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dimanche 12 novembre 2017



Soekaboemi /Sukabumi


24 novembre 1941
238, à la main
sera envoyée en janvier 1942


Ma petite Rötteli chérie,
En sortant de table, comme il pleuvait, je me suis promis de bavarder longuement avec toi, mais voilà, il y a dans la chambre une chaise longue et là-dessus se trouvait le cape de Tatali. M’enrouler dans le bon cape chaud et me coucher fut l’affaire d’un instant et j’ai dormi 2 bonnes heures. Je sais bien que tu ne m’en voudras pas, car ça m’a fait du bien, j’ai eu une journée si remplie aujourd’hui.
Oscar est reparti pour le bureau ce matin à 5 heures. Je me suis levée naturellement pour le voir partir, puis je me suis recouchée, mais Schnucksi ne m’a pas laissée dormir longtemps, car à 6.30 heures c’est son heure de réveil officielle, alors on entend du fond du lit une petite voix encore endormie qui crie : Mammie, bah ! et ensuite c’est du chant. A 7 heures je me suis enfin levée, j’ai habillé Conrad et l’ai délivré à la baboe qui attendait devant la porte pour aller promener avec lui et le faire profiter du soleil matinal, pendant que la maman elle-même s’habille et tient son moment de recueillement. je me fais quelques fois des soucis parce que nous n’économisons plus du tout et dépensons tout ce qu’Oscar gagne chaque mois, car il dit toujours que l’argent n’aura plus de valeur et que cela ne sert à rien à en mettre de côté.
26.11.
C’est le soir, Conrad est au lit et j’attends qu’il soit tout à fait tranquille, c’est à dire endormi, pour aller au lobby retrouver les connaissances que j’ai faites ici, entre autre une dame écossaise. Je viens aussi de me recueillir un instant, et en réponse à des pensées que j’ai eues ce matin concernant votre Noël à la maison sans papa. Et sans nous encore une fois, et  ma peur et mon souci que ce sera triste pour toi……

Ce que je voulais te raconter en commençant cette lettre, c’est que Conradli est tombé dans la piscine. Il s’amusait au bord de l’eau avec une vieille boîte, la voilà qui tombe dans l’eau et lui n’a pas fait longtemps pour aller la chercher. Il a d’abord mis ses pieds dans l’eau puis il a marché heureusement que ce n’était pas profond, c’était au bassin des enfants. Pourtant il a glissé et je m’attendais à ce qu’il crie, mais non, il s’y plaisait dans cette eau froide, et avant que j’aie pu l’appeler, il a fait un pas de plus, alors naturellement il a perdu pied et a fait un plongeon. J’étais au bord du bassin et je te garantis que je n’ai pas fait long pour aller le chercher. Il a avalé un peu d’eau et son plongeon n’a pas eu de conséquences, mais je te garantis que c’est une sale impression de voir son enfant disparaître puis flotter. Je vais lui apprendre à nager aussi vite que possible, car il est tellement téméraire que je dois m’attendre à tout. Mais tu aurais dû le voir quand je l’ai sorti de l‘eau il s’est secoué quelques fois, a frotté ses yeux et a souri à ceux qui l’entouraient, pas une larme, pas le moindre signe de peur, oh non. Comme s’il s’était déjà baigné 20 fois
29.11.
Décidément cette lettre n’en finit pas. Entre temps Boili est revenu pour le week-end et lundi matin nous partirons tous les trois pour de bon. Je me réjouis de rentrer de nouveau de retrouver ma maison et tout le fourbi. Kaidi est monté aujourd’hui pour faire les malles et les prendre avec lui, alors quand j’arriverai tout sera déjà déballé et mis en place par la baboe, car je ne veux pas commencer par me fatiguer et vraiment, j’ai assez à faire avec mon cabri.
4.12 Batavia
Voilà nous sommes de retour la maison et il y fait beau. J’en jouis énormément malgré la chaleur qui a vite eu fait de calmer Conrad. Il n’est plus aussi vif qu’à la montagne. Heureusement d’un côté, car je ne saurais pas que faire autrement. Demain nous irons lui montrer St Nicolas qui marche par la ville, je me réjouis de voir quels yeux il fera. Ce soir, Boili et moi avons été lui acheter quelques cadeaux, principalement des blocs (en bois, pour construire). A l’hôtel j’ai fait connaissance avec une dame anglaise qui a une petite fille de 3 ½ ans. Nous nous sommes revues ici et allons ensemble en ville, laissant les enfants jouer sous la surveillance de la governess. Tu devrais entendre comme Conradli parle anglais ! C’est fou ce qu’il retient vite ce qu’il entend. Sitôt après Noël, je t’écrirai, Mamali chérie, comment il a trouvé l’arbre.
Lundi prochain j’aurai « l’ami aux quatre baisers ! » à souper. Je leur fais un souper à la choucroute, une vraie « Bärnerplatte » (plat bernois), rien que ça, car ils aiment beaucoup ce plat, j’espère que je le réussirai bien.
C’est beau d’être à la maison de nouveau, nous passons de si bonnes soirées, Boili joue et moi je tricote en lisant, ou j’écris assise près du piano. Nous ne disons pas un mot de toute la soirée, mais ce n‘est pas nécessaire quand on se comprend.
Je pense souvent à vous, et j’espère que vous ne passerez pas trop mal cet hiver.  Prends bien soin de toi et mes garçons aussi. La nuit passée, j’ai rêvé de toi, tu pleurais en cachette parce que j’allais partir, mais j’ai vu tes larmes. Ah, mon Dieu, quand je pourrai te serrer dans mes bras, ma petite maman !
Pourtant la situation politique ne semble pas encore vouloir s’éclaircir et ici nous nous préparons à tout, comme vous l’avez fait aussi. Au moins, il ne faut pas te faire de souci pour nous, nous faisons notre possible.
Je comprends très bien que mes grands petits frères n’aient pas le temps de m’écrire des lettres, aussi je n’en demande pas sauf quelques lignes de temps en temps dans tes lettres.
5.12
Il y a 9 ans aujourd’hui que nous avons eu nos fiançailles en Hollande, et c’est la fête à papa W. Nous avons aussi beaucoup pensé à lui aujourd’hui. La nouvelle de Coen a dû bien l’affecter.
Mes bien chers tous, passez un bon Noël. Oscar aussi vous envoie tous ses souhaits de Noël ; en ce moment il est déjà couché, car il est rentré du bureau fatigué.
Mes bien chers tous, nous passerons ces jours de fête, ton anniversaire Mamms, Noël et Nouvel An en pensant bien fort les uns aux autres et ça nous donnera de la force et de la patience. Et notre cher Papali là-haut, nous protège aussi. Un bon baiser à chacun et tout mon cœur plein d’affection.
Nelly





vendredi 3 novembre 2017





Soekaboemi /Sukabumi
(Lieu de villégiature en altitude près de Batavia)

19 novembre 1941
237, à la main


Ma chère Mamali, Rötteli chérie et mes Charlous !
J’ai reçu cet après midi ta lettre 262. Comme je t’en remercie, c’est si bon d’avoir une de tes lettes, aussi, Boili me l’a envoyée immédiatement. Il a passé le week-end ici et est parti le lundi matin à 5 heures pour Batavia où il arrivait juste à temps pour le bureau. Voilà déjà 1 mois que nous sommes ici en vacances. Il y fait très bon et très beau. C’est un hôtel comme à Macolin (au-dessus de Bienne) le grand hôtel Bellevue, et la vue me rappelle beaucoup celle de Macolin, seulement il manque le lac. L’hôtel est très grand, très bon et très à la mode C’est cher aussi, mais tant pis, ainsi je profite plus qu’en ayant loué un bungalow où j’aurais toujours plus ou moins dû m’occuper du ménage. Ici je suis libre et je ne m’occupe que de Schnucksi. Mais quelle occupation ! Maman, c’est fou, il est trois fois plus vif ici qu’à Batavia dans la chaleur. J’ai toujours l’impression que je m’occupe de mille grenouilles qui sautent de tous côtés. C’est un enfant terrible, mais si gai ! Il est ami avec tout l’hôtel ! Et chacun s’amuse avec lui et le gâte, aussi tous les matins je fais emballer notre déjeuner et je m’en vais à la forêt avec lui. Là. Nous sommes seuls et il s’amuse très très bien à lancer des pierres dans les ruisseaux, à sauter des petits fossés, etc. Des jours il aime marcher, alors nous faisons une longue promenade et quand il est fatigué, je le porte sur mon dos comme un formage. D’autres jours, il trouve tant à s’amuser que je n’avance pas de 200 m, alors je m’assieds quelque part et je tricote des chaussettes de laine pour Boili tout en surveillant Conradli. La plupart des mamans ici laissent leurs enfants avec les baboes, mais je n’aime pas cela. Nous sommes à 1000 m d’altitude ici et le climat est très bon, je suis beaucoup plus « fit » qu’à Batavia. Mon foie aussi va bien, je ne le sens plus du tout, et notre docteur, qui est aussi en vacances ici en ce moment, m’a dit que cela venait en grande partie du climat. Je le crois aussi maintenant.
Oui, la mort de Coen (voir lettre précédente) nous a bien affectés, mais nous savons nous soumettre. J’espère que tu auras reçu ma lettre suivant le télégramme. Il ne faut pas pleurer pour Coen, il est heureux, c’est seulement difficile d’accepter de ne plus le voir, de l’avoir perdu, alors que justement on commençait par s’écrire de nouveau. Oui, je comprends que tu aies eu de la peine à laisser notre Papali au Chalet, mais pense qu’il y a été heureux et qu’il est encore plus heureux maintenant. Vraiment mynes Rötteli, il ne faut plus jamais t’en faire pour moi, pour nous quoi qu’il arrive, car qui sait si nous ne seront pas aussi dans la tourmente un beau jour (prémonition ?). Je ne suis plus la girlie « sensible and sensitive » qui vous a quittés, oh non !  surtout je ne suis plus si impressionnable. Mon caractère s’est tellement affermi et je ne prends plus les choses si au sérieux, ou plutôt si lourdement. Enfin, tu le sais toi-même, comme « ça » nous change ; et ce changement chez moi s’effectue depuis plusieurs années déjà. Je pense si souvent à ce que tu avais l’habitude de dire : plus on avance dans la vie, plus on voit les choses et les gens clairement et plus on se détache d’un tas de choses inutiles. C’est comme de faire l’ascension d’une montagne, plus on monte, plus la vue s’étend, s’élargit et se clarifie. J’ai beaucoup appris et j’apprends encore de Boili de ce côté-là. Boili est immensément bon, moralement pour moi, matériellement aussi, cela va sans dire ! Et plus les années passent, plus nos deux personnalités s’harmonisent. Par mon mariage, j’ai abandonné beaucoup, parents, famille, amis, pays, patrie et malgré tout j’ai le sentiment que je n’ai pas perdu au change. Et si c’était à recommencer, je n’hésiterais pas, d’ailleurs j’admets que mon mariage « était écrit » et chacun doit suivre son destin.
J’ai bien une mauvaise conscience quant aux lettres que je t’écris. Je pourrais écrire bien plus souvent que je ne le fais. Chaque fois qu’une de mes lettres est partie, je me promets de ne pas attendre longtemps, avant d’écrire, mais un mois passe avant que je m’en doute, et voilà Rötteli sans nouvelles de nouveau.
Merci aussi de toutes les nouvelles que tu me donnes. Bon sang, comme le temps passe. Je ne réalise pas que je suis ici depuis 8 ans déjà et qu’à Bienne aussi le temps ne s’arrête pas.
Je vois que tu as toujours bien des visites pourvu que cela ne te fatigue pas trop. Alors, tu mets le Chalet à la disposition de ceux qui en ont besoin ? Tu as raison.
Sukabumi nov. 1941
Il faut dire que Conradli m’occupe beaucoup. Il est terriblement fatigant des fois, mais ça vaut la peine !!!

novembre 1941

Je vous envoie inclus quelques photos que nous avons faites ici. Tu pourras te rendre compte que mes 2 nouvelles dents de devant ne me changent pas, j’ai exactement la même bouche qu’avant (toujours aussi grande, surtout !). Depuis quelques jours, Conradli sait donner de vrais baisers quand je le lui demande : il plaque un de ces baisers retentissant sur ma joue, tellement bien que je ne m’en fatigue pas de le lui demander, mais comme Loulou il ne veut pas toujours !


Mes chers, c’est bientôt Noël, et une nouvelle année en vue. Est-ce qu’elle nous réunira enfin ? Je n’ose pas l’espérer, mais nous savons nous soumettre, n’est-ce pas, et accepter. Tous mes vœux pour Noël et la Nouvelle année, mes pensées et mes prières pour chacun de vous tous.
Je penserai à toi le 19, Mamali, (son anniversaire) exactement dans un mois. J’espère que vous aurez cette lettre pour les Fêtes.
Mes chers, tout mon amour, toutes mes pensées toute notre affection et ces menottes de Conradli autour de ton cou, grand-maman !
Nelly
P.S. j’envoie cette lettre à Boili qui vous l’enverra depuis Batavia.