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lundi 17 juillet 2017




Batavia

12 juillet 1940
216


Il y a longtemps que je ne vous ai plus écrit et il est temps que je vous raconte de nouveau quelque chose de Conradli.
Merci infiniment pour tes lettres 236 et 237. Comme toujours elles ont été reçues et lues avec joie et reconnaissance. Je vous accuse aussi réception de votre télégramme qui nous a bien soulagés, et surtout aussi les Baalde (Ir et Bernard, Bandoeng). Vous aurez bien compris que nous avons envoyé le nôtre avec frais partagés, et si cela avait été possible, nous aurions voulu payer la réponse aussi, pour vous éviter des frais. Quoi qu’il en soit, Ir n’oublie pas, ni nous non plus, et à la prochaine occasion nous vous revaudrons cela. C’est seulement dommage que vous n’ayez pas mentionné le nom de Kitty (sœur de Ir) aussi dans le télégramme, afin que nous soyons sûrs que les nouvelles se rapportent à elle et sa famille et pas seulement à la mère de Bernard. Enfin, nous ne pouvons pas bien nous représenter comment vont les choses. Si jamais il arrive que vous deviez nous télégraphier de nouveau, n’oubliez pas qu’ici nous ne savons rien ou presque et qu’il faut que vos télégrammes soient clairs et ne puissent pas prêter à confusion. Il va sans dire que nous vous rembourserons les frais sitôt possible.
De tous côtés il me vient des demandes de vous télégraphier pour demander des nouvelles, mais je refuse, car cela vous mènerait à de trop gros frais. Encore ce matin tante Engel m’a demandé de vous écrire pour demander des novelles de Boy. L’incertitude dans laquelle elle vit lui pèse terriblement, la pauvre âme. L’adresse de l’oncle de Boy est : Mr. C.B. van Blommestein, Jan-Steenlaan 1, Heemstede, Holland. C’est donc un frère de tante Engel. Voyez ce que vous pouvez faire, peut être leur écrire et demander des nouvelles, ou peut être par l’intermédiaire de la Croix Rouge.  Je n’en sais rien, mais en tous cas il ne faut pas que cela vous attire des ennuis. D’un autre côté, cette pauvre tante Engel devient presque folle de ne pas savoir ce qui est arrivé à Boy, s’il vit encore ou pas, vu que c’était son enfant préféré.
Je ne peux pas vous dire combien ce télégramme nous a fait du bien, surtout que j’avais bien peur pour papa W. Je ne sais pas pourquoi, mais je me faisais beaucoup de souci. Si vous avez d’autres nouvelles, écrivez-les donc. Sachez que nous sommes absolument coupés de la mère patrie, de sorte que toutes les nouvelles que vous pouvez nous donner sans danger pour vous-mêmes, seront plus que bien venues ici. Quant à vous, mes bien chers, je prie, je prie pour que le pire et tant d’autres misères vous restent épargnés. Conradli aussi prie chaque soir pour ses grand-parents en Europe et toute sa famille, avec ses petites menottes, et pendant que je dis la prière, il me regarde toujours avec ses grands yeux rieurs et confiants.
Cet enfant est un don de Dieu pour nous, c’est lui qui nous donne confiance en l’avenir et qui nous aide à vivre et à lutter dans le présent. Il croît et se développe comme un jeune chien. Il a 4 mois maintenant et se retourne déjà sur le dos, sur le ventre dans son box. Il veut toujours essayer de s’asseoir quand il trouve de quoi s’accrocher quelque part. Naturellement que nous ne l’y forçons pas, car j’ai trop peur pour son petit dos, quoique il ne soit pas faible du tout. Je ne veux le forcer en rien, il faut qu’il croisse librement et se développe selon ses propres forces.
Grâce à Conradli nos journées, les semaines, les mois passent comme des voleurs. Je reste beaucoup à la maison, surtout le matin, car je ne confie Conradli à personne, c’est à dire ni à une baboe ni à Kaidi. Il n’y a que le soir à 7 heures que je me sens vraiment libre, car alors Conradli a eu sa dernière bouteille et il s’endort sans interruption jusqu’au matin à six heures et demie. Nous en profitons alors pour sortir, Oscar et moi, pour aller faire des visites de politesse ou voir des amis etc. Oscar fait aussi du service le soir, 2 fois par semaine.
Conradli connaît sa bouteille maintenant et quand il la voit, il tend ses petites mains et tâche de l’attraper, alors il essaye de mener le biberon à son museau et se gicle par toute la figure. C’est tordant à voir.
Quand il est dans son bain, il se débat et fait platsch avec ses jambes, alors il crie de plaisir. Parfois je suis toute mouillée. Après le bain, je l’enveloppe complètement dans le linge de bain et alors j’en fais un petit paquet pour la grand-maman en  Suisse. C’est comme s’il le savait, car à ce moment-là, il rit toujours quand il réussit  sortir sa frimousse des plis du linge.
Le 22 juin il a été vacciné contre la petite vérole. Il a eu trois incisions à la cuisse et qui ont bien pris, toute sa petite jambe était rouge et enflammée. C’était très vilain à voir, mais il n’a pas eu de fièvre et n’a même pas perdu sa bonne humeur. Maintenant il est venu de belles croûtes sur ces incisions, et deux sont déjà tombées. Il se porte bien, va, il pèse maintenant 6470 gr et mesure 72 cm.
Il a maintenant la manie de porter à sa bouche tout ce qu’il peut attraper. Je pourrais m’amuser toute la journée avec lui et je perds un temps formidable à le regarder à travers les barreaux de son box et à …. l’admirer !
Depuis deux jours Conradli rampe un peu dans son box, mais seulement en arrière ! Il est vif comme tout, il se tourne sur le ventre, sur le dos jusqu’à ce qu’il s’endorme de fatigue.
Ainsi je pourrais encore vous décrire des petites scènes qui se passent presque tous les jours. Il a une telle bonne humeur cet enfant ! Mais il sait aussi ce qu’il veut et quand il a quelque chose dans la tête, il ne l’a pas ailleurs, je m’en aperçois déjà maintenant. Il faudra beaucoup de fermeté, sans quoi gare !

Puisque nous ne pouvons pas prendre notre grand congé, nous avons décidé d’aller dans la montagne ici. Les Hausermann sont dans le même cas que nous et ainsi nous avons décidé de louer une maison ensemble. En entendant cela, Go van der Stok a aussi décidé de faire avec, et maintenant nous trois mamans nous irons avec nos babies et les deux petits garçons de Go et Mimi pour deux mois dans la montagne. Nous avons une superbe maison, toute meublée moderne, avec tout le confort, et nous comptons y rester deux mois. Ce n’est pas trop loin de Batavia, 1 ½ heure d’auto, de sorte que les maris pourront nous rejoindre pour les week-end. Nous y monterons vers les 4 ou 5 août probablement, si tout va bien. Nous louons un camion pour trimballer tous les berceaux, les box, les seilles, les baignoires etc, car tous ces babies demandent tout un attirail pour être heureux là-haut. Je prends ma koki avec et Oscar ira manger chez le mari de Mimi qui demeure ici tout près. Cela nous fera du bien à tous, aux bébés aussi bien qu’aux mamans et les papas profiteront aussi autant que possible. Kaidi gardera la maison ici et prendra soin de Boili. Et si cela nous plaît bien et que la saison des pluies ne s’annonce pas trop tôt, nous y resterons encore un mois de plus. Je trouve que dans ces temps-ci, une bonne santé est un précieux capital, autant pour le bébé que pour moi. Cela va mettre the last touch à mon rétablissement complet depuis la naissance de Conradli.

Quant à notre correspondance, continue d’écrire régulièrement, mets tes lettres à la poste sans te préoccuper de la route qu’elles prennent, il y a des chances qu’elles arrivent une fois ou l’autre. Ne les affranchis pas pour avion, mais port simple par bateau.
Ta dernière lettre datée du 26 mai m’a été d’une grande joie, mais aussi en même temps elle m’a un peu déçue, car nous comptions tant avoir un peu de nouvelles concernant la famille de Boili. Mais nous comprenons bien que c’est plus prudent de ne rien écrire concernant la situation. Toutefois si tu peux nous donner quelques petits renseignements sur la santé de papa W. par exemple, tu nous rendrais grand service, mais avant tout il ne faut pas que cela puisse vous gêner en quoi que ce soit. Heureusement, j’ai encore reçu des Journal du Jura, et je puis me rendre compte de la situation en Suisse quelque peu. Je ne veux pas mentir en disant que je ne me fais pas de souci pour votre compte, mais vraiment, Mamali, tu peux être tranquille à mon sujet. Je suis calme et Conradli prend une telle place dans ma vie de tous les jours, il la remplit tellement que je n’ai pas trop de temps à me faire du souci. Je me dis aussi que je ne vous aide en rien si je laisse pendre la tête ici, donc nous continuons à vivre tranquillement, calmement et nous prions pour vous beaucoup.
Encore une fois, je vous répète de cœur avec Boili, si vous avez une occasion et si vous pouvez, venez ici, vous serez les bienvenus dans nos cœurs et notre foyer. Sachez toujours que vous pouvez compter sur un home ici.
Est-ce que vous avez des locataires au Chalet maintenant ? Ces gens, ou plutôt ce monsieur avec sa fiancée !!! Est-ce que cela va ?
Sois tranquille, je ne deviens pas trop sensible, au contraire, tu seras étonnée de voir comme j’ai changé, combien je suis devenue plus froide de ce côté-là.
J’espère tant que tu auras reçu la dernière de mes lettres, celle où j’ai collé un peu de cheveux de Conradli. Je les lui ai coupé derrière sa petite tête, on le voit encore à l’heure qu’il est.
Dans ta dernière lettre tu me demandes si je pourrais quitter Boili pour venir en Suisse avec Conradli. Pour le moment, Boili ne voudrait pas que j’aille en Europe, et sitôt que les conditions et la situation en Europe le permettront, nous pourrons aller ensemble. Je sais bien que c’est dur pour toi de devoir attendre encore pour voir Conradli, mais vraiment je ne vois pas d’autre alternative pour le moment, à moins que ce ne soit vous qui veniez ici, ce qui nous remplirait de joie.
cuisses dames
Comme je vois, tu es toujours la même avec ta diète. Pourquoi manger tant de cuisses-dames (biscuits faits à la friture) jusqu’à avoir une indigestion pareille. 

Voyons, j’ai bien envie de te gronder très sérieusement. Le pire c’est qu’étant ta fille, je ne fais pas mieux moi-même et cela me fâche aussi après coup !!! J’ai de nouveau eu mal au foie ces derniers temps parce que je n’ai plus fait assez attention à ce que je mangeais, mais maintenant cela va de nouveau mieux. Ma dysenterie aussi est passée, pour le moment du moins. Aussi j’ai très bonne mine et j’ai encore dû élargir toutes mes robes.
Lundi passé nous avons été à la noce de Koo Koningsberger. (voir photos lettre précédente) Il a donc marié cette Minnie Dozy. Oscar a été son témoin. C’était une noce toute simple mais très jolie, et je crois bien que Koo sera heureux. Si possible, vous en aviserez Ans (sœur de Koo et épouse du frère de Oscar). Le mariage a donc eu lieu le l8 juillet. J’avais de nouveau mis ma robe en dentelle jaune, celle de Leni. Je l’avais déjà portée au mariage de Engelenberg, et maintenant celui-ci. Quel sera le troisième ? Nous aurons des photos que je vous enverrai par une prochaine lettre.

Comme c’est gentil de Padreli de t’avoir acheté ce tableau de ton palais au bord du lac
cabane avec accès au lac

Tu sais le petit tableau du lac que j’ai emporté avec moi, il pend au-dessus de ma table à écrire et je le regarde toujours avec plaisir. Ah, il y a tant de beaux souvenirs autour de ce lac !!! Veux-tu croire que j’ai presque de la peine à me rappeler la parure printanière du Chalet, je puis bien me représenter les arbres en fleurs, les prairies et les champs, mais l’atmosphère, le printemps dans l’air, cela je ne puis plus bien me le représenter. D’ailleurs cela vient de ce que toutes ces années, je n’ai pas voulu me le représenter pour ne pas avoir l’ennui, mais une fois que j’y serai, j’en jouirai d’autant plus de nouveau. Ah, si les évènements et toute la situation en Europe nous permettent de nouveau d’y venir, ce ne sera pas seulement avec joie que nous viendrons, mais avec un cœur profondément reconnaissant, s’il nous est permis de revoir notre patrie telle que nous l’avons quittée. Enfin, je ne veux pas parler d’un sujet pareil, mais sachez que nous vivons, nous pensons et sommes continuellement de cœur et d’âme avec vous.
Au moins vous n’avez pas à vous faire du souci pour nous. La santé est satisfaisante, aussi celle de Boili. Il travaille dur, pendant qu’Elout a été au service militaire. Oscar a eu l’occasion de le remplacer et maintenant c’est Boili qui dirige les 5 fabriques et E. s’occupe d’autres nouvelles fabriques que la société met sur pied. Boili est donc assez content de son travail, il y trouve de la satisfaction et je suis bien contente.
Maintenant je finis ma stämpere (longue papotte) et j’espère que je n’ai pas mis ta patience trop à l’épreuve !!!
……





jeudi 13 juillet 2017




Batavia

6 juin 1940
215

Ma chère petite Rötteli mia
Mon cher Padre, mes chers Charlou

Je viens de faire de l’ordre ans mon panier à ouvrage, et en voyant tous ces bouts de laine provenant des innombrables jumpers et blouses que tu as tricotés pour moi dans le courant des dernières années, je me suis dit : si seulement je pouvais l’embrasser ma Rötteli. Aussi je les garde bien précieusement tous ces beaux cadeaux  ! Oh, mes chers, vous lirez bien un peu entre les lignes que j’ai bien l’ennui de vous ce soir. J’aimerais tant et tant savoir comment vous allez tous. Oui, je le sais bien par tes dernières lettres Mamali, mais que voulez-vous, on n’est jamais content !!! Enfin, mes chers, ce n’est pas le moment de penser ainsi et de se plaindre, aussi je me reprends, ne vous en faites pas. D’ailleurs je puis bien me représenter que vous avez bien d’autres soucis en ce moment. Je vois par les journaux que les mesures sont prises pour la défense nationale, mais est-ce qu’en civils vous avez aussi pris toutes les précautions ? Au moins n’hésitez pas à employer cet argent, dont je vous ai déjà parlé, pour vous mettre en sûreté. Je ne veux pas entrer en détail quant aux mesures à prendre, vous les savez mieux que moi, je présume. En tout cas, Mamali, Papali, vous savez que vous aurez toujours un home chez nous, quoi qu’il arrive et malgré la grande distance, si c’est nécessaire et pas tout à fait impossible, venez-y, aussi bien Oscar que moi nous vous recevrons à bras ouverts, vous le savez bien. Quant à la place, il ne faut pas vous en faire, il y en a toujours. C’est ce qu’il y a de beau dans ce pays-ci, tout s’arrange, il n’y a pas de situation aussi compliquée ou aussi imprévue qui ne finisse pas par s’arranger. Et vous aimerez être ici, vous serez même enchantés du pays, j’en suis plus que certaine. Quant à la chaleur, on aura vite fait de vous trouver une petite bicoque dans les montagnes où Padre fera son élevage de canards etc et où le climat est comme en Europe. Mes chers, soyez persuadés que vous avez ici un home avec des cœurs tout pleins d’affection qui vous attendent. Je ne parle pas de mes frères, mais j’y pense d’autant plus ! C’est terrible, terrible cette guerre, toutes les choses affreuses, monstrueuses qui se passent. Et se trouver ici, ainsi impuissant à soulager toutes les misères. Je travaille tout ce que je peux et tant que je peux pour la Croix Rouge. Je ne puis pas quitter mon domicile pour aller travailler quelque part, mais ici à la maison, je puis travailler à confectionner des habits pour les réfugiés.
Je pense que Minna s’est aussi enrôlée dans les services complémentaires ? J’y travaillerais aussi si j’étais en Europe.
Aujourd’hui Conradli a ri pour la première fois, je dis bien ri, vraiment ri. Jusqu’à présent il nous faisait toujours de beaux sourires, mais cet après midi, quand je l’ai lavé et que je lui ai mis une belle petite chemise pour recevoir son pappie quand il rentrerait du bureau, il a eu un tel plaisir qu’il riait et poussait des cris de joie. C’était si joli d’entendre ce rire d’enfant. Je crois qu’il a eu du plaisir à la couleur de cette petite chemise qui est d’un beau bleu éclatant. Une fois que Boili était là et que j’aurais voulu que Conradli rie, il ne l’a pas fait !!! C’est toujours ainsi et je trouve si dommage que Boili n’en jouisse pas autant que moi.


L’autre soir, je lui donnais la bouteille et je parlais avec Boili. J’avais aussi mis la petite jaquette de lin de mon costume de Hedy, et dont le col se tenait contre mon cou au lieu d’être aplati. Enfin, à un moment donné, quand je regarde Schnucksibol, le voilà qui fait un pampeli (pampu, moue, petite moue) pour pleurer. Vite j’appelle Boili pour venir regarder, mais hélas, c’en était trop. Le pampeli s’est changé en cris et en pleurs. Conradli a été effrayé par ce col de jaquette et aussi il ne supporte pas ma voix qui est plus grosse que quand je lui parle spécialement à lui. Oscar a bien ri et ce Conradli qui avait un vrai chagrin ! Heureusement qu’il s’est vite consolé, mais quand je suis près de lui et que tout à coup j’appelle d’une voix forte, le pampeli se montre immédiatement.
Ce soir nous avons été en auto, voir quelqu’un vite, mais je suis arrivée 10 minutes en retard à la maison pour lui donner sa bouteille, alors monsieur criait et se lamentait comme si je l’avais eu au couteau. Oh, ce qu’il pouvait crier d’une façon lamentable, comme s’il était le plus malheureux et le plus mal soigné de tous les enfants. Il avait un vrai chagrin que sa mammie l’ait délaissé !!! Il était fâché aussi, car Oscar voulait un peu l’amuser pendant que je préparais la bouteille, et il n’en voulait rien savoir mais continuait de crier. Et il sait déjà stampfe (trépigner), vous devriez voir cela. Il commence à devenir tellement humain maintenant. Chaque jour apporte une nouvelle surprise. C’est un bel enfant, je puis le dire sans vouloir m’en vanter. Sa petite mèche de cheveux que je voulais t’envoyer dans ma dernière lettre, sera jointe à celle-ci, car la semaine passée, je l’ai oubliée. Il est tellement gentil aussi, toute la journée je ne l’entends pas, le matin dans son berceau il s’amuse tout seul avec ses doigts et quand je me montre, il me sourit, mais jamais il n’essaierait de bringuer. Peut être que cela viendra encore mais nous faisons maintenant déjà bien attention de ne pas le gâter. Et cela nous en coûte, je dois l’avouer.
Ce matin vers 5 heures par exemple, a éclaté un orage assez violent qui m’a réveillée. J’ai immédiatement pensé à mon Conradli dans la chambre à côté, mais voilà que Boili était déjà debout pour aller vers lui, alors nous avons pris l’excuse de l’orage pour le prendre dans notre lit où il est resté couché entre nous deux s’amusant avec un coin de drap pendant que nous deux essayions de dormir encore un peu. Je sais que je jouis d’un bonheur immense d’avoir notre petit enfant et de pouvoir en jouir ici tranquillement, alors qu’il y a tant de mamans en Europe qui voient leurs enfants souffrir. Je le sais que je suis privilégiée et j’en suis reconnaissante, croyez-moi. C’est bien ce petit enfant qui me donne une force et un courage moral inouïs. Comme je vous l’ai déjà dit, ne vous faites pas de souci pour moi.
Ce soir Boili est allé jouer au tennis. Nous avons loué un court pour un soir par semaine, avec les Fraay et plusieurs autres connaissances. Moi, je n’ose pas encore jouer, mais cela viendra sous peu. Ces derniers temps Oscar ne voulait plus y aller, mais je l’y ai obligé, car ici il faut faire du sport pour rester en forme et bien portant.
Dimanche soir, 9 juin 1940
Nous avons entendu aujourd’hui de l’accident survenu près de Bienne au lieutenant Homberger. Oui, mes chers, je puis bien m’imaginer dans quel état d’esprit chacun doit vivre, dans quel était d’énervement, de tension et de crainte, mais aussi avec quel courage et combien résolus à la défense de notre beau pays. Mes chers, comme notre général Guisan l’a dit, nous allons chacun faire attention de ne pas nous laisser gagner et nous laisser affaiblir par la psychose de guerre. Je fais donc aussi mon possible pour suivre son conseil et tenir mon courage à deux mains. Pour le reste, mes cher, je prie, je prie pour vous tous.
D’ici, je n’ai pas beaucoup de nouvelles à vous donner. Nous vivons calmement, comme d’ailleurs chacun ici. De temps en temps, nous faisons un petit tour d’auto et allons voir des amis, ou bien nous avons des visites. Moi j’ai repris mes occupations de ménage, car je suis tout à fait remise et me sens très fit.
mariage Koningsberger

Nous venons d’apprendre que Koo Koningsberger va se marier au mois de juillet. Ils ont demandé à Oscar d’être témoin et je pense que nous assisterons donc à la noce. Je suis en train de changer ma robe jaune en broderie de Leni, car elle va bien avec mon grand chapeau que j’avais acheté à St Gall avant de partir. J’ai bien soin de tous mes habits, car je cherche à économiser partout et sur tout.

Minnie Dozy Koningsberger et Oscar

Nous donnons beaucoup à la Croix Rouge. Conradli a de nouveau gagné 220 gr cette semaine. Il grandit tellement vite. Il s’amuse maintenant à toucher et tenir tout ce qui lui tombe sous la main, et surtout il veut toujours sucer sa chemise ou le coin d’un petit drap. Sans cela il est toujours content. Au mois d’août, nous allons louer un petit bungalow quelque part dans les montagnes encore avec une autre famille qui a 2 petits enfants. Ce sont les Hausermann, des Anglais d’origine suisse et qui ont rencontré René (frère du Padre) à Londres dans le temps. Je ne sais pas si Boili poura venir aussi, s’il aura congé, mais maintenant je ne peux plus l’attendre, il faut penser à Conradli qui doit aller à la montagne avant la saison des pluies.
Mes bien bien chers tous, je pense à vous presque jour et nuit et je prie pour chacun de vous.