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vendredi 12 mai 2017




Kediri

29 août 1939


Mes bien chers tous,
Je suis assise près de la fenêtre de notre chambre à coucher pour vous écrire, car Oscar est encore toujours au lit. Il s’amuse justement à faire une photo de moi, en train d’écrire. Si elle réussit je vous l’enverrai.



Oui, le docteur tient absolument à ce qu’il reste encore au lit jusqu’à la fin de la semaine, et je vous assure que c’est tout un travail pour moi de le faire se tenir tranquille au lit car il ne se sent pas du tout malade. Il a maintenant des remèdes pour désinfecter les intestins et après j’espère qu’il sera de nouveau en ordre. En tous cas, cela lui a fait du bien de rester au lit, cela l’a reposé et je pense bien que c’est la raison pour laquelle le docteur lui a ordonné ce repos.
Seulement, maintenant il se fait tant de soucis à cause de la fabrique et des évènements. Mes chers tous, nous sommes pendus à la radio déjà le matin à 6 heures pour entendre les dernières nouvelles, car nous vivons avec vous tous intensément, toutefois nous n’avons plus beaucoup d’espoir que la situation s’éclaircisse encore. Cela nous porte naturellement un coup terrible, mais je peux vous dire que je suis calme et saurai attendre courageusement ce que le sort nous réserve. Je tiens à vous écrire tout ce qui me concerne pour que vous soyez sans crainte à notre sujet. Pour le moment nous sommes tranquilles ici, et je vous répète que le pays a en lui-même tant de ressources qu’il ne faut pas s’en faire pour la nourriture, et heureusement que nous n’avons pas besoin de chauffage.
Ce qui a été un grand soulagement pour nous, c’est d’entendre que la neutralité de la Suisse sera respectée. Je sais bien que les promesses ne valent plus grand’chose au jour d’aujourd’hui, mais tout de même, c’est déjà mieux que rien pour le moment. Et puis, j’ai aussi entendu que la Suisse était prête à se défendre. Cela je le savais bien, mais de l’entendre de source officielle fait du bien tout de même. Mes chers frangins, si vous saviez comme je suis en pensées avec vous, avec chacun de vous d’ailleurs, et je regrette de ne pas avoir les mots à ma disposition pour bien vous faire sentir combien et comment mon cœur bat pour vous. Je ne veux pas m’attarder d’avantage sur ce sujet, mes chers, sachez seulement que je suis une des vôtres et que je saurai me conduire comme telle quoi qu’il arrive.
Je vais encore vous donner des nouvelles de notre vie d’ici, car on ne sait jamais comment les communications se feront dans la suite.
Elout nous a donc quittés dimanche soir, à notre grand soulagement. Et puis nous vivons comme dans un beau rêve de solitude, rien que nous deux et l’un pour l’autre. En ce qui me concerne, je suis bien contente d’avoir Boili à la maison encore pour quelques jours, c’est bon d’être près l’un de l’autre, surtout en ces temps-ci et ensemble nous pensons à vous.
10.8.39. Nelly en blanc, Mme ten Cate au centre
Je crois que je ne vous ai pas encore raconté comment j’ai passé le jour de ma fête. Eh bien, j’ai eu la visite inopinée de madame ten Cate, la vieille maman de Ryk. Je vous avais écrit, je crois, qu’elle avait passé ici avec son fils, en route pour Soerabaya. J’ai eu beaucoup de plaisir à la voir et elle aussi, car elle m’a dit qu’elle ferait son possible pour revenir et causer avec moi, vu que cette première fois nous n’avons pas eu beaucoup de temps. Elle est donc venue le 10 août, et cela a été une bonne surprise de fête pour moi. Elle était tellement gentille et si maternelle quand elle a su que j’attendais un bébé. Vous comprenez, elle connaît Oscar depuis si longtemps aussi, et nous nous en sommes donné à cœur joie de parler « du bon vieux temps », de Kitty et de toute la bande d’amis de Delft. Elout, qui était ici, s’est tiré les pieds, car je lui avais dit que c’était une vieille dame ennuyeuse que j’aurais en visite. Cela entrait bien dans mes plans, car je voulais faire un petit dîner, rien que nous trois, madame ten Cate, Boili et moi. A Elout j’ai dit que je ferais un petit dîner en l’honneur de madame t.C. le soir, mais il a préféré aller manger ailleurs chez des connaissances. C’était chic, car ainsi j’ai ouvert une bonne bouteille le soir et nous en avons beaucoup joui. Quand nous étions bien en train, voilà les Engelhart qui arrivent pour me souhaiter une bonne fête, avec des fleurs et des cadeaux. 

Ainsi la party était complète et mon désir exaucé : de passer ma fête avec des gens sympathiques, bien tranquillement, et de ne pas en faire une note à tout casser comme cela aurait été le cas avec Elout, s’il avait été de la partie. Pour cela non plus, Boili n’a pas osé me donner de fleurs, rien, rien qui puisse trahir notre secret. Est-ce que je vous ai écrit que j’ai reçu un joli collier de perles de Boili ? Je le désirais depuis longtemps, car celui que j’avais jusqu’à présent s’est détérioré. Maintenant j’ai des perles cultivées, et je crois qu’elles resteront belles. 
Madame ten Cate ne me trouve pas du tout changée, en rien, sinon que maintenant je parle très bien le hollandais, et que quand j’étais en visite chez elle en 1930 je n’en savais pas un mot.
Nous venons d’entendre par la radio que l’armée faisait mobiliser quelques-uns de ses officiers de réserve, par mesure de précautions. Il se peut donc que Boili en soit aussi de la partie, en ce cas il devra partir à Batavia. En ce moment il est en train de revoir tous ses papiers militaires, et moi ses habits. Mon Boili ! Mais ne vous en faites pas, je sais rester calme et saurai rester confiante aussi. Pour le reste je me passe de commentaires.
Mamali, est-ce que je t’ai une fois remerciée pour la belle étoffe blanche de Leni ? Elle est si jolie, et Boili a de nouveau trouvé que c’était dommage d’en faire une robe, mais de la garder pour en garnir le berceau ! Cette semaine j’ai aussi reçu la soie bleu ciel qui est très jolie. Merci mille fois à Bänggeli (sa tante Fanny) de me gâter pareillement. Je pense bien qu’elle aura l’honneur d’être employée pour le berceau ou quelque chose de pareil, car je ne peux pas m’en faire un vêtement. Avec cette soie rose, je me suis fait un merveilleux manteau d’intérieur, mais encore avant qu’il soit tout à fait terminé, la soie lâchait partout, aux coutures et au milieu du dos. Le vêtement pend dans le buffet, mais je n’ose pas le porter, je me contente donc de l’admirer !!!
Elout a fait un excellent rapport sur la marche de Kediri et le travail que Boili a fourni. Il a pu et dû malgré lui se rendre compte et admettre les capacités de Boili, et maintenant il se trouve un peu embêté au sujet de Sayers. Cela lui vient bien, il a aussi reconnu, dans une conversation que j’ai eue avec lui, que si les Sayers nous avaient traités de la sorte, c’était un peu de sa faute à lui, car il avait crié sur nous. Oh ! la Näggeli ne s’est pas tue, cette fois, j’ai bien dit tout ce que je trouvais nécessaire que Mr. Elout sache. Oscar riait sous cape !!! Elout ne sait plus très bien où il en est avec nous, maintenant. Nous avons été aimables, mais pas expansifs, nous ne nous laissons plus voir dans nos cartes. Oscar déjà comme que comme pas du tout, alors Elout essayait toujours d’entamer des discussions avec moi, mais moi non plus je n‘ai rien lâché de nos opinions sur les gens et les choses. Il est resté un mois, et pendant ce temps il a uniquement pu se rendre compte des faits accomplis, rien de plus. Même quand il se moquait de nous (tout en nous jalousant) de ce que nous nous entendons si bien et que nous vivons l’un pour l’autre, il a pu voir que cela ne nous faisait aucune impression, qu’il n’avait absolument plus de prise sur nous de quel côté qu’il essaie. Oh, nous sommes devenus tellement plus câlés !
Mardi matin, le 30 août. Encore rien de précis concernant la situation en Europe. Nous continuons donc à vivre dans la tension. En attendant je ne veux pas me laisser abattre et en ce moment même j’attends madame Fraay qui doit venir me chercher pour notre nage quotidienne. Chaque matin, nous allons à la piscine prendre un bain de soleil et nager un peu. Dommage que je ne puisse plus prendre de leçons de natation, j’étais en train de faire de si beaux progrès, mais le docteur ne le veut pas. Je me contente donc de nager comme je l’ai fait jusqu’à présent, doucement et à la bonne franquette. Cela me fait un bien énorme et je me sens vraiment plus « fit » que je ne le fus en temps ordinaire.
L’autre jour, quad le docteur d’ici est venu examiner Boili, celui-ci lui a dit que nous attendions un enfant. Vous auriez dû voir sa binette déçue parce que nous n’allons pas chez lui ! J’avais toujours l’intention de le lui dire moi-même, mais Boili n’a de nouveau pas pu attendre, et il lui a annoncé la chose d’une manière tellement brusque qui n’a pas ménagé les sentiments du docteur, comme moi je l’aurais fait, de sorte que le docteur en est un peu blessé. En tous cas, il valait mieux que nous lui disions la chose nous-mêmes, qu’il l’apprenne par des tiers.
Je suis revenue du bain. Sais-tu Mamms, que mon costume, le beau rayé de Schürch, est déjà plein de trous ? Et pourtant j’en ai eu un soin fantastique, chaque fois après le bain, je prenais la peine de le rincer moi-même et je l’étendais sur un linge pour le faire sécher couché et non pendu. Ce sont tout partout les ries blanches qui lâchent, ce devait être de la laine défectueuse car les autres raies, rouges et brunes, restent intactes. Enfin, je peux le porter encore quelques fois, et puis ce sera tout. C’est dommage, car je l’aimais beaucoup. Je te raconte cela parce que je sais que cela t’intéresse, mais stpl ne m’en envoie pas un autre. J’ai l’occasion de les acheter ici aussi. Ils en ont un très grand choix maintenant à Soerabaya, car les nouveautés de l’été en Europe sont maintenant arrivées ici de sorte que je serai assez à la mode, et puis je vais en choisir un très sobre et assez grand !  J’engraisse à vue d’oeil, tu pourras t’en rendre compte sur les petites photos incluses. L’une est prise ici dans la chambre, hier après midi pendant que j’écrivais la première partie de cette lettre, et les autres ont été faites dimanche passé quand Buby et moi avons été faire un petit tour à la montagne de grand matin, avant que Elout ne soit réveillé. C’est dommage que mes cheveux soient tellement ébouriffés par le vent, et puis en arrivant là, j’avais froid et j’ai mis autour du cou un mouchoir que j’avais emporté, mais qui ne va pas trop bien avec la robe.  Cette robe n’a pas l’air jolie là sur la photo, mais elle est très bien en vérité. C’est une dentelle de lin, bleu ciel avec les fleurs blanches. Assise sur la chaise nous attendons notre tasse de thé et admirons la vue étendue sur les belles montagnes. J’en avais un immense plaisir et Boili aussi, et nous jouissions tellement d’être les deux, libres et loin d’Elout. Sitôt que Boili sera debout, j’en ferai quelques-unes de lui, car il faut aussi que vous ayez sa binette, n’est-ce pas ?
Le mois passé, Oscar a réussi à faire un gain de Fl. 10'000.- à la Mexolie. Il en a été très fier et Elout aussi était très content. Ce mois ce sera beaucoup moins, mais encore satisfaisant aussi, vu que les autres fabriques travaillent presque toutes avec perte. Nous aurons aussi un très bon salaire ce mois-ci ce dont je suis très, très contente. C’est dommage que les bénéfices de Kediri soient avalés par les autres fabriques qui tournent à perte. Oscar a encore eu un autre succès ici à Kediri. Nous possédons ici, ou plutôt à 200 km d’ici, une petite fabrique succursale dirigée par un chinois. Du temps de Sayers, cela ne marchait pas du tout, le chinois n’était pas de bonne volonté et trichait où il pouvait, de sorte que juste au moment où nous sommes arrivés à Kediri, il était question de fermer cette fabrique, de la liquider. Enfin, on cherchait une solution, car il n’y avait plus moyen de traiter encore avec ce chinois. Oscar avec beaucoup de soucis a pris la chose en main, et non sans peine et avec beaucoup de patience, il en est arrivé à l’état de chose actuel, aussi satisfaisant que possible. Ce chinois lui est très dévoué et met maintenant toutes ses forces et tout son savoir au service de la Mexolie. Oscar est arrivé à faire en moins d’une année ce que Sayers a raté pendant plus de trois ans. Mais il paraît que ce chinois a dit à Elout que si Sayers revenait ici, qu’il quitterait. C’est une chose dont je suis très fière, car cela démontre clairement qu’avec une grande gueule on n’y arrive pas toujours, dans la vie. En tous cas, les résultats que nous avons obtenus ici à Kediri sont satisfaisants, nous pouvons être contents, et naturellement que cela ne passera pas inaperçu, ni à Batavia, ni à Amsterdam.

Le temps où l’on pouvait s’enrichir aux colonies est bel et bien passé, il y a longtemps que nous avons abandonné ce projet, mais nous avons bon espoir de réussir à gagner notre vie plus largement qu’en Europe.  Nous vivons ici déjà plus largement avec tous ces domestiques etc, de sorte que nous ne pouvons pas nous plaindre.
Mes biens chers tous, je vous quitte, car il est midi et la lettre doit partir. Encore une fois, mon cher Macacaroni, tous nos vœux affectueux pour ta fête Vous savez combien nous sommes de cœur avec vous, plus que je ne puis le dire. A chacun toutes mes bonnes pensées et mon cœur d’affection.





dimanche 7 mai 2017




Kediri

7 août 1939

Mes bien chers tous
Oui, il y a 6 ans aujourd’hui que nous sommes allés dire oui à l’office des mariages. Six ans, je ne peux pas bien me le représenter, le temps a filé si vite ! Merci de tous vos bons vœux et nous aussi nous penserons tellement à vous tous pendant ces jours de fête (anniversaire de Nelly le 10.8.1907).
Vu que nous avons Mr. Elout ici nous ne fêterons pas, et je fais en sorte que personne ne s’aperçoive que ce sont des jours spéciaux pour nous. Nous avons espéré aller les passer à Batoe, mais ce n’est pas faisable, tant pis. Nous avons tellement la joie au cœur en ce sixième anniversaire de notre mariage que vraiment nous n’avons pas besoin de le fêter spécialement.
Je m’en veux de ne pas vous avoir écrit plus vite, car je crois qu’il y a bientôt 15 jours que je vous ai laissés sans nouvelles. Voilà donc les dernières : il y a environ une semaine j’ai accompagné Oscar à Soerabaya et nous avons été chez le docteur (gynécologue), le meilleur qui existe, il est spécialiste. C’est un certain docteur De Geus, professeur à l’université. Buby est venu avec moi, et j’ai subi une très sérieuse auscultation. Notre espoir est donc confirmé et tout est merveilleusement bien en ordre.
Fatherli, mon cher vieux Macaroni, ne m’en veuille pas si tu n’as pas été un des tout premiers à le savoir, mais je préférais ne pas vous faire des illusions, si la chose peut être n’était pas comme nous l’espérions. Comme je me suis confiée à Mamali tout au début, Oscar n’a pas pu se retenir d’en faire autant à son père, même que je l’avais prié d’encore attendre que la chose soit confirmée. J’étais à Batoe quand il a écrit depuis Kediri et je ne sais donc pas ce qu’il a écrit. En tout cas j’ai déjà reçu une belle lettre de papa W. Il s’attend à ce que l’événement se produise déjà à la fin de l’année ou du moins tout au commencement de la prochaine. Buby a simplement été fou dans son enthousiasme sans quoi il aurait écrit avec plus de mesure. La vérité est que ce n’est que pour le mois de mars, si tout va bien, dans la première quinzaine. Donc, mon cher vieux Macacacaroni profite encore de ta jeunesse, car à partir de cette date tu seras plus vieux de toute une génération !!!
Et voilà, nous vivons dans un beau rêve depuis bientôt trois mois, et chaque jour nous le réalisons d’avantage. Nous le disons aussi à notre entourage maintenant, et chacun se réjouit sincèrement avec nous, car chacun était d’avis que la venue d’un enfant était encore la seule chose qui nous manquait pour rendre notre mariage parfait.
Je me porte bien, je fais attention, j’ai bon appétit, quoique un peu capricieux. J’ai parcouru tout Soerabaya pour trouver de la gelée de raisinets (groseilles rouges), partout on m’offrait la confiture, mais il me fallait de la gelée ; à la fin je l’ai trouvée ici à Kediri chez mon épicier ! Je ne mets plus les pieds à la cuisine car je n’aime pas voir la viande crue ! la koki s’est mise à rire et sans que je lui aie rien dit, elle s’ingénie à me faire des petits plats que j’aime. Je mange bien et beaucoup. Mon foie va mieux, je ne le sens presque pas. Une seule chose que je déteste en moi, c’est que moi qui aimais toujours tant marcher et qui n’en n’avais jamais assez, il faut que je me force pour aller faire la plus petite promenade !!! Je pense pourtant que cela  changera aussi de nouveau, mais ce sont là les seuls indices qui prouvent que …. Làlàlà ! Et vous devriez voir la bonne mine que j’ai ! Je me sens bien mal de temps en temps, mais le docteur m’a dit que ce n’était absolument pas nécessaire que je vomisse, alors je suis son avis et lorsque j’ai envie de vomir je pense vite à quelque chose de beau ou qui me fait plaisir et alors cela passe. Il trouve très important de ne pas maigrir, il m’a ordonné de prendre un fortifiant, mais il a dit que si cela me donnait envie de vomir, alors qu’il ne fallait pas le prendre, mais jusqu’à nouvel avis, tout va bien, et je prends ces tablettes de vitamines Nestrovit, fabriquées par Nestlé et Hoffman La Roche de Bâle. Dr de Geus est un bon ami des Allemand (nom de famille) d’Evilard et je pense que la petite Huguenin l’aura certainement aussi rencontré quand elle était en visite chez son oncle. D’ailleurs les Allemand reviennent en Suisse pour de bon, ils sont déjà partis via l’Australie.
Oscar a demandé au docteur s’il jugeait que mon état demandait que j’aille en Europe, mais il ne le trouve pas du tout nécessaire. Tout est parfaitement en ordre et mon état de santé générale est aussi satisfaisant que possible. Naturellement que j‘irai à la clinique pour l’évènement, tout le monde le fait ainsi ici. Oscar a demandé cela au docteur parce que papa W dans sa lettre a demandé si, vu mon état de santé antérieur, ce ne serait pas mieux que je vienne en Europe pour l’événement, et nous voulions en avoir le cœur net. En ce qui me concerne, j’aime mieux avoir Boili près de moi quand le moment viendra. Le docteur a encore dit que si la moindre des choses rendait désirable un voyage en Europe, qu’il nous avertirait toujours à temps, mais que comme il envisageait la chose, il le jugeait tout à fait inutile. Vous pouvez donc être tranquilles, et être assurés que tout se passera dans les meilleures conditions du monde.
Dimanche passé j’ai donc eu les Engelhart à souper, un joli petit souper simple mais bon. J’avais rapporté des vol au vent de Soerabaya, ils étaient exquis, et je les ai fait remplir ici d’un ragoût de poulet avec des champignons que la koki a fait délicieux. Pour des occasions pareilles c’est quand même commode d’avoir le potager (cuisinière) électrique, les choses peuvent rester dans le four au chaud pendant le service. Après cette entrée j’avais une langue sauce madère avec des pelures de truffes, c’était très bon et des légumes variés, et pour finir une bonne glace. Tout était bien et l’ambiance aussi, et j’ai répété la chanson de sorte qu’ils n’ont plus insisté pour que Boy vienne vous rendre visite. La Mies a maintenant une place comme institutrice à Poerworedjo, près de Keboemen, dans l’école où elle a été élève quand ils habitaient encore Premboen. La voilà bien enterrée dans un coin, bon sang, quelle poire acide cela va donner !
Nous avons donc eu la naissance d’une petite princesse (Beatrix de Hollande). C’était bien un peu une déception, mais les gens ont quand même donné libre cours à leur joie et voilà deux jours que durent les fêtes. Nous n’avons été nulle part, Boili et moi, et avons laissé aller Elout seul s’amuser, flirter et boire. Il nous considère comme des gens tout ce qu’il y a d’ennuyeux, mais on s’en fout tellement, on jouit tellement d’être les deux et de faire des projets !!!
J’ai maintenant un homme en journée pour mettre en ordre ma garde robe et commencer à faire des petites choses indispensables ! J’en profite pour bien tout mettre en ordre dans mon linge de ménage etc. Je commence tôt ainsi je puis prendre mon temps et ne pas me fatiguer. La Lismete est maintenant dans son huitième mois et elle n’est pas encore prête, elle n’a aucun plaisir à préparer quoi que ce soit, en deux mots : cela l’embête. Enfin, je t’en raconterai encore dans une prochaine lettre, Rötteli.
Merci infiniment de ta lettre 214. Tu as eu bien raison de retourner à Bienne quand il faisait un si mauvais temps. Je pense que maintenant vous y êtes de nouveau, au Chalet, et que vous aurez quelques belles semaines encore pour en jouir.
Il y a encore un tas de choses que je voulais t’écrire, mais en ce moment je ne peux pas bien le faire. Elout a été toute la journée en l’air, il est revenu dîner à 3 heures ; heureusement que j’ai appris à ne pas « doudle » (s’en faire) comme une certaine Rötteli pour ses visites ! Nous avons tranquillement dîné à une heure, Boili et moi, et j’ai fait mettre les plats au chaud, au four, et quand il est venu encore avec un type, je n’ai même pas été m’occuper de les servir, mais j’ai tout laissé faire à la koki. C’est ce qui lui fait dire que chez moi c’est la meilleure des places à être en ville, qu’on y jouissait d’une grande liberté et qu’on avait jamais besoin de se faire trop de reproches qu’on ait manqué à la politesse envers l’hôtesse.
Mes chers, je vais vous quitter, nous allons voir les feux d’artifices en l’honneur du jour national. Demain Oscar part en tournée pour deux jours ! Nous serons donc séparés pour notre anniversaire de mariage, mais cela ne fait rien, car nous sommes près l’un de l’autre dans nos cœurs, et les circonstances n’y peuvent rien.





samedi 29 avril 2017




Kediri

26 juillet 1939


Vous ne saurez pas ce que vous verrez en recevant une nouvelle lettre de moi deux jours après la précédente. Mais voilà, il faut vite que je rectifie une erreur, une étourderie.
Je vous ai écrit que nous avions Frs. suisses 4-5000.- à disposition, ce n’est pas vrai. J’ai fait une faute en calculant les florins en francs. Je savais qu’un franc suisse valait 43 cents en monnaie d’ici, et dans ma lettre j’étais d’avis que c’était un florin qui valait 43 centimes suisses. Nous avons donc à notre disposition Fl. 1000.- ce qui fera environ Frs. Suisses 2500.-.
C’est une bien grande différence et je regrette l’erreur si vous vous êtes déjà fait des illusions quant aux « capitalistes » que nous sommes. C’est le soir, en le racontant à Boili, que je me suis aperçue de l’erreur, ou plutôt c’est lui qui m’y a rendue attentive. Il s’est bien moqué de moi et voilà.
Entre temps j’ai reçu la lettre 213 de Rötteli. Vraiment je me sens très gâtée d’en avoir reçu tant si vite les unes après les autres, mais je prends donc bien note qu’il n’y faudra pas compter pendant un certain temps, puisque Minna (aide de ménage de Rose)  part en vacances. Je comprends cela et ne me ferai aucun souci.
D’ailleurs moi non plus je ne vais plus écrire pendant un certain temps. Nous partons à Soerabaya demain pour 2-3 jours, ensuite ce sera la visite de Elout et peut être bien que la naissance du petit prince (enfant de la Reine Juliana, ce sera Beatrix) (espérons-le !) aura lieu ces jours-ci et alors ce seront de nouveau trois jours de fête nationale. Pourvu que cela n’arrive pas pendant que Elout est ici, il faudrait alors faire la noce et nous n’en avons pas du tout envie. Enfin, vous êtes maintenant avertis et vous ne vous ferez pas de soucis.
Nous nous portons bien tous les deux et ce tonique que je donne à Boili lui fait du bien. Nous sommes aussi pleins de courage et de bonne volonté ferme pour recevoir les différentes pluies et aussi louanges et faussetés d’une manière correcte, mais rien de plus.
Je suis contente que vous jouissiez ainsi de Sutz, même s’il ne fait pas toujours beau temps.
Naturellement, Rötteli mys, il ne faut pas écrire si petit si cela est pénible pour toi. Ecris donc comme cela te va le mieux, car il ne faut pas que je t’embête plus que nécessaire avec les lettres que tu m’écris.
écriture de Rose

 Quant à moi, ton écriture petite ne m’embête pas du tout, je m’en félicitais toujours car ainsi les lettres étaient bien remplies, ce qui est encore le principal pour moi, mais d’ailleurs la différence ne doit pas être si énorme, et si c’est plus commode pour toi d’écrire plus grand, alors fais-le.
Et bien oui, avec les Sossich (amis de Rome) cela ne va plus tout, pauvre elle, je la plains. Peut être qu’elle réussira quand même à refaire sa vie, j’ai l’impression que ce n’est pas la volonté qui lui manque. En bons catholiques ils ne vont naturellement pas divorcer, ces deux, mais je ne crois pas que Sossich arrivera encore une fois à se corriger. Enfin, à chacun sa vie, vous ne pouvez rien non plus pour les aider, vous en avez déjà tant fait.
Hier j’ai eu la visite de tante Engel avec Boy, et j’ai redit que tu n‘osais pas avoir de visites. Ils sont naturellement venus pour me demander de tes nouvelles. Je crois que cela leur joue un sale tour que Boy ne puisse pas venir car à ce que j’ai deviné, il comptait débarquer à Marseille, prendre le train, passer par la Suisse et rester environ une semaine encore avant de reprendre ses études en Hollande. Ils n’ont pas dit tout cela mais j’ai été assez adroite pour leur tirer les vers du nez et voilà ma conclusion. J’ai immédiatement conseillé à Boy de faire le tour par l’Espagne en bateau, de s’arrêter à Tanger etc, et j’ai chanté les louanges de cette ville comme si j’y avais passé ma jeunesse ! Ah, bien non, cette fois, cela ne leur réussira pas de plier les circonstances et les gens à leur intérêt. J’ai aussi conseillé à Boy d’aller passer une semaine à Paris, s’il débarquait à Marseille, mais il n’y tient pas, vu qu’il serait tout seul. Ah oui, c’est au Chalet chez la famille Marchand qu’il aurait encore fait beau passer une petite semaine et se laisser gâter. Seulement moi, il faut que je fasse attention de ne pas m’embrouiller dans mes blagues. Hier j’ai encore dit que les garçons n’amenaient même plus leurs amis à la maison. Là-dessus ils n’ont plus rien dit, et moi aussi j’ai sauté sur un autre sujet.
Je vais offrir à Boy un petit dîner d’adieu, samedi ou dimanche prochain. Il y a longtemps que je dois une revanche aux Engelhart qui n’ont encore jamais mangé ici depuis que nous y sommes. C’est donc une bonne occasion mais cela m’embête seulement que d’y penser !!! Enfin, il faut y mordre et ce sera fait.
En revenant de Batoe j’ai mis ma baboe à la porte. Elle était très bonne pour son travail mais elle avait un fichu caractère, elle ne s’entendait pas trop bien avec les autres domestiques, et puis je la soupçonnais d’être poitrinaire, car elle a un mari qui l’est au plus haut degré. Maintenant j’ai une petite baboe qui n’est pas aussi bonne encore, elle travaille et elle est de bonne volonté, alors que peut être je réussirai à en faire quelque chose, mais ce qui m‘a décidée à la prendre, c’est qu’elle s’appelle… Minah !!! Et vous ne vous représentez pas le plaisir que j’ai d’appeler « Minah », je le fais autant que je peux !!!
A propos, je souhaite de bonnes vacances à la bonne Minna, la vraie, qu’elle en profite !
Cette madame Lüdi que tu as eue en visite, est-ce la boulangère de la Rue Basse ? Si oui, tu lui diras une fois que je pense encore souvent à leur pain et que je promets bien d’en profiter quand je serai de retour en congé.
Je suis contente que Nögg (Loulou, son frère) ait eu du succès à ce rallye et suis encore plus fière de lui pour bien d’autres choses !!! As-tu ta moto, maintenant, mon vieux ?
J’ai bien peur que tu ne te fatigues beaucoup trop, quand Minna sera loin, car tu n‘as plus l’habitude de faire le ménage et tu en feras trop. Ne pourrais-tu pas demander à quelqu’un de venir t’aider un peu, si c’était seulement une gamine d’école pour courir de ci et de là. Hé, les hommes, vous surveillerez votre Rötteli de près pendant ce temps, hein, je compte sur vous puisque je ne suis pas là pour la gronder et lui aider moi-même.
Quant à moi, je crois bien que je suis devenue très paresseuse et il faudra sérieusement que je me mette à travailler quand je reviendrai. Ici, je travaille toujours, je suis toujours occupée mais pas aux choses du ménage.
La madame Mogendorff est de nouveau pas bien, elle est dans son 8ème mois maintenant et doit de nouveau un peu vomir, alors elle s’en fait et se croit malade à mourir. Je n’ai jamais vu quelqu’un de si peu raisonnable. Elle se laisse aller à cent et retour, elle n’essaye pas de se distraire, toujours elle pense à cela et fait des tititi (tirer les cartes), elle est même en correspondance avec une femme en Hollande pour cela et elle croit tout savoir. Moi, je la laisse me raconter toutes ces choses d’elles, mais jamais je la laisse m’approcher à ce sujet je suis réservée autant que possible. Tu n’as pas besoin d’avoir peur, jamais je ne laisse faire de tititi. C’est arrivé une fois, mais plus jamais. Je tiens à garder mes pensées propres et saines surtout, et d’ailleurs j’ai d’autres idées de la vie qu’elle. Par exemple, elle a de nouveau vu qu’ils ne resteraient pas longtemps ici à Kediri, alors maintenant elle s’en fait déjà et tout cela l’empêche de bien vivre dans le présent. Oh, c’est tellement malsain, des choses pareilles, et vraiment il faut que je fasse un effort pour elle, lui rendre visite. J’observe la politesse, mais autrement je me retire où je peux.
Et voilà mes chers, je suis au bout de ma feuille, et j’ai encore beaucoup à faire ce matin.
Boili est à Semarang et revient ce soir. Voilà 15 jours qu’il n’a été à la maison qu’un jour entier. J’ai un peu l’impression d’être une femme de marin !


samedi 28 janvier 2017





Tjilatjap

18 octobre 1938
A sa maman

Quelle fête de recevoir ta lettre 192 et les belles photos. Celle du déménagement m’a rappelé bien des souvenirs de jours pareils dans le temps. C’est donc toujours encore la même chose, hein ? La photo au bord du lac de Thoune est bien jolie aussi, mais sur l’autre, où il y a des sapins derrière l’auto, tu es pourtant avec Banely et Minna. J’ai vraiment eu de la peine à reconnaître Minna qui est très élégante vraiment. Et la Banely aussi.
J’ai reçu la lettre de madame Raball qui n’a vraiment pas changé pour deux sous. Elle blague de tort à travers comme elle est heureuse, etc, et son grand logement et sa peinture sur porcelaine etc. et la fin de l’histoire c’est qu’elle compte que je revienne bientôt en congé, alors n’est-ce pas, c’est très intéressant d’avoir à dire « mon amie de Java ». Non, elle peut aller se faire f… elle ne me verra plus. Je vais répondre à sa lettre pour la politesse, mais c’est tout.
Vraiment la nouvelle au sujet de Max (veuf de Tata, tante de Nelly) m’a donné un choc, (sa jeune et récente épouse est morte). C’est presque pas croyable qu’il soit puni de la sorte. J’ai tout de suite pondu une lettre, car vraiment j’ai pitié, mais je pense qu’il n’est pas puni ainsi pour rien. Cela se peut très que cette jeune femme ait eu ma maladie, vu que cette encéphalite (Nelly a eu une encéphalite à 15 ans) est propagée par des microbes. Il se peut donc très bien que tes suppositions ne soient pas justes.
Je suis bien contente que tu aies ainsi joui de la Fiat. Merci encore de toutes les belles cartes postales que j’ai reçues. Merci aussi encore mille fois pour les beaux souliers. Ils sont ravissants et ils me vont comme un gant. Comment fais-tu pour les choisir selon mon pied. As-tu quelqu’un pour les essayer ? Dis-le moi. Ah, quel plaisir de les porter, d’être bien chaussée ! Plus de souliers chinois pour moi, sauf pour les sandalettes.

Nasi-goreng veut dire du riz rôti, c’est un plat spécial d’ici dont je t’ai donné la recette dans le temps, deux fois déjà.

Moi aussi j’ai prié en ces jours de septembre, et j’ai lu dans ma bible bien des fois. Bon sang ! j’avais si peur que je n’ai pas encore fini d’en rêver la nuit.
Depuis le mois d’août nous n’avons plus eu de nouvelles de papa W. et Oscar est un peu inquiet. Est-ce que Loulou ne pourrait pas nous donner un peu de nouvelles le concernant ? Comment cela va-t-il avec la Auntie (deuxième épouse de papa W.), est-ce de ce côté là que papa W. a des soucis ?
Je tâcherai de te faire le plaisir avec les chemises aux garçons, mais je ne peux pas promettre qu’elles soient à temps pour Noël. Je n’ai pas encore trouvé la soie qui me plaît et peut être que j’attendrai d’être à Soerabaya pour les faire faire. Enfin, je verrai.
Quant à un costume de bain, oui, tu peux bien m’en envoyer un autre, seulement cette fois-ci, tu n’en achèteras pas un trop fermé !!! J’ai mis le jaune citron deux fois pour aller nager ici, mais il ne va pas, il se détend sur les côtés de sorte que cela gonfle où il y a les bümeli (seins), et puis il est trop court, il y a les füdlibacke (fesses) qui sortent comme des saucisses. J’aimerais bien un costume de bain moderne, mais avec des bretelles sur les épaules, et puis il te faut faire attention à une bonne coupe, prends une marque connue telle que Jantzen, Goldfisch etc. Tweka  ou n’importe quoi qui ait une bonne réputation en Suisse. Dans un article pareil, il faut de la qualité. Comme déjà dit, tu n’auras pas besoin d’en acheter un pour une nonne, compris ?
J’aime mieux avoir des bretelles au dos, parce que mon dos nu n’est pas joli, j’ai les omoplates trop saillantes, alors des bretelles sont plus flatteuses, et aussi cela permet une meilleure coupe du costume. Combien as-tu payé ce jaune citron ? Je veux tâcher de le vendre. Dis-moi donc le prix stpl.

On a eu la visite de Elout (le supérieur de Oscar à Batavia) la semaine passée. C’est donc en ordre, nous allons à Kediri au commencement décembre. Les Saayers, administrateur de Kediri, ne partiront qu’en janvier, donc nous ne pourrons pas entrer dans notre maison avant et serons sans toit pour Noël cette fois-ci. J’ai déjà dit à Buby que nous tâcherons d’aller dans un hôtel dans la montagne, car nous préférons être les deux seuls qu’avec des gens qui ne nous sont pas trop sympathiques. Elout n‘était pas content cette fois-ci et a gueulé de tort à travers. Il voudrait aussi que je laisse mes meubles ici pour que Saayers n’ait pas besoin de déménager les siens de sa maison et pour que notre successeur ici, qui revient de Hollande et n’a pas encore de ménage, puisse gentiment s’installer dans le mien. J’ai répondu que j’étais toujours prête pour des combines pratiques, mais qu’il fallait aussi que j’y aie mon avantage et que dans ce cas-ci je ne pouvais pas voir d’avantage pour moi. Je ne suis donc pas dupe, et je vais prendre mes meubles avec. Alors Elout m‘a répondu que s’il voulait il pouvait me donner l’ordre de laisser mes meubles ici ! A ces mots, Oscar s’est mis sur ses éperons, nom d’une pipe, je ne l’ai jamais vu aussi fâché. Vraiment c’est une grande injustice de Elout. Nous sommes connus pour être très bon et serviables, mais il ne faut pas profiter de nous. Je pense que Elout a déjà promis aux Saayers que nous irions habiter dans leurs meubles et qu’ainsi ils seraient bien soignés pendant leur absence, et maintenant que je ne veux pas marcher dans la combine, il se trouve attrapé. Il faut en faire de toutes sortes des expériences !  Enfin, on verra encore comment cela se terminera. Ces Saayers sont des lèche-culs et Elout s’est laissé prendre à leur miel, mais c’est pas la Näggeli qui en sera la dupe.
Seulement il ne faut pas te faire de soucis à cause de cela, Mamms, nous saurons bien nous tirer d’affaire, et nous ferons notre possible pour que tout aille bien à Kediri. Heureusement que je me porte mieux à présent, ainsi c’est aussi plus facile de surmonter des difficultés pareilles. Elout n’en revenait pas de me voir si bonne mine.
Le dernier soir qu’il était ici, j’ai tout de même donné un petit dîner avec une bonne bouteille de vin et j’ai invité les Oliemans. C’était très gentil. Tu vois que la Näggeli n’est pas sans diplomatie !
Je te quitte pour cette fois-ci, je tâcherai encore d’écrire une lettre de famille.


samedi 30 juillet 2016




Batavia

28 octobre 1936


A sa maman
Si mes lettres te font plaisir, les tiennes m’en font tout autant, si pas plus. Merci de tout cœur pour la 145. J’ai eu plaisir d’apprendre que tu as aussi été voir le film de Chevalier.
Charrette, nous avons toujours le derrière au cinéma ces derniers temps. Cette semaine nous y avons déjà été trois fois et il est bien probable que nous y irons encore deux fois. Avant hier, nous avons vu le Petit Lord Fauntleroy, dont nous lisions le livre quand nous étions gosses.
Je suis si contente que tu peux de nouveau jouir de la forêt, et surtout la forêt de sapins que rien n’égale, pas même la forêt vierge. Cette dernière impressionne par son gigantesque, son mystère sauvage, sa végétation abondante, tandis qu’une forêt de sapins, ces beaux sapins qui montent tout droit vers le ciel et dont les branches forment des voûtes gothiques m’a toujours fait penser à une cathédrale de la nature, remplie de silence, de calme et de paix. J’y ai encore pensé hier soir en voyant un film en couleur des Rocky Mountains, des ruisseaux de montagnes, des lacs de glaciers entourés de sapins sombres et majestueux. C’était beau et cela m‘a reportée en Suisse dans notre cher Jura. Ah oui, elle est belle notre Suisse et je suis contente de penser que je reverrai sa nature un jour, Les belles promenades que nous ferons ! Tu sais, j’aime bien penser à ces choses-là, mais cela ne me donne pas le mal du pays. Non, je m’en étonne même combien  je reste calme et contente en des occasions pareilles. La vie ici m’offre aussi tant de beaux côtés.
C’est drôle, comme nous avons en nous cet immense amour de la forêt, de la nature. C’est moi qui avait encore été faire une dernière promenade avec la grand-mamali. Nous avions pris le funiculaire à Evilard et nous sommes descendues par la forêt, c’était au printemps avant d’aller à Sutz. Elle pensait bien que ce serait sa dernière promenade et je sentais comme elle en prenait congé de sa chère forêt.
Il y a quelques jours, j’ai rêvé d’elle, je ne me rappelle plus du rêve, je sais seulement que j’avais du plaisir à sa présence, elle venait pour m’aider, mais je ne sais plus en quoi.
Oui, tu as aussi eu une douloureuse chez ton Dr. il sait aussi saigner celui-là. Hier nous avons fini chez le dentiste. Nous en avons en tout et pour tout FL. 375.- en payant comptant. Oui, je fais bien attention à ma santé. Je me porte beaucoup mieux, je suis bien ma diète, ne mange pas de choses lourdes ni grasses, beaucoup de fruits et je me porte bien.
A la soirée de Nikkels je n’avais pas mis le beau médaillon en or mais un pendentif en brillants formant une rose au bout d’une tige très fine, et à la ceinture j’avais aussi un clip de brillants (faux) mais qui brillaient quand même très bien et faisaient grand effet. La ceinture était de suède noire sur cette robe bois de rose.
Annie Elout a accouché d’un fils, elle aurait tant voulu une fille ! C’est venu plus vite qu’on ne pensait. Le vendredi j’avais encore acheté un melon que je voulais lui porter le soir, car elle les aime, mais ce soir là Oscar est revenu très tard du dentiste, de sorte que nous avons décidé de remettre la visite au lendemain, mais cette même nuit à minuit Elout l’a conduite à l’hôpital. Il paraît que l’accouchement en lui-même a bien été, l’enfant est venu très vite mais c’est le placenta qui ne voulait pas sortir et ils ont dû avoir un spécialiste. Annie a été un peu endormie pour cela. Maintenant elle va bien il paraît. On craignait encore des complications, mais jusqu’à présent tout a bien été. Je n’ai pas encore été la voir mais nous avons immédiatement fait envoyer des fleurs. Je vais quelques fois chez elle à la maison voir si tout va bien avec Fransje (le petit garçon des Elout) qui est souvent seul, et le soir après l’accouchement nous sommes restés à souper avec Elout. Il était très fatigué, mais il aimait bien avoir un peu de compagnie. Il doit avoir été très bon pour Annie. Il a bien ses défauts, mais il a un cœur d’or aussi il est très bon et dévoué quand il s’y met. Au fond, il s’est conduit comme chaque mari doit le faire quand sa femme passe par un moment pareil, n’est-ce pas ? L’enfant se porte bien aussi.
Merci d’avoir acheté ces petites chemises pour Fransje. Non tu as eu raison d’en acheter que 3 pour commencer. Tu me diras ce que cela coûte.
Le cape, je ne l’ai pas donné à Annie après tout. Elle n’allait plus jouer au golf les derniers temps et ainsi elle n’avait pas directement besoin du cape, donc je l’ai gardé pour moi, il me rendra service aussi, une fois ou l’autre.
Quant à ton expérience avec Charlot, sois tranquille, je ne te trahis pas. Je sais me taire aussi, va. Si Charlot est nerveux, cela vient probablement de sa jeunesse. Ces heurts qu’il y a entre vous quelques fois proviennent du contraste entre les deux générations plutôt qu’entre vous personnellement. Surtout ne te fâche pas et continue d’avoir pleine confiance en tes garçons, même s’ils marient une des trois belles filles que tu crains. Chacun sa vie, Mamali, il faut que la destinée s’accomplisse.
Qu’Irma Hadorn soit devenue vilaine ce n’est pas à s’étonner, on prend toujours l’expression de son intérieur et cela ne doit pas être joli en dedans d’elle !
Quant à son opinion de faire soi-même de belles toilettes, je t’assure qu’elle n’a pas tort. On gâte les maris, je l’ai déjà pensé quelques fois, sans vouloir me plaindre en quoi que ce soit Buby n’a encore jamais trouvé que j’achète trop etc, et chaque fois que je dis que je désire avoir cela et ceci pour une nouvelle robe, il dit toujours : just buy it, dear ! Il me dit toujours d’acheter tout ce que je veux pour moi-même, mais le bon garçon n’a aucune idée de mes tours de force budgétaires pour nouer les deux bouts. C’est vite dit d’acheter, et si je l’écoutais toujours il serait bien étonné d’être sans argent vers le 15 du mois déjà. Cela ne lui est encore jamais arrivé grâce à mon savoir faire. Il m’accorde tout, mais il n’aucune idée ce que cela coûterait si je ne cousais pas moi-même. Heureusement encore que c’est moi qui m’occupe des finances ! La différence entre Irma et moi, c’est qu’ici on s’entend, tandis que là !!!
Hé, je crois bien que tu as du plaisir à ta nouvelle chambre à coucher. J’aime bien m’imaginer ma Rötteli dans un bel entourage. Dis-moi quelle couleur ont les petits bouquets de roses de la tapisserie, car je me promène avec l’idée de te faire des petits tapis pour les tables de nuit. Mais stpl. ne te réjouis pas d’avance, mais dis-moi toujours les couleurs.  Oui, je n’ai pas de peine à croire que votre logement est heimelig. C’est la même chose avec mon flat ici, tout le monde le trouve rudement heimelig et bien, et pourtant c’est tout simple, mais il a du cachet.

J’ai l’impression que j’ai aussi vieilli ces derniers temps, j’ai des pattes d’oie au coin des yeux. C’est le climat. Batavia est tout de même beaucoup plus chaud que Keboemen, hier par exemple nous avions à l’ombre, dans une chambre fraiche 32°C. Ce serait la saison des pluies et la pluie ne peut pas percer. Tout le monde se traîne, jure et soupire mais il n’y a rien à faire, c’est Batavia.
Merci pour les bigoudis, si tu me les envoie. Ils sont très bons, je les emploie de nouveau ces derniers temps et ils me font de belles boucles. Cela change un peu.
La Banque parle d’ériger une nouvelle fabrique à Makassar, sur l’île de Celebes. Si le projet se réalise, il y aura des chances que nous soyons placés là-bas, Buby aimerait bien, et à moi cela ne me ferait rien, autant Makassar que Keboemen, ou un autre trou, quand il faudra quitter Batavia.
Je m’aperçois que je viens de t’écrire deux feuillets. Il ne restera donc plus de papier pour la lettre générale et j’espère qu’ils ne m’en voudront pas. Ce sera pour une autre fois.
Dis à Papa que j’ai été voir où se trouvait ce Louka (fort probablement un client de Milex). C’est comme je pensais, il habite une petite maisonnette à l’apparence assez honnête pour que je puisse y aller si Oscar ne s’y oppose pas. Ce Louka est une sorte de rhabilleur (métier d’horlogerie, réparations), selon l’écriteau qu’il a devant sa porte. Ce n’est pas un Européen, sans quoi j’y aurais déjà été.
Pour le moment j’ai la rage de broder, j’ai pris tous mes Jardins des Modes et je copie les ouvrages là-dedans, il y en a qui sont ravissants. Au fond je dois cela à la madame Bos ci-dessous. Elle vient souvent me rendre visite le matin, car elle ne fout rien de rien, ne touche jamais une aiguille. Moi cela ne me va pas de perdre mon temps à babiller, surtout que ce ne sont jamais des choses bien intéressantes, alors quand elle vient j’ai toujours un ouvrage sous la main. Ainsi en parlant je ne perds pas mon temps. J’ai déjà fait de beaux petits napperons ainsi et je vais continuer. C’est ce qui s’appelle to make the best of a bad situation !
Après demain, samedi, on va chez les Hausermann. C‘est sa fête à elle et elle donne une party. Je me demande comment cela ira, Oscar, cela l’embête jusqu’à 100 et retour de devoir y aller, mais je m’en fous, on ne peut pas toujours se retirer. Elle aura 19 personnes et elle habite une toute petite maison ! Brrrr ! Je t’en dirai des nouvelles dans ma prochaine lettre.
Maintenant…..Toujours de tout cœur……



samedi 14 mai 2016





Keboemen

29 octobre 1935

Mes bien chers tous
Juste deux mots cette semaine, car il ne me reste plus de temps pour écrire.
John et Jans sont venus vendredi soir à 10 heures dans notre Puce. Jugez de notre joie ! C’est une Puce merveilleuse qu’ils nous ont apportée. Elle est tiptop, le moteur ronfle comme un rêve, elle est bien astiquée, la carrosserie bien polie, le cuir des sièges bien remis à neuf, des pneus neufs, enfin c’est un chou, un bijou, et John est un chic type. Jans est bonne pâte et Oscar est fier comme un coq. A le voir dans son auto, au volant, je me tords toujours de rire. Non,
mais il faudrait voir cette binette,
et ces yeux derrière ces lunettes.

Samedi j’ai été conduire avec John pendant qu’Oscar allait travailler et Jans lisait à la maison. C’est est très bien allé. L’auto marche comme un rêve, elle fait du 80-90 Km/h comme rien du tout, elle tire, c’est fou. Elle est jolie je vous dis, et quand on est dedans nous deux, cela ferait une image pour un magazine !!! Non, je vous dis, j’en perds la tête de plaisir. Il fait si beau, nos voisins sont si jaloux, ils vont encore en crever, surtout les femmes ! Samedi soir on a eu la visite des Engelhart. Ils ont soupé ici, et on a été une toute joyeuse compagnie. Les hommes ont décidé d’aller à la chasse. John a reçu une invitation pour aller chasser des taureaux sauvages sur une presqu’île de la côte de Tjilatjap, à environ 6 heures d’auto d’ici Mr. E. et Oscar ont fait les démarches nécessaires pour l’accompagner et nous les femmes on ira avec aussi. Nous partirons donc dimanche prochain, si tout va bien. 
Javanese Guest house (Pinterest)

On logera dans un passang grahan (lit. :maison de passage) au bord de la mer, donc un hôtel javanais. Cela sera un peu drôle, mais je ne m’en fais pas, ici on s’habitude à tout. Pendant que les hommes seront à la chasse, nous irons nous baigner et chercher des orchidées. On y va avec l’auto des E. John amène encore un tas de gens depuis Solo. Nous y resterons quelques jours. Buby a encore un travail fou pour finir à temps sa fin de mois, et moi, il faut que je prépare bien des choses jusque là, des habits etc. On fera des photos.
Dimanche nous avons tous été chez les E. pour la rijsttafel et John et Jans sont repartis de Premboen en train pour Solo. La sympathie entre Jans et tante E. a bien marché, la conséquence a été que Jans est repartie pour Solo avec un immense panier plein de plantes et d’orchidées pour son propre jardin. Nous avons encore passé la soirée à Premboen, à jouer au mah-jong et à 11 heures Buby et moi on rentrait pour la première fois

seuls ensemble dans  n-o-t-r-e  a-u-t-o.

la Puce (Photo Fiat)

Ah, ce plaisir, mes chers, cette joie, cette fierté, c’est indescriptible. On en est fou. Elle a un moteur qui ronfle comme celui d’une voiture de course. C’est bien, cela a de la race, du Schwung. Je vais prendre mon permis de conduire demain ou après demain. J’ai demandé la permission de circuler sur la route entre Keboemen et Premboen pour apprendre !
Hier soir après le travail, Oscar vient me demander si je sors un peu. A mon objection qu’il ne fallait pas trop servir de benzine, car nous avions déjà été entre midi et une heure, il a répondu qu’il devait absolument respirer un peu d’air frais, alors pour respirer cet air frais, je n’ai pas fait longtemps pour sauter à mon tour dans la voiture et sans savoir comment nous étions sur la route de Premboen. Naturellement nous avons de nouveau été chez les E. qui ont bien ri quand ils nous ont vu arriver. J’avais pris Brunette avec moi, alors en route, le chien a eu le mal de mer et a vomi sur moi. J’en avais plein des genoux, heureusement que je pouvais aller me nettoyer chez tante E.
Oh, c’est si beau de conduire de nouveau, vous en avez aucune idée.
Mais nous avons bien ri hier. Madame Röhwer, que je n’ai plus vue depuis des semaines et des semaines, hier matin est allée au bureau vers Buby pour chercher une adresse dans le livre du téléphone soit disant, alors elle a saisi l’occase pour lui dire que notre voiture était jolie ! Buby est venu en rigoler au déjeuner, mais une heure après, c’est moi-même qui avait l’honneur de la visite de madame la duchesse Röhwer qui venait me demander un timbre poste !!! (qu’elle aurait naturellement pu acheter au bureau tout aussi bien !). Et de nouveau la conversation a roulé sur notre Puce, mais elle est repartie sans emporter une invitation pour l’essayer. Ah, ma foi non, elle n’y mettra pas les pieds si vite. Il faudra bien que je la prenne avec une fois, mais elle attendra encore. Oh, cette fois, la Näggeli va les traiter exactement comme elles l’ont traitée elles-mêmes. Non, mais alors, est-ce qu’elle n’aurait pas pu imaginer une excuse un peu moins bête pour nous approcher de nouveau ? (Approchez, approchez, si vous voulez…, hein, papali ?) Ma foi, j’en ai rien à faire.
Hier nous avons été faire faire des photos de passeport chez le photographe ici. Pour un peu je me faisais faire des photos où ma tête apparaît dans un cœur entouré de rubans et de colombes ! C’est si beau et les Javanais en raffolent. Malheureusement on a des têtes de gueule de bois, car depuis vendredi on n’a plus été au lit à des heures convenables, enfin, si elles ne sont pas trop mal je vous en enverrai aussi. Jans va très bien maintenant, mais elle devra se faire opérer en janvier. Elle est devenue encore plus grosse, c’est terrible, elle pèse 105 kg maintenant. En novembre elle viendra chez nous pour une quinzaine de jours. Je me réjouis, on fera des ballades, et on va coudre. Dans la première quinzaine j’aurai donc Elout et sa femme.
Mes chers, je n’ai pas trop la tête à écrire, vous comprenez. Et la semaine prochaine il ne faudra pas vous attendre à une longue lettre non plus, si nous serons à la chasse. Il paraît que c’est une chasse terrible, dangereuse, mais Buby m’a promis d’être prudent. Lui et Mr. E. vont grimper dans les arbres, il n’y aura que John qui tirera sur les bêtes, parce que lui est habitué. Cela promet de devenir une bonne party.
Mes bien chers, je vous quitte, voilà Oscar qui ne revient pas pour finir la lettre à papa Woldringh. Il faut bien que je le fasse, et il ne reste plus guère de temps. J’ai toujours un œil sur la montre, de sorte que je n’ai pas mes idées complètes pour écrire quoi que ce soit d’intelligent.
Non, mais vous devriez voir le museau d’Oscar quand il conduit, il est fier, mais fier, c’est fou. On n’en peut rien mais on est si heureux qu’on s’embrasse au moins à chaque km dans cette voiture. Oh vous verrez comme elle est bien. Je n’ai plus pu faire de photos ce mois-ci, plus un rond de disponible pour acheter un film, mais sitôt qu’on aura la paye on y en mettra pour que vous puissiez en jouir aussi de notre Puce. Voilà maintenant addio, un bec à tous.