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mardi 8 août 2017




Partie I

Batavia

9 février 1941
225


Mes bien chers tous

Quelle fête cette semaine, deux lettres de la maison ! Les nos 249 et 250. Merci mille et mille fois.
Je vous confirme mon envoi de photo du 4 courant. J’ai appris à la dernière minute qu’un avion partait pour Manilla, d’où les lettres sont envoyées par Clipper en Amérique et de là en Europe. Ces avions ne partent pas régulièrement, c’est pourquoi il faut toujours faire attention aux annonces dans les journaux. Cette fois-ci Oscar m’a avertie et je m’y prends assez tôt, car l’avion ne partira que le 18 février. Le port par cette voie est très cher, donc vous comprendrez que j’économise le papier ! Mais je crois que les lettres vous arrivent dans un délai relativement court, et cela vaut aussi quelque chose.
La lettre 224 contenait donc les photos de Conradli avec l’arbre de Noël, et Conradli le jour des 60 ans de sa grand-maman. Je lui ai donné ta photo dans son box pour qu’il y mette un muntschi, ce qu’il a fait consciencieusement et puis il s’est amusé avec la photo.
Mais je veux répondre à vos lettres d’abord. J’ai un bon moment pour le faire ce soir, Oscar est allé au cinéma avec un ami, voir un film de cow-boys auquel je ne tiens pas, j’ai donc préféré rester tranquillement à la maison et je veux en profiter.
Ta lettre 249. Tu trouves donc que Conrad me ressemble tellement? Moi je trouve qu’il ressemble beaucoup plus à Oscar. Mais enfin, à chacun son goût et Conradli finira bien par avoir une frimousse bien à lui, car ce qu’il a dans la tête, il ne l’a pas dans les pieds.
Merci pour les lettres que tu me dis avoir envoyées par bateau, j’espère qu’elles arriveront une fois ou l’autre. J’ai déjà annoncé aux ten Cate à Bandoeng qu’ils pouvaient s’attendre  à avoir une lettre, ce sera la première qu’ils auront, et tu peux te penser s’ils sont contents !
Oui, je vois que tu gondle (se balader) bien, tu as raison, profites, profites, profites de sortir, ainsi le temps passe et trompe l’attente. Pour le moment il ne faut pas penser à un voyage en Europe, pas avant que la guerre ne soit finie, car Oscar n’ose pas quitter ici étant officier. Tu dis bien que Padre va nous garder en Suisse, je n’en suis pas si sûre que cela, mes chers, mais enfin, nous n’allons pas perdre notre  temps à discuter là-dessus. L’homme propose, Dieu dispose.
Je suis contente que Hedy ait réussi à te faire une jolie robe, Mamali et que mes boutons aient pu servir.
Ta lettre 250. Elle est arrivée le soir très tard, j’étais à moitié endormie quand il me semblait entendre le bruit du facteur, mais comme je venais d’avoir la 249 je me suis dit que c’était sûrement un imprimé et je me suis retournée pour dormir. C’est Boili qui l’a trouvée le matin et qui s’est dépêché de la lire avant que j’arrive avec Conradli.
Je regrette que vous n‘ayez pas pu aller à Auvernier avec Padre, cela aurait été une belle journée pour toi. Qu’est-ce qui a retenu Padreli, les affaires ? Il n’est pas malade au moins, mon Padre ?
Ce livre, Gone with the wind, (Autant en emporte le vent) je l’ai lu quand j’étais à la montagne au mois de septembre et j’en ai énormément joui. En ce moment, nous avons justement le film ici, et jeudi ou vendredi, nous irons le voir, Boili et moi, car il a aussi lu le livre.
Alors tu as vendu le piano Mamms ? Je le regrette un peu, ce bon vieux piano, mais tu a eu raison, il ne servait à rien là au Chalet.
Veuille écrire à Flock et lui donner de mes nouvelles. Il y a au moins une année que je ne lui ai plus écrit ! Dis que je ne l’oublie pas et que je vais écrire bientôt !!!
Alors vous avez beaucoup de neige ? Oui, le Chalet doit être bien beau sous sa parure blanche. J’en jouirai quand j’y serai de nouveau, pourtant je jouis aussi des nuits incomparables d’ici. Depuis que j’ai Conradli, je n’ai plus le temps d’avoir le mal du pays, pourtant je ne l’avais pas souvent avant non plus. Oh, cela ne veut pas dire que j’oublie ma Suisse, oh non, et je saurai bien en jouir une fois que j’y serai, mais jusque là, je sais bien me contenter des beautés qui m‘entourent ici.
Merci de m’avoir adressé la lettre de Ans (épouse de Eddy frère de Oscar). Naturellement que je la ferai circuler quand elle sera en ma possession Je me réjouis de voir des photos de la petite Hélène. Il ne faut pas vous offenser du silence de papa W. Continue simplement à lui envoyer de temps en temps des photos de Conradli. Il ne cherche pas non plus à entrer en contact avec nous, donc il doit avoir ses raisons, il faut le laisser faire, il saura bien rompre son silence quand il le jugera à propos.
Je suis contente que vous ayez reçu la photo de mariage de Minnie et de Koo (frère de Ans). Oui, ils habitent loin de nous, à Borneo. Regarde sur la carte, Röttu ! Les parents de Minnie, Mr et Mme Dozy ont dîné chez nous dimanche passé, je les aime bien et c’est toujours heimelig d’avoir des gens un peu plus âgés avec nous, cela nous rappelle nos propres parents !!!
Toutes nos félicitations à Louis Marchand jr. pour son avancement au service. Il a maintenant le même grade que  Boili (Capitaine).
Tu me dis que depuis quelques temps tu as un meilleur moral, c’est donc que tu as bien eu les bleus, hein ? Et tu sais toujours si bien le cacher dans tes lettres ! Mais je comprends que depuis que vous devez recevoir de nos nouvelles un peu plus régulièrement, cela vous tranquillise aussi. Et je sais que Conradli y est aussi pour quelque chose. Il joue en effet un très grand rôle. Je n’aurais jamais cru qu’un enfant puisse faire une telle différence. Je me sentais heureuse avec Boili avant de l‘avoir, mais misère, ce n’était rien comparé à ce que c’est maintenant.
-- et voilà mon Boili de retour du cinéma, il est 11 heures, je vous quitte donc. Bonsoir, bonne nuit.
Lundi le 10 février. J’ai encore un petit moment. Je ferai mon  possible pour parler français avec Conradli, mais je suis tellement habituée au hollandais qui me rappelle notre Bärntütsch que je dois vraiment faire un effort pour lui parler français. Toutefois, il l’apprendra bien n’ayez pas peur, car il faut qu’il puisse vous comprendre quand il viendra !!!
La nouvelle année nous a donc apporté une augmentation de Fl. 25.- par mois. Je ne sais plus si je vous l’ai déjà écrit dans ma lettre précédente.
Et maintenant la question de mes deux dents de devant. Je crois que vous vous êtres formés une mauvaise idée de mes projets concernant ces dents. Il ne s’agit pas de les faire arracher ou quoi que ce soit. Elles ont été en traitement depuis longtemps. D’abord de petits trous qui furent rempli avec de la porcelaine. Ensuite une des dents, celle qui était toujours plus foncée, a commencé à me faire mal et j’ai été au dentiste qui l’a ouverte par derrière. Il a constaté que le nerf pourrissait, il y avait un peu de pus etc. et il m’a soignée à la diathermie. Ainsi il a réussi à bien nettoyer le foyer de l’infection. Cela s’est passé durant mon dernier séjour à Batavia, en 1935. Depuis, le remplissage de porcelaine a été changé une fois, mais depuis ma grossesse ces deux dents sont devenues de plus en plus foncées, tellement que je ne puis plus bien me montrer ainsi En ce moment, il faudrait de nouveau changer le remplissage de porcelaine mais le dentiste me conseille de faire faire des couronnes en porcelaine. Ce ne sont donc pas des  stiftzähn (implant), mais simplement une dent en porcelaine creuse en dedans et faite exactement d’après ma propre dent, et qu’on enfilera sur mes dents. On m’assure qu’on n’y verra rien et que c’est la méthode employée beaucoup en Amérique. Les dentistes ici sont tout à fait up to date, des Hollandais qui ont fait de bonnes études en Hollande et autre part en Europe, et je crois bien qu’ils se tiennent aussi au courant des progrès. J’attendrai encore un peu de temps et vous prie de m’écrire par retour si Burri (dentiste à Bienne) a une méthode encore meilleure à me conseiller. Mais je ne le crois pas. Ce ne sont donc pas des dents qu’on visse mais de vraies couronnes ou plutôt, enfin Burri vous expliquera. Mes dents resteront en place, sauf qu’on les lime un peu pour pouvoir enfiler cette enveloppe en porcelaine.

(suite sur un autre post)


samedi 5 août 2017



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Batavia


5 janvier 1941
223


Il y a un avion spécial qui part demain dans la journée et je me dépêche de vous donner de nos nouvelles. Je ne peux pas joindre de photos dans cette lettre, car le port est très cher. Des photos partiront par un prochain courrier.
Depuis le 31 décembre, Oscar est au lit avec la « fièvre de 5 jours », c’est une sorte de malaria donnée par un moustique aussi, mais pas la vraie malaria. On a généralement de la fièvre pendant 5 jours, et puis on a des taches rouges par tout le corps, comme pendant la rougeole. Ce n’est pas dangereux, mais il faut être très prudent et surtout ne pas se lever trop vite. Il ne faut donc pas vous faire du souci, et puis je le soigne bien, quoique je ne le gâte plus comme dans le temps, car maintenant Conradli prend beaucoup de mon temps.
Mes chers, j’espère que vous aussi vous avez passé un bon Noël et bien commencé la nouvelle année.
Quant à nous, nous avons passé un très gentil et heureux Noël, tellement heureux que j’en ai presque du remord quand je pense à tous les malheureux en Europe. Et pourtant nous n’avons rien fait de spécial. La veille de Noël, après souper, nous avons commencé de garnir l’arbre Oscar et moi, car cette année-ci l’arbre devait être spécialement joli pour Conrad. Le matin de Noël nous nous sommes souhaité un heureux et joyeux Noël au lit les trois, puis nous avons donné son cadeau à Conradli : une boîte de blocs de bois bien colorés. Le plaisir qu’il a eu dans son box ! Son mot ce jour-là a été : happy, happy, happy, alors depuis lors nous aimons l’appeler ainsi. Après déjeuner à une table au décor de Noël, nous avons continué de décorer l’arbre et la chambre. Nous étions justement prêts quand les Fraay sont venus nous souhaiter un joyeux Noël et nous dire adieu, car ils partaient pour Bandoeng en vacances. A midi nous avons eu un petit lunch de différents légumes en salade, puis l’après midi nous avons été faire un petit tour en auto et souhaité le bon Noël à différentes connaissances. En rentrant, j’ai vite donné la bouteille à Conradli et pendant que je l’habillais pour la nuit, Oscar allumait l’arbre. 
Noël 1940

Une fois qu’il était prêt, je suis arrivée avec Conradli et nous étions tellement curieux de voir l’impression que cela lui ferait. Mais non, il n’a rien dit et pas montré spécialement du plaisir, il regardait seulement et essayait d’empoigner les bougies, mais tout son intérêt et une immense tendresse se sont concentrés sur un petit pingouin qu’Oscar et moi avions été acheter la veille. Oscar a joué des chants de Noël puis il a donné la bouteille à son fils et nous l’avons mis au lit.
Nous nous sommes mis à table les deux à la lumière des bougies. J’avais un menu très simple : une oie farcie de marrons, de la compote et un peu de pommes de terre , puis des fraises, avec de la crème fouettée pour Oscar et sans crème pour moi, car cela aurait été trop gras après l’oie. Nous avons bu à votre santé avec un petit vin d’Australie, et voilà. Etant assis sous l’arbre, j’ai lu l’histoire de Noël dans l’évangile de St Mathieu puis quelques psaumes puis Oscar a joué pour moi. Nous nous sentions intensément heureux par l’immense harmonie qui était en nous et autour de nous dans notre home. Vers 10 heures, nous avons encore été faire un tour en auto pour jouir de la nuit de Noël, et aussi en souvenir de notre première nuit de Noël passée ici aux Indes, quand nous venions d’apprendre la mort de Linette et que nous nous sommes promenés comme deux poussins perdus sur la grande route de Keboemen.
Le second jour de Noël nous avons passé la soirée chez Frank et Go van der Stok ensemble avec d’autres jeunes gens, là aussi il a fait beau.
Le jour de Sylvestre Oscar n’a donc pas été au bureau et vers le soir j’ai eu un téléphone de mr. van Mastwyck disant qu’il viendrait vite 5 minutes avant d’aller passer la soirée chez des amis. Vers 8 heures il arrive et nous annonce que nous avions une augmentation de Fl. 25.- , je lui ai presque sauté au cou, c’était une si bonne nouvelle. Une fois qu’il était loin, nous avons décidé de boire un bon schluck pour fêter la nouvelle, et j’ai vite téléphoné à notre épicerie de nous envoyer du champagne. Des trois bouteilles au choix, dont une Veuve Cliquot, nous avons choisi la meilleur marché ( !). Nous avons cérémonieusement mis la bouteille au frigidaire. En attendant minuit, nous avons joué aux cartes, écouté la radio puis vers 11 ½ heures, les gens ont commencé de lâcher les feux d’artifice et Conradli s’est réveillé. Alors nous n’avons pas pu résister au plaisir de le prendre vers nous et tous les trois installés dans le grand lit nous avons salué la nouvelle année, pensé à vous et bu à votre santé. Le jour de Nouvel An a passé tranquillement, dans l’après midi j’ai été promener avec Conradli. Il est tordant, toujours à genoux dans sa poussette tourné en avant il regarde tout ce qui arrive et nous croise et des fois il parle aux gens qui passent Il a aussi beaucoup de plaisir aux arbres, alors il lève ses petits bras et fait : hééééhéééhééé ! Il s’occupe de tout ce qui se passe autour de lui, il est déjà tellement développé c’est fou.
J’ai déjà dit à Boili, si grand-papa et grand-maman se chamaillent déjà maintenant pour avoir Conradli, il ne nous restera rien d’autre à faire que de lui donner un petit frère ou une petite sœur, afin que vous en ayez chacun un et que l’église reste au milieu du village !!! Ne t’en fais pas, il n’y a encore rien en vue, mais je suis bien décidée de ne pas attendre trop longtemps pour un no.2, si les évènements ne nous permettent encore longtemps pas de venir en Europe.
Et voilà mes bien chers, je dois vous quitter pour cette fois. Que cette première lettre dans la nouvelle année vous apporte à tous tous les sentiments affectueux dont mon cœur est rempli…
J’ai reçu une longue lettre de Koo Koningsberger qui a reçu la tienne, Mamms, avec celle de sa mère. Ils en sont si heureux, merci, merci.
Au revoir mes bien chers. Votre Ge…