déductions l’administrateur de Rangkas n’a pas accepté les réductions de salaire et a dédit, je pense. Enfin, nous saurons l’histoire plus tard. Il est maintenant vers les 9 heures, Buby est retourné au travail, moi je suis ici à vous écrire en écoutant Joséphine Baker chanter. J’ai deux amours etc, un très beau programme de fin d’année, très varié. Sur notre table à côté de l’arbre, sur la belle nappe de dentelles d’Irma, la jolie coupe en vieux saxe remplie de fruits, sur un plateau en argent, les 2 verres, à côté un chandelier avec une bougie rouge et 2 petites paniers d’argent remplis de fruits confits et de petits chocolats. Au milieu, une belle tourte reçue d’un chinois, la girlie dans un beau pyjama à attendre Buby et minuit pour boire à la santé des siens avant d’aller coucher. Il n’y a que la lampe à pied qui brûle, la Stimmung est bien. Ce soir pendant un petit moment j’ai un peu eu les bleus de devoir passer ma soirée seule, je ne peux pas aller au bureau parce que les chinois y travaillent encore, mais demain soir j’irai. Enfin, maintenant que j’ai bien arrangé tout, je jouis de la Stimmung élégante, gaie et heureuse de mon homme et n’ai aucun désir d’être ailleurs. Mes chers chéris BONNE ET HEUREUSE ! VOTRE GE…


Bonjour, nous sommes au matin de Nouvel An, il est 6 heures, et vous maintenant vous vous apprêtez à trinquer, à moins que vous ne soyez tous paisiblement au lit à ronfler. Bonne Année, Mamali, que tu restes en bonne santé, que 1935 soit pour toi riche en tout ce qui rend à la vie la peine d’être vécue. nous avons tellement bu à la santé de vous tous hier soir à minuit, annoncé par les cloches de la cathédrale de Batavia. C’était si joli, si festif, simplement Buby n’en pouvait plus de fatigue, aujourd’hui il a une même longue journée et demain ce voyage et ensuite le même montant de travail à être liquidé dans 2 jours. Il est si content de ta chemise, mais je crois bien qu’il a oublié de t’en remercier. Il ne faut plus envoyer ces chemises-là, elles sont trop chères et de plus on les reçoit ici aussi maintenant. Merci de tout cœur pour ta bonne lettre 66. Je vais tâcher d’y répondre pour le prochain courrier. Je me réservais de t’écrire un bon long bout cette fois-ci mais c’est moi qui ai dû écrire à Papa W. à la place de Buby, alors tu comprends ! Sois contente que je ne sois pas comme tant d’autres à me demander, est-ce que la nouvelle année m’apportera enfin la chance de me marier etc. Je le suis, et tellement heureuse.






23 décembre 1934,

Keboemen

Mes bien chers
Je vous écris à la main cette fois-ci parce que ma machine est à Semarang. Cette semaine a vite passé. La petite Hanny était encore malade, toujours de la fièvre. M. V. a dit à Buby d’aller en tournée à sa place. Je l’ai accompagné le mercredi à Semarang et le vendredi à Djocja, Solo. A Semarang j’ai téléphoné à Margot qui nous a dit de luncher chez elle quoiqu’elle soit au lit avec une angine. Nous avons passé 2 heures chez eux et vu l’oncle Charlie qui est très malade, trop haute pression du sang. J’ai cru lui donner la recette d’ail, mais en vrai anglais il a fait la grimace et Oscar m’a déconseillé d’insister. Il a terriblement changé, et j’ai vu à un de ses regards qu’il ne se remettrait plus, il avait cette peur dedans comme j’ai souvent observé chez les mourants. Quoique il ne m’ait pas été excessivement sympathique, j’ai quand même eu mal au cœur à voir comme les Warrens le considéraient en nuisance. Margot, en petite poupée du monde, ne lui donne pas beaucoup d’amitié ni d’affection, l’oncle Maurice non plus vu que l’oncle Charlie n’a pour ainsi dire plus d’argent, ce qu’on appelle plus rien serait encore beaucoup pour nous. Malgré cette 2. visite nous ne pouvons pas encore nous sentir au chaud là.

Et maintenant mes chers il me reste à vous écrire à vous entretenir de quelque chose de beau, de ravissant, d’exquis, de merveilleux de magnifique, de cher, quelque chose pour laquelle je ne dispose pas d’assez de mots pour exprimer surtout à ma chère, mon unique ... C’est le petit cape, qui est arrivé !
Je n’ai pas pu faire autrement, j’ai transpiré aux yeux quand je l’ai déballé. Oh, c’est fantastique ce qu’il est beau et il me va…. !!!  c’est un rêve. Tu en auras des photos. 

improvisation

Nous allons en faire avec notre arbre parce qu’il faut aussi que vous le voyiez. Mes chers, nous venons de souper, il est bientôt 9 heures c’est fou, on a encore tant à écrire.
Mes bien chers, j’ai eu tant de plaisir à vos lettres et à tous vos bons vœux que nous réciproquons tous deux de tout cœur. Nos pensées seront intensément parmi vous tous  pendant les jours qui vont suivre et le soir de Noël, surtout quand nous serons les deux à admirer l’arbre, à chanter Voici Noël et à écouter la radio, la messe de minuit et beaucoup de belle musique. Ce que c’est chic maintenant d’avoir cette radio, vraiment je ne sais pas comment nous avons pu tenir si longtemps sans musique et pourtant nous étions tout à fait heureux quand même.
Faaatherli, Charlot, merci aussi pour vos vœux. Vous m’avez tous gâtée cette année, soit en m’écrivant soit en m’envoyant une multitude de jolies choses utiles ou pratiques. Je me réjouis quand je pourrai en faire autant. Est-ce que Loulou passera les fêtes avec vous ? Personne ne m’en dit rien, lui non plus. S’il reste à Londres, je ne lui ai pas écrit, c’est cela qui m’embête, et maintenant je n’ai presque plus le temps.
Celle-ci est ma dernière lettre envoyée en 1934, et il me semble que nous ne venons que d’arriver. J’aimerais la terminer en vous remerciant encore une fois du fond du cœur de votre immense affection, profonde et dévouée qui m‘a rendue et me rend si heureuse depuis… que je suis au monde. Que 1935 soit pour chacun de vous une année heureuse sur toute la ligne, qu’elle vous conserve en bonne santé, qu’elle vous soit prospère et vous apporte les succès auxquels vous travaillez,
votre Ge….soeur et copine



dimanche 14 février 2016






16 décembre 1934

Käpumän (Keboemen)

Mes bien chers,
Voilà, il est passé ce grand jour ! (15.12 anniversaire de Oscar). Il s’est très bien passé aussi. Tantôt je vais vous en donner une description détaillée, mais avant tout je voudrais vous remercier, vous embrasser mille et mille fois pour le merveilleux cadeau que vous avez joint à la lettre, comme cela sans rien dire,… ni mentionner pour lequel des deux !!! Comme vous pouvez penser, cela a donné du rouspétage, je crois même que c’est pour cela que vous n’avez rien dit dans votre lettre. A la fin, d’un grand geste généreux j’ai décidé qu’il appartiendrait tout à fait à Buby puisque c’était pour sa fête que le charmant billet bleu (SFr 100.-) était venu, mais…. Car il y a toujours des mais dans les belles histoires, qu’il ferait bien de l’employer pour un cadeau pour moi. Ainsi l’église reste au milieu du village et vous pourrez voir que je suis encore bien la même… pour tirer des carottes ! Nous en avons eu un plaisir fou, surtout Buby qui n’a absolument plus de sous dans son privé, les ayant dépensé pour ma fête, tandis que moi, il me reste encore les Fl. 50 de papa W. ainsi nous sommes quitte, et je trouve votre idée excellente, mes chers chéris de mon cœur, vous êtes toujours de la même bonté insurpassable. Inutile de vous dire le plaisir de Buby, il vous le dira lui-même à la prochaine occasion, je pense. Eh, bien, sa fête s’est bien passée. Le matin j’ai été le réveiller avec un beau vieux fer à cheval que j’avais vite garni de quelques fleurettes. Je le lui ai balancé sous le nez pour le réveiller, et avec mes bons vœux je lui ai aussi donné un télégramme venu le jour avant de Laren (Hollande). Je l’avais ouvert soigneusement pour m’assurer que c’était bien un télégramme de fête, puis recollé et Oscar a eu le plaisir entier. Il a aussi eu un énorme plaisir à la lettre de Loulou qui était arrivée le soir avant et que je lui ai donnée le matin au réveil, comme premiers cadeaux. Ensuite il a été au travail et à 9 heures quand il est revenu, son bureau était couvert d’une belle chemise de soie (qu’il a voulu mettre tout de suite pour toute la journée) un beau pyjama dans les teintes brun-orange. J’avais acheté l’étoffe à Semarang avec Jans, et l’ai fait faire ici par mon homme en journée, le tout m’est revenu à Fl. 8.50. Plus ce pyjama, il y avait une boîte de cigarettes, une petite boîte de cigares, de belles sandales en cuir vernis pour la maison et le pyjama, un immense bouquet de zinnia merveilleux, du jardin, et d’autres fleurs, et….  une grosse caisse de radio. Nous en avions donc un à choix, mais le son ne nous plaisait pas, alors nous l’avons retourné et demandé un autre appareil à choix également. Nous ne pensions pas recevoir un second choix, mais voilà qu’un second appareil arrive justement le jour de sa fête. J’en jubilais. Nous avons vite vite fait le nécessaire pour qu’ils viennent poser le courant, pour avoir de la musique le soir. Il y avait encore une tourte au rhum, farcie de confiture aux abricots, glacée au sucre, garnie d’amandes et portant l’inscription en chocolat : Happy returns, Dear !  Nous avons déjeuné sur une nappe bleue, le cadeau d’Ir, parsemée de fleurs oranges. A la place de Buby, une deuxième tourte, un cake, avec Bonne Fête 1904 – 1934.
Hurrah, attendez un peu, je viens de recevoir un paquet avec le Bettjackli ! (petite jacquette, liseuse)
Mamali, tu es une fée, je ne sais pas comment tu fais. Je m’attendais bien à quelque chose de joli, mais si beau, si fin, si ravissant que cela, jamais. J’en suis folle de plaisir, c’est sûr que cela ne restera pas un Bettjäckli uniquement. Cela ira aussi merveilleusement sur des robes assorties. Et mes bigoudis, ce que je suis contente de les avoir ! J’ai mon Jäckli devant moi, je ne me lasse pas de le regarder, la couleur en est si jolie aussi, et le modèle, c’est fou. Je te dis, tu es une fée… Oh, j’en ai tant de plaisir, et de penser que c’est toi, qui l’a fait, tes mains de maman, tendrement dévouées!
Mais je dois revenir à ma description, sans quoi il sera soir sans que j’aie terminé ma lettre et vous aimez pourtant aussi avoir des nouvelles, surtout que j’en ai assez cette fois. Donc, j’ai fait deux tourtes pour Buby, parce que la première, la baboe me l’a gâtée en la cuisant, et moi aussi en la faisant déjà. J’ai voulu essayer quelque chose, je ne peux jamais me tenir à une recette, il faut toujours que j’essaye de changer, et alors adieu la réussite ! Enfin, elle est mangeable, mais pas comme elle aurait pu être. Zut ! La seconde a très bien réussi, mais c’est la baboe qui n’a pas encore le coup pour chauffer le four avec la bonne quantité de charbon. Il faut en prendre l’habitude. Pourtant cette 2ème a été mangeable et appréciée aussi, elle avait seulement un côté moins bien monté que l’autre, ce qui provenait de trop de feu (un trop gros morceau de charbon) d’un côté et pas assez de l’autre. Enfin, pour midi, j’ai fait faire une rijsttafel, car j’attendais John et Jans, une surprise pour Buby. Ils sont arrivés à 4 heures de l’après midi, John est tout de suite allé dormir jusqu’à 5 heures pendant que Jans et moi avons bavardé. Alors Buby est venu et a eu du plaisir à les voir. Entre temps le courant a été installé et nous avons eu de la musique. Nous avons pris le thé, nous avons bavardé, nous avons joui d’être ensemble. Oscar est venu me dire que la petite Hanny était bien malade. J’ai vite couru chez les Visser pour voir un papa et une maman terriblement tristes et anxieux, la petite pleurait, elle avait la dysenterie, par infection d’une mouche paraît-il, mais moi j’ai plutôt pensé que c’était des dents. Enfin, monsieur tremblait, il avait des larmes dans la voix, c’était pénible. Dr. Vonk venait de quitter le matin pour Batavia, où il s’embarque sur le Poelau Bras (nom du bateau). Il ne reste plus ici que le Dr. Peddemors, c’est lui qui a soigné le petit garçon des Visser, et auquel madame reproche la mort de son fils. Vous pouvez vous penser l’anxiété des Visser, ils ont immédiatement fait venir un médecin de Djockja, avec Dr. Peddemors et un jeune Dr. tout frais de Hollande. J’y suis encore retournée le soir tard, l’enfant allait un peu mieux. Moi je ne me suis pas gênée de dire à madame V. que cette enfant était terriblement nerveuse, parce qu’enfin, elle a passé la maladie de Hans, le deuil, et toutes les tristesses de madame qui ne peut pas se remettre de la perte de son fils. Je n’ai pas encore d’enfants, mais il me semble presque que j’en sais plus à ce sujet qu’elle. Vous voyez cela nous tracasse aussi, nous avons eu de la peine à nous mettre dans l’ambiance samedi soir, surtout moi qui avait vu Mr. V et madame pleurer et sangloter. Enfin, avec un petit verre de porto et les messieurs des Bols, nous avons passé un bon moment. Chacun à son tour a été baigner, les messieurs se sont mis en pyjama, Buby était vraiment laid dans le sien, cadeau du matin, Jans et moi avons mis des petites robes un peu habillées. Nous avons encore bu, et sur ces entrefaites, le dîner était prêt. J’avais mis ma nappe jaune, mes miroirs de Paris, sur lesquels j’avais arrangé une haie de petites fleurs roses, on les appelle des larmes de mariée. Je ne peux pas les comparer à quoi que ce soit chez nous. C’est une plante grimpante comme la vigne vierge, et près de chaque feuille se trouve une petite branche de fleurs roses ou blanches.  Cela ressemble assez à ces décorations que l’on voit souvent dans les salles de bal, des grandes branches auxquelles les gens piquent de petites fleurs en papier rose. Enfin, bref, l’effet était très joli. D’abord nous avons eu mon cocktail de fruits qui était fait d’un fruit auquel John ne touche jamais, mais il l’a trouvé tellement bon, qu’il a presque bouffé le verre avec. No 2, une omelette aux rognons dans laquelle j’avais oublié de faire mettre les champignons achetés exprès pour cela. Elle était bonne tout de même et John l’a aussi finie, à mon grand plaisir. Ensuite nous avons eu des asperges à la Hollandaise. No 4, un caneton avec de la compote. No 5, un Jelly pudding anglais, dont j’avais reçu deux paquets de Margot. Je l’ai servi avec de la crème Nestlé. Nous avons pris le café avec cake au salon. Tout le dîner s’est bien passé, le djongos n’a pas trop fait la bête, grâce à toute une semaine de conseils, d’ordres et de remontrances. La baboe a bien réussi aussi ce qu’elle avait à faire. Je l’ai laissée faire toute seule, ne mettant jamais les pieds à la cuisine pour ne pas l’énerver. Au fond, j’avais bien composé mon dîner de manière à lui donner aussi peu à faire que possible, ce dont vous pouvez vous rendre compte d’ailleurs. Enfin, John et Jans en ont été enchanté, Buby aussi, ce qui m‘a fait le plus plaisir. John à la fin ne se contenait plus d’admiration, et m’a fait un discours vraiment bien. Il a voulu boire à ma santé, nous l’avons fait avec du sherry. Au salon, nous avons fini par nous asseoir à la lueur d’une bougie, comme au bon temps d’étudiant. Chacun étendu, assis à son aise, à écouter de la musique tzigane, du jazz, et à la fin, le Kaiserwaltzer. Nous avons dit des witz, souvent Jans et moi ne comprenions pas alors les hommes de rire comme des fous, cela leur allait ! Dans la soirée j’ai encore pu présenter un plat de charcuterie, avec des cornichons, du formage, etc. Oh, c’était bien. Nous sommes allés nous coucher à 1 heures heureux et contents. J’ai eu du plaisir à Buby pendant toute la soirée. Il était là, assis dans son fauteuil, tournant à son radio, ses lunettes brillant à la lueur de la chandelle, et montrant tous les diables de ses yeux, sa bouche d’une oreille à l’autre de contentement. Il disait rarement un mot, mais son cadran luisait de plaisir. John, lui, s’est mis à chanter, et à pousser des hurlements de plaisir. La lune regardait par la fenêtre, les arbres bruissaient, le ciel était bleu, et la bougie projetait à la paroi des ombres immenses des bouteilles de Bols et de Porto, placées sur la table devant elle. De la Stimmung ! Bien sûr, nous avons pensé au bon vieux temps, à l’Europe, à la maison, mais de notre côté, sans tristesse, sans l’ennui, seulement avec une tendre affection. Le lendemain dimanche, nouvelle séance à la voorgalery (véranda), en pyjama et kimono, à boire du café et à philosopher. A 9 heures nous avons été baigner, puis nous avons déjeuné, et à 10 heures ils sont repartis, John ayant une conférence d’examens à 3 heures de l’après-midi, à Solo. Ils ne sont venus que pour nous faire plaisir ; mais ils ont eu leur plaisir aussi. Enfin, je crois bien que tout le monde a été content. Ah, j’oubliais de vous dire qu’à 5 heures, samedi soir, le courrier nous a apporté la fameuse lettre, avec une longue et agréable (ô combien agréable!!!) épitre de St Gall, sur laquelle je reviendrai encore, une lettre de Coen, une de Cis. Oh, c’était chic ! Hier dimanche, Buby a été travailler et moi j’ai fait la paresseuse. Comme dîner nous n’avons eu qu’une soupe aux asperges, délicieuse, et un ice cream, le soir nassi goreng. J’ai encore pour trois jours de restes, ce qui me donne l’illusion de vivre pour rien ! Dimanche après-midi, nous avons dormi, puis essayé d’écrire mais nous ne sommes arrivés qu’à lire et à écouter notre radio. C’est épatant, nous avons maintenant un appareil très bien et ensemble nous jouissons, nous jouissons de Londres, de Paris, de Hollande etc.
Ah, il faut encore que je vous dise, j’ai fait une petite robe en piqué de voile, pour le matin. Le fond est blanc, parsemé de petites fleurs, pas très jolies, mais enfin. La robe est toute simple avec un volant en forme dans le bas, mais elle me va bien, et je l’ai inaugurée samedi, naturellement. Grâce à mon buste, je l’ai eu finie en deux jours, mais ne demandez pas comme c’est cousu !
Visser laisse Buby de plus en plus seul au bureau, quand il ne va pas en tournée, il reste souvent des jours entiers à la maison, sachant que Buby fera bien le travail. Comme maintenant que Hanny est malade, il ne paraît pas au bureau et laisse tout à Oscar, à signer, à faire les contrats, à liquider la correspondance etc.  Moi, cela me réjouit, c’est pourtant bon signe, Oscar aussi en est content au fond. Peut être qu’il devra aller en tournée cette semaine, si Mr. V. ne veut pas quitter la maison, alors j’irai avec. Il me faudra attendre beaucoup et souvent, mais je prendrai un livre ou un ouvrage, il fera beau tout de même. Nous venons de recevoir une nouvelle lettre de Margot qui nous invite chaudement pour Noël, ayant arrangé  pour prendre part à des dîners, des dance party etc. C’est dommage, j’aimerais bien y aller, mais nous n’avons pas congé, il faut accepter l’impossible, Oscar n’ayant pas congé officiellement, la fabrique ni le bureau ne ferment, même pas le jour de Noël, alors il ne veut pas demander congé exprès, et puis pour deux jours ce n’est pas la peine de faire cette distance. De plus nous y arriverions fatigués et n’aurions pas de plaisir. Elle nous invite encore pour le 7 janvier, la fête du petit John, je ne sais pas ce que nous ferons pour cette date-là. Si nous y allons, Margot veut aussi tâcher d’arranger un party ou quelque chose de sociable pour nous faire plaisir et nous changer de notre vie d’ici, calme et tranquille, qu’elle doit trouver affreuse, elle en femme du monde. Si nous y allons, je crois que c’est vous qui nous aurez payé ce plaisir, mes chers, vous savez, car nous devrions alors employer ces Fl. 50.--, (SFr. 100) pour cette sortie. Cela revient cher, vous savez, car moi, il me faudrait aller chez le coiffeur, si déjà, nous pouvons oublier ce que nous sommes ici, mais sitôt que nous entrons dans le monde, nous sommes le jeune couple Woldringh etc. etc, aussi bien que n’importe qui. Quand j’y pense, j’aimerais beaucoup y aller, charrette, danser une fois de nouveau, rigoler à un bal du club anglais de Semarang cela serait rigolo, mais je laisse la décision tout à fait à Buby Sa santé avant tout, je ne tiens pas à ce qu’il retombe malade, surtout de fatigue. Cette semaine au lit et à la maison lui ont fait du bien, le Dr. lui a beaucoup recommandé du repos.
Hurra, Oscar vient d’être appelé chez les Visser, il doit aller en tournée à Semarang, mercredi. Je vais avec, et j’irai faire une petite visite à Margot. Nous n’aurons pas beaucoup de temps, mais c’est, ce sera chic, seulement déjà la course. 
Demain, sitôt mon courrier parti, je vais me jeter sur la robe de Hedy et vite la finir pour aller à Semarang avec. Je n’ai encore une fois pas le temps d’écrire à Hedy, c’est affreux, mais cette semaine, j’ai eu à faire, plein les mains, et j’ai perdu mon temps aujourd’hui, cela c’est la faute à Tata, car à 4 heures les Sie&Er sont arrivés. Nous nous sommes jetés dessus pendant que nos lettres attendaient patiemment.
Tatali, merci mille et mille fois. Tu ne sais pas le plaisir que tu nous fais chaque fois. Oscar a eu beaucoup de plaisir à ta lettre. Il l’a relue plusieurs fois.
Mes bien chers tous, bien que j’aurais encore énormément à vous blaguer, je vais vous quitter pour cette fois, j’ai encore tant à écrire et ma robe qui attend.
A la main

Un bon bec à chacun. Je viens d’écrire à Hedy, par avion. Mes chers passez de beaux et bons jours de Noël. Joyeux Noël, GE…

samedi 13 février 2016








9 décembre 1934

Käpumän (Keboemen…)


Hip, hip, Hurra ! pour mon Faaather avec ses canetons, oies etc. pour le succès qu’il a eu. J’en suis très très contente, et souhaite de tout cœur que cela rapporte. Mon Fatherli, je suis tellement contente et fière de toi aussi. Je suis bien aise que tu aies eu du plaisir au timbre et naturellement que je ferai mon possible pour t’en envoyer à toutes les occasions. Le deuxième timbre, c’est Oscar qui l’a envoyé à son père qui a suivi toute la course à son radio avec enthousiasme C’est aussi Oscar qui a tâché d’en avoir, de ces timbres, car ils étaient très recherchés.
Mon macaroni, écoute, est-ce que ces diadèmes dont tu m’en as envoyé un exemplaire, sont terriblement chers ? Vois-tu, ton idée a été excellente, le tien ne me quitte plus, c’est si pratique, j’en suis ravie. Faaather, comprends-tu? S’ils sont trop chers, c’est sûr je n’en veux plus, mais, mais… si le prix est abordable, comme je crois me rappeler d’après ce que tu m’en a dit dans un de tes lettres, je te serais très reconnaissante si tu, eh, oui, tu comprends bien, pas ? Vois-tu cette barrette n’a pas besoin d’être magnifique. Achète seulement la plus simple, la meilleure marché. Cela me rend tant de services ici où je marche toujours sans chapeau, les cheveux au vent, et aussi parce que mes cheveux voient si rarement un coiffeur. Avec cette barrette j’arrive bien à dissimuler les défauts des mauvaises coupes. Maintenant je vais les laisser pousser, mes cheveux, pendant 4 mois, pour ensuite pouvoir faire faire une permanente avec boucles. Je pense que je la ferai faire en mai ou commencement juin. Jusque là, je serai très contente des bigoudis de maman. Ach, mes chers, en partant je m’étais bien promis de ne pas tomber dans l’habitude de vous demander un tas de choses à tout bout de champ, et voilà que je le fais tout de même, mais je vous promets de faire mon possible pour ne plus trop vous importuner à l’avenir !!!
J’ai reçu cette semaine la robe de Hedy pour laquelle je n’ai pas dû payer un sou de douane. Je pense que cela provient de ce que la robe était bien chiffonnée et à ces yeux de douaniers, ne représentait pas plus qu’une serpillère de fine qualité ! Heureusement que les douaniers ne sont pas des femmes, car alors je n’aurais pas passé entre les gouttes ainsi. Cette robe aussi me va très bien, je n’ai qu’un petit changement à faire au buste, le reste est parfait et je vais la terminer aussitôt que ma correspondance est au point pour ce courrier-ci. Mais c’est fait comme exprès, maintenant que j’aurais des robes pour les temps froids, il faut beau temps, grand soleil et assez chaud, de sorte que ce sont des robes légères que je dois porter. J’ai été m’en acheter une, c’est à dire l’étoffe pour une petite robe que je vais essayer de faire sur mon buste. C’est une sorte de piqué voile avec un semis de fleurettes, l’étoffe ne me plaît qu’à moitié, mais que voulez-vous, elle revient à Fl. -.40 le coude, ou la coudée (env.50 cm), je ne sais plus comme on dit. Je veux tâcher de l’avoir pour samedi prochain, la fête de Buby. Il est retourné au travail aujourd’hui, il est tout à fait guéri.
Pendant l’absence de Buby, le jeune Blockhuis, un des jeunes gens, celui qui depuis quelques temps travaille au bureau avec Buby et dont je vous ai déjà parlé, je crois, aurait donc eu la meilleure chance du monde de montrer ce qu’il savait en remplaçant Oscar, etc. En tous cas, c’est ce que tout autre jeune homme intelligent aurait fait en pareille circonstance, occasion unique pour gagner des galons. Eh bien, non, qu’est-ce qu’il fait ce nigaud, il en prend à ses aises. C’est donc lui qui devait remplacer Visser quand ce dernier était en tournée comme Buby le fait. Voilà qu’un après-midi V. téléphone depuis Djocja à trois heures environ, et on lui répond au bureau que Mr. Blockhuis n’a pas encore paru. Un autre jour, V. rentre avant 5 heures et veut déposer l’argent apporté dans le coffre-fort, pas de Blockhuis, pas de clef. Monsieur avait filé en ville, au tennis. Il paraît que V. l’a engueulé de la bonne manière et l’a prévenu que la direction serait avisée de sa conduite. Bah, V. pense aussi que B. devra filer à la fin de l’année, ou quand Mr. Voskuil viendra. Il a eu sa chance, il n’en a pas profité, tant pis. Naturellement nous savons nous taire. Nous avions déjà appris la chose par le petit chinois Liang, le meilleur employé de bureau que nous ayons et depuis qu’Oscar lui a aidé avec quelques sous dans une circonstance difficile, il y a quelques temps, il lui est dévoué corps et âme, il  fait tout ce qu’il peut pour nous, Oscar lui aide aussi à apprendre la comptabilité, l’ayant incité à suivre un cours par correspondance. C’est un jeune qui veut avancer, il travaille comme un cheval, très intelligent. Il gagne Fl. 50.--,  par mois, avec cela il est marié, il entretient sa mère et paye des études à son jeune frère qui est à Batavia. Oscar l’aime beaucoup et vice-versa aussi.
Mes chers, je suis assise au jardin, sous mon bel arbre de gedongdong, à l’ombre de son feuillage touffu et de mon pajong (parasol) multicolore, les oiseaux chantent, les insectes ronronnent, les papillons butinent, le ciel est bleu, le soleil brille, les fleurs fleurissent, mes trois bosquets de sureau sont remplis de fleurs, c’est heimelig. 
pajong/parasol

J’ai aussi un beau massif de zinnia de toutes les couleurs qui fleurissent, c’est beau, c’est bon, c’est gai. Tipsie qui veille sous ma chaise. Mais tout cela est bien loin de me rappeler que Noël est à la porte. Nous sommes tout à fait dans une ambiance de Pâques. Mon sapin Wellington que je destine à mon arbre de Noël a cru de 2m pendant cette année. N’est-ce pas fabuleux ? Il y a 4 mois, j’ai dû lui faire couper le bout parce qu’il touchait les fils de téléphone, non de lumière, et maintenant il les dépasse de nouveau au moins de 50cm minimum. Les branches de mon gedongdong aussi touchent par terre tout autour, c’est comme un immense parasol, c’est chic.
Vous savez donc que nous recevons un radio de papa W. nous en sommes très contents. Vu qu’il nous fait ce cadeau nous lui avons demandé si nous pouvions avoir celui de Fl. 275.-au lieu de celui de Fl. 250.--, que nous aurions acheté ! Nous n’attendons plus que sa réponse pour faire de l’avant. Cela sera chic, gare ! Est-ce qu’il va encore le vôtre à la maison ?
Le docteur part donc de Keboemen le 17courant. Le 23 janvier il sera à Bâle, à l’Hôtel Hofer. Hier soir nous lui avons encore une fois demandé sérieusement ce qu’il pensait de nous ici, à cause de mes rhumatismes, etc. Il a dit que cela irait très bien une fois que je serai mieux habituée et que j’aurai fait mes expériences. Il m’a encore recommandé de ne pas prendre de remèdes, seulement d’être prudente en m’habillant, et de vivre sainement, le moins de conserves possible. Enfin, il nous a tout à fait tranquilisés et nous a dit que quand il reviendrait, il voulait avoir du travail de ma part !!! Avec cela il a été 5 ans ici avant d’avoir son premier gosse ! Enfin, vous voyez que tout est pour le mieux. Il n’y a qu’une chose dont je suis moins contente de lui, c’est qu’il a donné à Oscar la pleine permission de fumer ! En entendant cela j’ai fait de gros yeux, alors il a vite ajouté : oui, mais pas exagérer !!!
Et maintenant venons-en à tes lettres. Mon costume de ski, surtout les pantalons de Amrein, fait du Kapoot militaire de mon Faaather, si ce n’est pas trop tard, je ne veux pas que tu les vende. Oh non, je me réjouis tellement de pouvoir les remettre quand nous viendrons en congé, stpl. si ce n’est pas trop tard, ne le fais pas. Ou bien est-ce qu’il te faut absolument cet argent ? Alors, fais-le, je ne veux pas m’y opposer. J’aimerais toutefois avant que tu prennes de décision quant à mes choses, que tu m’écrives d’abord. Mes livres aussi j’aimerais tellement les conserver, tous ceux que j’ai laissés en Suisse, je regrette de ne pas les avoir pris avec. Ayez-en soin au moins, j’y tiens tant.
Tu sais, j’aimerais que tu gardes mes lettres un peu plus longtemps avec toi, au moins jusqu’à ce que tu sois arrivée à me répondre, elles arrivent encore bien assez tôt pour être lues à St Gall. Moi, cela m’embête, car souvent je te demande quelque chose et je ne reçois jamais de réponse. Enfin, c’est pas du tout pour te faire des reproches, oh non, seulement tu es toujours trop vite prête à te sacrifier pour les autres, et ce que tu en as de plus, je puis bien me le penser !
Demain, dimanche, je vais essayer de faire un caneton au four, avec le four à charbon qu’on a ici. Dommage qu’il ne soit pas pratique pour ouvrir et fermer souvent. Tu sais, mon four ici, c’est simplement une grande marmite ronde en fer blanc, posée sur 4 pieds. Alors on met des charbons brûlants dessous et dessus le couvercle
aujourd'hui, au gaz....

Dedans on met la tourte, ou ce qu’on veut rôtir ou cuire. Pour voir si c’est assez cuit, il faut enlever ce couvercle avec une longue tige en fer ou en bambou, pour ne pas brûler à cause des charbons posés dessus. Jans a un grand fourneau électrique, mais moi je ne le voudrais pas, cela va trop long et c’est bien cher. D’ailleurs, comme je vous l’ai déjà écrit, ces cuisines ici sont bonnes pour les baboes qui sont très adroites avec ces feux de charbons et ne sauraient pas avoir assez soin d’un beau fourneau. 
Tu m’as déjà demandé de t’envoyer des cartes postales. Oui, je le ferais avec grand plaisir, mais le photographe qui les a prises n’en a plus. Quant aux photos que Buby doit faire, elles viendront je ne les oublie pas mais il faut attendre le bon moment. Surtout ces photos d’intérieur prennent beaucoup de temps et de préparatifs, pour ajuster la lumière etc. Aussi ce mois-ci je ne peux pas trop faire la bringue à Buby, il a déjà assez sur le dos, et le soir il rentre fatigué et vite énervé. Il n’est jamais comme cela en temps normal, mais quand il a du souci pour son travail, il faut le laisser tranquille. Je cesse aussi de plaisanter en ces moments-là, car il n’a pas la patience. Au fond, cela ne le gêne pas de beaucoup travailler, chacun doit le faire de nos jours, et si longtemps que cela n’attaque pas sa santé, il n’y a pas à s’en faire. Seulement ce que je regrette c’est qu’il n’a pas ces réflexes vifs, tels que nous les connaissons. Après le travail au bureau nous sommes bien fatigués de la tête, nous sommes énervés, nous sommes abattus, alors une bonne heure ou deux de repos nous rend frais et dispos à entreprendre quoi que ce soit, une distraction, une promenade, ou n’importe  quoi appartenant à la joie de vivre. Mon Buby, lui, quand il est fatigué de la tête, il l’est aussi des jambes, après le thé, il n’y aurait pas moyen de le bouger pour une petite promenade ou quoi que ce soit. Les soirées sont si belles ici, et cela donne tant de belles impressions. Mais lui reste assis dans sa chaise avec son livre et rien ne peut l’en tirer. Au commencement, j’essayais quelques fois de le faire, mais maintenant je m’en vais seule jouir de la nature. J’aime tant les étoiles ici, elles sont si grandes et si brillantes, c’est merveilleux. Peut être qu’une fois à une autre place, avec plus de monde qu’il se laissera aussi entrainer. C’est vraiment dommage que les gens soient ainsi formidablement paresseux. Personne ne marche, John et Jans, les v. Tinteren, pas moyen de les bouger pour faire quelques pas à pied. Ils sortent bien, ils font des tours, mais toujours le derrière installé dans l’auto. Peut être qu’une des autres fabriques, dans les endroits plus grands, je trouverai aussi quelqu’un qui partagera mon goût. Oscar n’est à bouger que pour le tennis, ce gamin ! Enfin, c’est la vie, il faut bien s’y faire.
C’est samedi, ce soir, le jour du courrier par avion. Peut être que tout à l’heure je recevrai une lettre de vous, je viens de voir le type du bureau aller à la poste chercher les lettres.
Oui, le courrier est bien arrivé avec ta lettre 77, grâce au padre. Bientôt tu n’écriras plus que « gr.a.p. », pour ensuite tout à fait oublier…  enfin, méchante taquineuse, va, mais enfin, je t’ai aussi taquiné et bien piqué la mouche avec cela, hein ? Merci, merci de tout cœur pour vos bonnes lettres. J’ai aussi reçu l’avis que mon béret est arrivé, je pourrai le faire retirer lundi seulement. Je me réjouis et pourrai encore te laisser savoir comment il me va. Je ne dois payer que 12 ½ cents, afleveringsrecht (taxe de livraison).

Buby a dû retourner au bureau, car M. Visser voulait téléphoner à 8 heures, mais Buby y est resté une heure sans qu’un téléphone arrive. Maintenant il est de nouveau assis ici vers son cher radio. Justement nous avons entendu une conférence de Paris et aussi la Hollande que nous avons eue.
Je vous avais écrit qu’Oscar avait demandé à la direction s’il devait essayer de remettre son service à plus tard parce qu’il y avait si peu de personne à la Mexolie. Nous venons de recevoir la réponse  ce soir, que ce n’était pas nécessaire. Donc c’est assez sûr que nous pourrons aller à Soerabaya en juillet, pour 3 semaines. Cela sera chic, car en outre de sa paye ici, il recevra Fl. 10.---, par jour pour son entretien. Nous allons chercher un petit hôtel bon marché, je prends ma bi-ba-boe avec pour laver notre linge et ainsi nous aurons un bon temps j’espère.
Pour cette époque-là, je dois encore coudre beaucoup, et m’y mettre fermement cette fois-ci. Quand les collections d’été seront sorties, je te demanderai aussi de me faire couper une à deux petites toilettes par Hedy. Peut être un organdi et de la broderie. Tu pourrais peut être m’envoyer des échantillons. C’est sûr que je ne voudrais pas du plus vieux stocks, il faut tout de même que ce soit moderne, de l’année passée si cela se peut. Enfin, il faudrait alors que tu puisses compter sur Hedy, qu’elle dise franchement si cela donnerait une belle petite robe ou non.
Voilà bonsoir, à demain la suite.




jeudi 4 février 2016






25 novembre 1934

Keboemen


Un grand merci tout fou pour ta bonne et chère lettre, Mamali, et aussi pour la gentille carte depuis Londres, de mon Padre et de mon Chüggou (Louis). C’est dimanche de nouveau. J’en jouis. 



Je suis assise dans la véranda, j’ai mis ma robe blanche (de fiançailles) avec mon fichu rouge blanc bleu. A côté de moi sur une petite table, un grand verre de sirop que le djongos vient d’apporter. Tipsie est étendue à mes pieds, malade. C’est pour le coup que les deux hommes à la maison pourraient prétendre que c’est elle qui vient directement après Buby dans mon cœur. Depuis 4 jours qu’elle est malade, je l’ai soignée avec un dévouement sans bornes (papa dirait borgne). Elle a commencé par avoir des crampes formidables, elle gémissait si fort qu’on l’entendait chez les Visser. Nous avons cru qu’elle était empoisonnée, mais par la suite cela s’est prouvé être la maladie des chiens. Nous l’avons veillée pendant deux nuits, et je crois que je l’ai sauvée avec des œufs et du cognac que je lui enfilais de temps en temps. Elle a eu un terrible schwips du cognac, mais ses crampes ont cessé peu à peu. Maintenant elle a un léger pus qui sort des yeux, du nez, enfin de chaque trou. C’est le travail à Buby de laver toutes ces ouvertures ! et ma foi, il s’y prend avec une patience et une douceur tout à fait digne de mon Father. En cela Buby ressemble vraiment beaucoup à papa, quand on a un bobo ou n’importe quoi, il sait toujours un remède ou y apporter du soulagement. De même quand j’ai mes rhumatismes de nerfs quelquefois, il frotte doucement avec ses longues mains, et vraiment, il réussit à influencer les douleurs.
Ouf ! quelle semaine nous avons eue de nouveau. Hier il a fait chaud, le jour le plus chaud depuis que nous sommes ici. Je n’ai rien fait. Le matin je suis restée à moitié étendue au jardin dans une de nos chaises si confortables, et après dîner je suis restée étendue sur le lit jusqu’à 5 heures. C’est inutile de vouloir travailler en des jours pareils, je me suis donc ménagée malgré toutes les lettres et cartes qui me restent à écrire pour Nouvel an J’ai vraiment plaint Buby qui avait beaucoup de travail au bureau. Avant, dans le bon temps, ils avaient trois Européens pour faire le travail qu’il fait maintenant avec l’aide de deux chinois. Enfin, heureusement que l’orage qui se préparait a éclaté vers 5 heures, et ce qui est encore plus chic, le gros n’est pas tombé sur Keboemen, mais à une heure d’ici. Nous n’avons eu qu’une petite pluie rafraîchissante. En ce moment aussi, il pleut assez fort, c’est bon, cela sent la terre mouillée. C’est un de ces dimanches de pluie où il fait bon se sentir chez soi. Oscar devrait en profiter pour écrire à son père, mais quand on lui en fait la remarque il prend une mine si piteuse que, ma foi, je n’ai pas le courage de le forcer. Après tout il a bien mérité d’avoir un peu de bon temps. Je suis sûre que vous les hommes, vous vous dites mais bon sang, ce travail de bureau n’est pourtant pas si fatigant, il faudrait voir comme nous on la tient dure et on n’en dit pas un mot. Oui, mais ici ce n’est pas la même chose.
Mardi passé, il a donc été à Semarang avec M. Visser. Il paraît qu’il a aussi fait très chaud. Ils ont visité je ne sais pas combien de chinois, auxquels Buby a dû être présenté. Entre temps, ils ont encore trouvé moyen d’aller chez les importeurs et… de rapporter un appareil de tsf. Oui, mes chers, nous avons bel et bien un radio chez nous. Un modèle 1934, pas très grand, mais très fort. Un Erès, brevet de Philips. Nous avions bien décidé d’en acheter un une fois, aussitôt possible, mais je ne m’attendais pas à ce que Buby en rapporte un directement. Enfin, il n’est pas encore acheté, nous l’avons à l’essai jusqu’au 15 décembre. Oscar en est tout fou, en ce moment même il est chez les Visser à l’essayer à leur antenne parce que la nôtre n’est pas encore terminée. (c’est sûr essayer une radio, c’est plus chic que d’écrire des lettres ! le polisson !) Enfin bref, mardi soir, il est revenu pas seulement avec une radio, mais aussi avec de la fièvre, à force d’être éreinté. Il avait aussi pris froid sur le chemin du retour, car depuis Semarang situé dans la plaine très chaude, il faut traverser un col assez haut où l’air du soir est très frais, pour ne pas dire froid, et ces deux hommes à moitié endormis n‘y ont pas fait attention. Oscar avait pris froid. Il avait 38° et des points dans le dos. Je l’ai frictionné avec une petite pommade chinoise, quelque chose comme du « pain-expeller » et l’ai bien tenu au chaud. Le soir c’était passé et la fièvre aussi. Le mercredi dans l’après midi c’est Tipsie qui commençait. M. Visser est aussi venu nous annoncer la venue des Meyeringh. En même temps, j’avais la maison pleine de coolies et de toekangs (artisans) pour la pose de l’antenne, qu’Oscar dirigeait tant bien que mal depuis son lit, mais zut, ils ont tout fait à rebours, ce qui nous a procuré des moments désespérés. Surtout Oscar s’énervait au plus haut point. A sa place, j’ai aussi reçu les messieurs de l’électricité qui doivent poser un stop contact, car notre électricité de la fabrique étant du courant continu, nous ne pouvons pas en faire usage pour la radio. Ces types sont venus avec des mines importantes m’annoncer que cela donnerait un plaisir cher. Je leur ai fait sentir que cela c’était notre affaire et qu’ils n’avaient qu’à pas nous faire des prix de voleurs. Il nous faut faire faire une conduite depuis la gare, ce qui nécessite trois poteaux, et ils nous comptent le poteau à Fl. 15.--, sans les fils, sans la prise. Ils sont fous et je leur ai clairement fait voir ou plutôt sentir ce que je pensais d’eux. Enfin bref, ils sont repartis sans que rien n’ait été décidé. Oscar était furieux, nom d’une pipe, toutefois cela reviendrait tout de même trop cher, de sorte que nous devrions renoncer à la radio s’il n’y avait pas moyen de s’arranger. Nous avons été relancer le vieux Röhwer qui est ami avec ce type de l’électricité. Ils ont convenu que nous pourrions livrer les poteaux s’ils répondaient à leurs exigences, alors R. s’est souvenu qu’il avait encore de ces poteaux au vieux fer, il les a fait remettre en état et demain le type revient pour les examiner. Notre antenne est un bambou de 17.70 m de long, verticale, elle a 15 m de haut, environ. Je n’ose presque pas penser à combien nous reviendra toute cette histoire, j’en tremble déjà pour mes comptes de fin de mois ! Nous avons le choix de payer par acomptes ; au comptant nous bénéficions d’une réduction de Fl. 35.--, alors je pense que nous choisirons ce dernier mode. Moi, je serai très très contente d’avoir une tsf, combien j’en profiterai, même si pendant le jour nous ne pouvons pas avoir l’Europe, sauf le matin tôt, et encore pas toutes les stations. La Suisse, par exemple, nous ne l’aurons pas, les émetteurs ne sont pas assez forts, dommage, mais d’un côté, pour le moment, mon plaisir est encore tempéré par la perspective du « cumin » à verser. Vous savez que je ne puis pas dépenser beaucoup à la fois sans avoir les bleus. Ce n’est pas que je les aie beaucoup cette fois, tout de même ! mais ne trouvez-vous pas que nous ayons le droit de nous payer quelque chose de bien, vu que nous ne sortons presque pas et que j’économise où je peux. Il va falloir recommencer de plus belle maintenant, car par cet achat presque toutes nos économies y passent.
Jeudi matin les Rickshaw sont venus voir comment allaient Oscar et Tipsie. Elle est déjà venue vers les 8 heures, et ensuite lui s’est amené aussi. Comme nous étions installés au jardin, ils y sont restés jusqu’à 1 heure. Monsieur Engelhart, que nous avions informé de l’état de Tipsie, a aussi passé et est resté un moment, bref c’était une matinée à visite. Avec cela je voulais toujours aller chez les Visser, pour aider à madame à entretenir madame Meyeringh. Le soir assez tard, les Meyeringh sont encore venus nous voir et sont restés une heure au moins. Quand ils sont arrivés, les deux dames V. et R. étaient justement ici aussi, alors elles ont filé comme l’éclair devant cette haute visite !
C’est ici que je sens nettement mon avantage sur ces deux, et cela va me donner tout l’aplomb nécessaire à l’avenir.
Ma robe canari est prête, il n’y a plus qu’à poser les manches qui sont ravissantes. Oh ! j’en suis si contente, tu es un chou. Quand je l’ai essayée devant Buby, la première chose qu’il a dite : ah, cela c’est de la coupe, nom d’une pipe (traduction du hollandais) ! Inutile de vous dire combien cela m’a fait plaisir. Dommage John ne m’a pas encore expédié mon buste de sorte que je dois attendre pour bien pouvoir poser mes manches. J’ai essayé de le faire ainsi sur moi, et même Buby m’a aidé de ses conseils naïfs (c’était tordant !) mais comme il ne fait pas froid ces jours encore, je préfère attendre. J’ai bien reçu l’avis d’un paquet aujourd’hui, je pense que c’est la ceinture et le nœud, je me réjouis tant d’être bien. Est-ce que je vous avais écrit que mon petit chapeau noir va merveilleusement bien avec ? Oh, je vous dis, j’ai une chance énorme. C’est vous qui me gâtez toujours trop, vraiment j’en suis toute confuse des fois, car moi je ne peux pas vous faire plaisir ainsi, du moins pour le moment. Aussitôt que je pourrai disposer de quelque argent, je saurai bien ce que je vous enverrai, à vous les dames. C’est des bijoux faits par les javanais en or pur, des choses que j’aime beaucoup, mais il faut aussi attendre une bonne occasion de trouver un de ces artiste, car cela ne s’achète pas comme des mouchoirs.
Oh, merci mille fois pour les bigoudis. Ce que j’en serai contente ! Tu n’as aucune idée quel service ils me rendront, surtout quand mes cheveux seront trop longs et que je ne pourrai pas courir chez le coiffeur pour les faire arranger un peu. Ils me permettront d’être toujours un peu arrangée, j’y tiens beaucoup et Buby aussi, diable. Je crois qu’il a autant de plaisir que moi quand je suis bien. Bon sang, je ne fais que recevoir de belles choses et vraiment je ne le mérite pas.
Je suis contente que vous ayez vu le film de Bali. N’est-ce pas que les gens d’ici sont beaux ? et tellement cultivés . C’est pas rien, je vous en garantis. Je n’ai pas vu le film, mais il paraît qu’il est très bien et véridique, il a aussi passé ici à Java. N’est-ce pas c’est beau comme ils plantent le riz, ils sont en train de le faire ici maintenant, et en février ce sera la moisson. Je vais faire des pieds et des mains maintenant pour apprendre le javanais, car je veux le savoir pour mieux pouvoir prendre contact avec la population, c’est si intéressant, pourquoi donc n’en pas profiter. Maintenant que je sais le hollandais, je vais chercher un instituteur javanais pour me donner des leçons. Si Buby a le temps, il fera aussi avec, bien que pour lui c’est surtout le malais qui compte, ayant à faire aux chinois principalement.
Merci des salutations que tu me transmets. J’ai ri en lisant que tu inscrivais chaque lettre que tu écris dans ton agenda, car je fais exactement la même chose. Demain je vais écrire une série de cartes postales pour des vœux de Nouvel An aux diverses connaissances. Ma foi, je ne peux pas écrire des lettres à chacun, et ceux qui ne sont pas contents, qu’ils aillent aux pives ! Je vous écris depuis ce matin à 10 heures, excepté le temps de dîner, et de dormir cette après midi, et maintenant il est environ 7 heures. Buby a de nouveau filé chez Visser, notre radio étant là.
Je ne pense pas que nous pourrons aller passer Noël à Semarang. La fabrique ne s’arrête pas ici, le bureau ne peut pas fermer de sorte que Buby ne pourrait prendre que deux jours au plus vu que c’est aussi la fin du mois. Pour deux jours cela ne vaut pas la peine, c’est une chasse, surtout que le voyage dure 5 heures, ou même plus, je ne sais pas exactement. On arrive là, fatigué et on ne peut pas jouir pleinement, et last but not least, c’est les ronds (argent) qui manquent un peu. J’ai commandé des pantalons et 3 vestons blancs pour Buby, juste le nécessaire. Il faudra que je les paie en janvier, Fl. 45.--, donc environ Frs. 100.--, pour 3 complets blancs faits sur mesure. C’est pas trop cher, ou bien ? Enfin, tous nos crans sont serrés jusqu’en février, et encore toutes ces fêtes en perspective, brrr !
Aujourd’hui les Engelhart sont venus « rijsttafelen » chez les Visser, en passant madame E. m’a vite donné une branche d’orchidées, un gros bouquet de violettes, et trois immenses citrons. Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vues, alors elle me dit : Quand est-ce que je vous vois de nouveau ? en disant cela elle m’a regardée avec tant d’affection que je lui ai sauté au cou. Je vais lui faire un petit napperon en toile de fil rose que je broderai avec du coton marron. Un patron du Jardin des Modes. Il faut que je lui donne quelque chose à cette femme, elle représente tant pour moi ici.
Tu m’annonces une lettre de Charlot, je lui écrirai la prochaine fois….
votre Ge….
Par mon courrier de ce jour il part 8 lettres et 6 cartes postales, dites que je ne travaille pas
P.S. mes chers, j’ai les bleus et une sale colère. 
La Migros les vend!!!

J’avais préparé un tas de kroepoek de différentes sortes, des pistaches spéciales, avec du café spécial ; je voulais vous en faire un paquet de Noël, quand j’ai voulu sortir tout cela des boîtes où il faut les conserver : tout est moisi, la baboe ne l’ayant pas immédiatement mis au soleil après les jours de pluie. Cela me fiche malheur, car ce sont des choses spéciales que je ne peux pas acheter ici, ce sont des chinois et des javanais qui en font des spécialités, il me faut attendre la prochaine occasion. Maintenant je n’ai rien avec quoi je puisse vous souhaiter un bon Noël.