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samedi 4 mars 2017


Deuxième partie

Kediri, 13 mars 1939


Tu vois que la lettre de Mies correspond avec la mienne, elle m’agaçait tant que je n’ai plus ouvert le bec à la fin. D’ailleurs lui, le vieux, peut aussi m’agacer de temps en temps. Je n’ai encore jamais entendu la Mies parler français et je n’en ai aucune envie. Quand elle vient chez moi, j’ai toujours un ouvrage prêt sous la main, alors je la plante dans un coin commode, sur une chaise et moi je profite de travailler à mon ouvrage, car diable, je n’ai aucune envie de perdre toute une matinée pour entretenir cette demoiselle. Pendant un moment je fouille tous les recoins de ma cervelle pour trouver quelque chose à dire, et quand le stock est épuisé, je mène gentiment la conversation sur l’un ou l’autre sujet de mode ou n’importe quoi en lui disant : Oh, cela tu devrais le lire, alors je me lève, je vais lui chercher l’article de journal en question, en lui disant de bien le lire, lentement pour que cela lui profite, et en dedans de moi j’ajoute : et que tu me foutes la paix pour un moment. Si ce truc ne joue pas, alors j’ai toujours dans la cuisine une koki qui ne sait pas cuire le dîner sans moi, et je file par là. Je sais qu’elle ne s’y plait pas à la maison, et cela ne va pas entre ces deux femmes.
Dimanche passé, il y a 8 jours, nous avons été à Djatie le soir, Buby et moi. Nous voulions faire tourner le film de la noce d’Eddy que Koo nous avait envoyé, mais malheureusement cela n’allait pas, car ce film est un 16 m/m alors que l’appareil des Engelhart est un 8 m/m. Enfin, on a quand même tourné quelques films des E. Alors nous étions tous assis, et la Mies se trouvait le plus près du bouton électrique. Alors Boy lui dit : Mies, éteins la lumière ; mais elle n’a pas bougé, alors c’est tante Engel qui est allée. Et plus tard dans la soirée c’est Mr. Engelhart qui s’est toujours dérangé pour allumer et éteindre, mais elle, ce Totch, ce Pflock, n’a pas bougé. Je lui ai fait de grands yeux, elle s’en est bien aperçue, et si jamais elle vient se plaindre chez moi qu’elle ne se plaît pas à la maison, je ne me gênerai pas de lui dire mon opinion sur ce fait. Je ne veux pas me mêler de leurs affaires, bon sang non, mais je n’ai pas peur de parler de mes expériences personnelles. C’est un Motsch, un motsch. Et puis elle est bête, bête, non, c’est fantastique. Tante Engel n’est pas une lumière non plus, je ne me suis jamais fait d’illusions à ce sujet, mais elle au moins a bon cœur et le tact qui en dérive. La Mies, par beaucoup de côtés me fait penser à la Giggerli, elle attend tout de la vie et de son prochain, sans se douter qu’elle aussi devrait y donner du sien. En rentrant ce soir-là, Oscar m’a dit : Bon  sang, I dare not look at her for every time I do, so I want to say Bääääääää in her face !
L’autre soir, ils ont soupé ici toute la famille, car nous allions à une représentation du Kunstring, voir une danseuse juive, qui était vraiment merveilleuse. Pendant tout le temps du souper la Mies n’a pas ouvert son bec que pour manger. Le Boy non plus ne dit pas grand chose, mais au moins il n’a pas l’air si bête et lui a aussi bon cœur. Il ne peut pas sentir sa sœur, cela je l’ai bien deviné.
Quand je lui ai demandé, alors qu’est-ce que tu fais tout le temps ? Elle répond : qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? rien ! Et tante E. aussi me dit : Oui, elle ne fait rien, rien du tout toute la journée. Alors je me suis écriée, comment peut on perdre ainsi son temps quand on a 20 ans, et pourquoi ne fais-tu pas de robes puisque tu as appris à Paris. Maintenant elle s’est mise à faire des pyjamas dont c’est tante E., qui lui coupe le patron. Cela valait la peine d’aller à Paris pour arriver à un résultat pareil ! Pour aller à cette soirée de danse, elle avait aussi mis une robe en velours, une horreur de laquelle elle était très fière parce qu’elle l’avait achetée à  P a r i s.  Hoho, quel Totch et Motch, c’est fantastique ! Tu n’as pas besoin d’avoir peur que j’aille raconter quoi que ce soit que tu m’écris, bon sang, maintenant que je la connais, j’en sais assez sur elle. La demoiselle se paye le luxe d’être mécontente de ses parents et de tout alors que la faute est plutôt à elle. Bien sûr que tu n’as pas besoin de lui écrire. Si elle t’a écrit, c’est parce qu’elle le devait, une simple politesse puisqu’elle a logé chez vous. Tu n’as même pas besoin de te presser pour lui répondre si tu le fais dans quelques mois ou pas du tout c’est encore toujours assez bien.

Pendant que j’y pense, Loulou dans sa lettre, pour laquelle je le remercie encore bien sincèrement, a écrit qu’il n’avait plus de nouvelles des Koningsberger (noce de leur fille Ans avec le frère de Oscar, Eddy), vu qu’il ne leur avait plus écrit non plus. C’est une grosse impolitesse si après sa visite chez eux, il n’a pas écrit à Madame pour la remercier de son hospitalité. Cela n’a rien à faire avec les histoires et les sympathies de papa W. mais Loulou doit écrire une lettre courte et simple. S’il ne l’a pas encore fait, alors qu’il le fasse, elle n’a pas besoin d’être longue, mais il doit remercier pour l’hospitalité. C’est une des premières règles de la politesse d’un homme bien éduqué et cela m’étonne que les garçons tâchent de s’y soustraire. Ce n’est pas que je tienne à cette madame Koningsberger, ou que j’aie quoi que ce soit comme intérêt à la chose, mais je ne peux pas admettre qu’on puisse reprocher un manquement de politesse aussi élémentaire à mes frères. Et toi, Mamms, ne va pas dire que c’est « des mœurs hollandaises » non, c’est une règle de politesse belle et bien internationale et cosmopolite.
Ce pauvre Hermann de Vienne, il en a déjà vu du pays. J’ai vraiment pitié de lui, mais je ne crois pas qu’il me serait sympathique tout de même. En tous cas, il faudrait faire attention que Papa ne se laisse pas de nouveau entire-bouchonner pour l’une ou l’autre combine….


lundi 20 février 2017




Kediri

18 janvier 1939

Je réponds vite à ta lettre 198, je viens de la recevoir hier soir. Merci pour tous les bons vœux et toutes les belles choses que tu m’annonces. C’est vrai, je m’en réjouis beaucoup et je suis contente de pouvoir y rêver aussi longtemps à l’avance. Mais tu me gâtes trop. Ce n’est pas permis, tu le sais bien. Si tu veux encore me faire un bon gros plaisir, c’est de me dire ce que coûte ce costume de sport que tu as fait faire chez Hedy. Je serai très contente de l‘avoir et je veux le payer moi-même. Les petits chapeaux et leurs accessoires tu pourrais me faire cadeau, mais le costume et les souliers, j’estime que c’est à moi de les payer. Donc stpl dis-moi ce que cela coûte.
Avant que j’oublie : je t’ai donc remerciée pour tout ce que j’ai reçu, et je m’aperçois que le jumper de Buby ne nous est pas parvenu. Il faudrait donc faire faire des recherches à la poste, de votre côté, et par retour du courrier fais-moi savoir :
Où tu as adressé le paquet
Quand tu l’as expédié
Quel no il porte, puisqu’il est chargé (recommandé/enregistré).
Quand j’aurai ces indications, je pourrai faire faire des recherches de mon côté et il y aura moyen qu’on puisse le retrouver. Je regretterais énormément si je ne le recevais pas, car c’est pourtant un jumper que toi, tu as tricoté ? Ou est-ce un pullover acheté ? Quoi qu’il en soit, on ne va pas faire cadeau de cela à la poste. Ecris-moi donc aussi vite que possible à ce sujet stpl.
Cadeau Huber : mais oui, j’avais bien l’intention de lui envoyer une petite chose en argent, mais ensuite je l’ai de nouveau oublié. Mais Rötteli, comment est-ce que tu es arrivée à le lui raconter, voyons, tu aurais dû garder cela pour toi et lui laisser la surprise. Si tu fais des choses pareilles, je n’ose plus tout t’écrire... Le mois prochain, je vais lui envoyer quelque chose, car ce type de Djocja (Yogjakarta) a déjà été ici ce mois et je n’ai rien acheté que je puisse faire cadeau à madame Huber. Mais je ne vais pas l’oublier, t’en fais pas. Et ne va pas croire que je sois fâchée parce que tu l’as dit et que cela m’oblige à le faire. Non, non, j’allais le faire comme que comme une fois ou l’autre, seulement  à l’avenir ne va pas raconter les choses trop vite et surtout ne raconte pas trop aux gens, sans quoi je n’ose plus tout t’écrire dans mes lettres.
Chapitre Mies : tout ce que tu m’écris confirme en quelque sorte mon pressentiment et mes appréhensions (est-ce que c’est du français, ce mot-là ?) de ce côté-là. Tu as eu bien raison de m’avertir, c’est à dire, je le sentais déjà tout seule, mais je suis contente de savoir à l’avance que je ne me suis pas trompée. La tante Engel aura du fil à retordre avec elle. Si elle est « hotche » (étroite d’esprit, pas très intelligent) c’est qu’elle l’a hérité. Toute la famille Engelhart, donc du côté de lui, sont hotche, tous, sans exception, ses sœurs, ses nièces et neveux, enfin tous ceux que je connais, sauf tante Engel et sa famille à elle, donc ses frères etc. Mais tu te trompes si tu as peur que je vais me charger de la changer, ah, bien non, la Näggeli ne s’appelle pas Rötteli. N’est-ce pas, chère ? «pense-te ! si une jeune fille n’est pas arrivée à quelque chose avec toutes les occasions qu’elle a eues d’apprendre et de se perfectionner, elle ne l’apprendra plus. D’ailleurs, j’ai déjà pensé que ce ne sera pas sans difficultés quand cette Mies sera là, il me faudra être très diplomatique, bon sang ! Aussi je ne vais pas aller trop souvent chez eux, mais je laisserai plutôt tante Engel venir vider son cœur vers moi, et je prévois qu’elle en aura besoin. Je comprends aussi qu’ils m’aiment bien ces deux, je suis tout de même autrement, nom d’une pipe ! Que la Mies n’ait pas admiré les Alpes quand elle se promenait avec toi, cela je peux le comprendre. Elle ne pourra pas bien se donner, et elle aura probablement trouvé que toi tu étais trop expansive dans ton admiration. Buby aussi ne peut pas s’exprimer ainsi non plus, et si nous vivions près de vous, tu me dirais souvent : pourquoi est-il si tranquille, pourquoi ne dit-il rien, n’a-t-il pas de plaisir ? pourquoi est-il ainsi, etc etc. et à la fin, moi, je penserais aussi, eh oui, pourquoi est-il ainsi ? Tandis que maintenant je le prends comme il est, je l’aime comme il est et je t’assure qu’il est souvent encore meilleur que je ne pense ! Pour en revenir à la Mies, donc ne t’en fais pas pour moi, je saurai très bien me tirer de cette affaire-là ! Je vais m’arranger pour encore aller chez tante Engel avant que la Mies arrive, après m’aurai toujours l’excuse que je ne veux pas les déranger dans leur joie de se revoir !!! De cela, elles ne pourront jamais m’en vouloir et ainsi je pourrai rester à l’écart, car tu penses bien que je ne veux pas non plus me mêler dans leurs chicanes, qui j’en suis sûre, seront nombreuses. Pauvre tante Engel. Bon sang, elle n’est pas sans défaut non plus, elle n’a pas de goût, ni pour ses habits, ni pour son intérieur, mais elle a beaucoup de bonne volonté pour chacun, et elle a un très bon cœur. Cela je ne l’oublie pas, mais il y a aussi bien des choses que je ne voudrais pas lui dire. Encore une fois, il faut prendre chacun comme il est et surtout il faut traiter chacun d’après sa propre mesure.
Et maintenant, Rötteli sale femme que tu es, dis-moi une fois si tu veux encore de ces petites cuillères, et quel genre ? Je t’ai déjà demandé souvent, car je voulais te compléter l’envoi. A présent je ne me rappelle plus bien combien je t’en ai envoyées et quel genre. Raconte-moi cela au plus vite. J’ai encore l’occasion d’acheter de ces choses-là ici à Kediri et il faut en profiter. Je trouve ces petites cuillères en écaille très distinguées, pas toi ?
Mais maintenant, il faut encore que je te gronde, et cela sérieusement à cause de Nauheim. Voyons, cela, c’était intelligent de t’en faire tellement parce que cela coûtait tant. Puisque tu avais décidé de faire cette cure alors qu’il fallait en profiter 100%. Maintenant tu as dépensé l’argent et cela ne t’a pas fait de bien, alors qu’autrement tu aurais dépensé cet argent, avec profit. Maintenant il faudra que j’économise encore plus, et quand je viendrai en Suisse, il faudra que je prenne ma Rötteli pour aller avec elle faire une cure, mais alors gare ! Chaque matin je vais te sermonner pour t’apprendre à jouir de ta cure. Car il faut absolument que tu sois en santé pour venir ici. Je sais déjà quel lit je t’achèterai quand tu viendras ici, pour que tu puisses bien dormir !!!
Quant à cette petite opération qu’il faut que je fasse faire, je ne peux pas la faire faire avant que mon docteur de Bandoeng m’y autorise, et il ne le fera que quand il sera tout à fait satisfait de moi. Donc ne t’en fais pas, en Hollande les docteurs font très attention que les femmes n’aient pas d’enfant quand elles ne sont pas tout à fait en santé, du moins quand c’est en leur pouvoir, et ce dr. van Leeuwe ne me permettra pas de faire faire cette opération avant qu’il puisse prendre cette responsabilité sur lui, et Bernard (le mari de Ir, à Bandoeng) lui obéira en tout. Je te dis, c’est tellement bien d’avoir ce docteur en qui nous puissions avoir toute confiance. Mais il m’a bien dit que le plus vite ce serait, le mieux ce serait, car je vais avoir 32 ans et il ne faudrait plus trop attendre, surtout pour le premier.
Chapitre Sayers : je pourrais de nouveau t’en raconter des tas, mais ce sera pour une autre fois, je veux que cette lettre parte et je dois la donner à Buby tantôt. Nous avons été au Soos hier soir, il y avait un cabaret français. C’était pas mal, ce qui me plaisait le mieux, c’est que nous avons tout de suite été salués et entourés par les membres du Rotary. Adieu la solitude je ne crois pas qu’elle existera ici à Kediri.
Oui, ce Max, il commence par être puni, à chacun son tour, hein ? Je vais encore lui écrire pour sa fête, et dis-lui seulement qu’il n’a pas besoin de répondre à mes lettres, seulement qu’il m’envoie de temps en temps de l’étoffe !!! Tu n’iras pas le lui dire, mais entre nous, c’est bien ce que j’espère ! Réponds à tout ce que je te demande dans mes lettres, gäll ? La semaine prochaine on prend possession de notre maison, je n’écrirai donc plus si souvent les prochains temps. Tu comprends, hein ? Et après je commencerai de nouveau …..   pas terminée




mercredi 15 février 2017



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Kediri

8 janvier 1939


Depuis ta 196, Mamms, et la lettre pour la fête de Boili, plus une lettre de Charlot, je n’ai plus rien entendu de vous. Qu’est-ce qu’il y a ? Pas de maladie, pourtant ? J’ai un peu peur que ces grands froids vous aient nui, à l’un ou à l’autre et je m’en fais un peu. Je pense et j’espère que les garçons ont pu en profiter, sûrement le lac était gelé alors vive le plaisir, mais Padre et Mamms ? Est-ce que vous avez pu assez chauffer au moins ? Je me demande un tas de choses ainsi, si le chauffage a bien marché, et surtout si Padre n’a pas pris froid en allant le faire marcher, etc.
Et ces fêtes, est-ce que vous les avez bien passées ? je l’espère de tout mon cœur. Je vous ai déjà raconté notre Noël à nous, quant à Nouvel An, il a été complètement raté.
Je vous avais écrit que j’irais à Soerabaya. J’y ai été en effet, j’ai même eu le courage d’aller au dentiste. A part le plombage d’une de mes grandes dents de devant, il me faut faire faire une couronne à une molaire ! J’y retournerai en février pour cela. A S’baya, j’ai donc rencontré Boili le soir, nous avons été au cinéma, puis aller souper ensemble avec Sayers. Le lendemain, les hommes repartaient et ne revenaient plus à Soerabaya, comme nous l’avions prévu. On ne peut pas toujours faire comme on veut, alors moi je suis retournée à la maison un jour plus tôt.
J’ai bien réussi pour mon tissu de chaises, tout à fait ce que je désirais, un tissu presque blanc, à l’envers marron que je vais employer pour la bordure. Nous aurons ainsi un salon très clair et comme ces chaises et le couch seront bien neutres, toutes nos jolies choses, bibelots etc en ressortiront d’autant mieux.
Enfin, je suis revenue le 29 décembre de S’baya, très fatiguée, me sentant lourde dans les pieds. J’ai été me coucher très tôt et le lendemain matin, j’avais mes maux par tous le corps, les maux bien connus de dans le temps. Qu’est-ce que je voulais faire d’autre que de rester au lit, bien chaud. Il a été bon ton Bettjäckli, ce que j’en suis contente ! Je me suis remise à la bouillie de riz cuite à la vapeur, mais ce n’était pas gai, malade toute seule ici à l’hôtel. Heureusement que vers le soir Boili est revenu, et moi cela commençait aussi de nouveau à mieux aller. Le 31, 1er, 2 et 3 je suis restée à la maison. Boili m’a tenu compagnie car il était très fatigué. Ainsi j’étais même contente que nous ne puissions pas aller chez tante Engel, car à Sylvestre, nous étions au lit à 8 heures du soir. A minuit nous avons été réveillés par la sirène de la Mexolie (il n’y a pas de cloches ici !) nous nous sommes embrassés et souhaité la bonne année, nous avons pensé à chacun de vous, vous souhaitant aussi tout le bonheur possible, puis nous nous sommes rendormis.  Le jour de Nouvel An, nous l’avons passé tranquillement à la maison, en pyjamas, à jouer aux cartes, à lire etc. Depuis deux jours j’ai recommencé à manger de tout et je me porte de nouveau bien. Je pense que cela a été une nouvelle attaque de mon foie, en tous cas je n’ai pas pris de remèdes pour mes rhumatismes comme je le faisais dans le temps en de pareilles occasions, et il me semble que cela a passé plus vite cette fois-ci. J’ai écrit à mon docteur à Bandoeng pour lui demander si j’avais bien agi ; j’attends encore la réponse. Sitôt qu’elle a su que j’étais malade, tante Engel est venue et m’a gâtée avec des fleurs etc. C’est une bonne âme, ils ont tant regretté de ne pas nous avoir, vu que la Mies (fille Engelhart) était chez vous. Mes chers, je vous demande mille excuses que cet emplâtre soit venu vous gâter ces jours de fêtes. J’espère tout de même que ce n’aura pas été trop terrible. Tu me raconteras cela, pas ?
Nous avons reçu un chien, le frère de notre Alert, il était à Batavia, avant, chez des gens qui ont été congédiés et maintenant ils retournent en Hollande. Il est plus joli que notre Alert, mais moins vif, mais je crois qu’il sera un bon chien quand même, en tout cas, il m’aime déjà bien. La première fois que je suis allée promener avec lui il a eu rogne avec un gros chien loup, et comme je le tenais à la chaîne, il n’a pas pu se défendre comme il faut, et il s’est fait mordre au dessus de l’œil. Il a eu une plaie terrible, nous avons eu bien peur pour son œil et je l’ai soigné presque jour et nuit, ensemble avec Boili. Maintenant c’est en train de guérir, heureusement.
Boili fait partie du Rotary maintenant, il prend la place de Sayers, ici c’est tous les mercredis soirs qu’ils ont leur souper. Je suis contente que Boili y soit. Cela va nous amener du monde et des visites, mais tant pis, un peu plus ou un peu moins, je vois qu’ici aussi j’aurai de nouveau la maison pleine de gens.

Et maintenant un chapitre Sayers. C’est des sales gens. Premièrement : ils ne nous diraient jamais que nous pouvons employer l’auto si nous voulons aller quelque part et eux, quand ils doivent s’éloigner de 100 m de leur maison, ils montent dedans. Deuxièmement : il est d’usage ici qu’on envoie quelque chose à boire aux hommes à la fabrique vers 10 heures, le matin. Je le faisais aussi à Keboemen et Tjilatjap, un peu d’eau ou de sirop dans un thermos pour que cela reste bien froid. Aussi longtemps qu’Engelenberg était à l’hôtel, j’ai aussi toujours donné un verre pour lui. Eh bien, ici, Oscar est assis vis à vis de Sayers au même bureau. Tous les matins Sayers reçoit son verre de sirop sans jamais offrir une goutte à Buby. Pourtant, cette vache de femme, elle pourrait se penser qu’étant à l’hôtel, ce n’est pas si facile d’envoyer quelque chose à Buby, je n’ai pas toujours un djongos à ma disposition, et pour elle cela irait en même temps, et un verre de sirop cela ne coûte pas beaucoup pourtant. Ici aux Indes, c’est la toute première règle d’hospitalité, toujours offrir à boire. Ha, mais attends Bibi, je vais aussi les traiter à cette sauce quand j’en aurai l’occasion. Comme cela je pourrais encore vous en raconter beaucoup, et Boili fait aussi ses expériences au bureau, Sayers voulait que Boili prenne la direction de la fabrique déjà à Nouvel An, mais Boili a vu qu’il avait encore un tas d’affaires pas liquidées, alors il a refusé, demandant que tout soit bien en ordre avant qu’il en prenne la responsabilité. Puisque ces gens ne nous accordent rien, on serait bien bête de leur rendre un service. Il en est de même pour moi, j’aimerais mieux me couper la main que d’aller lui aider à emballer, et pourtant elle en aurait besoin, mais neinei, ds Näggeli isch dört düre fertig geputzt (non non, la Nägeli n’est pas tombée sur la tête).
Merci mille fois pour le beau calendrier, pour le corsettli (gaine) de chez Bouldoires (grand magasin de Bienne, maintenant disparu). Il n’est pas mal, et assez solide, mais j’aime mieux la coupe des autres. Mais maintenant tu n’as plus besoin de t’en faire, je suis si près de S’baya qu’il me sera toujours facile de les acheter.
La petite chemise que tu m’avais aussi envoyée n’est pas mal, mais je préfère tout de même celles dont je t’ai envoyé un modèle, elles sont un peu plus chic, moins sobres ! Tu m’en avais envoyé deux roses, une fois, celles-là je les aime assez bien. Mais pour le moment j’en ai encore assez, donc ne fais pas de dépenses pour moi, à moins que tu aies de bonnes occasions, mais alors seulement dans les genres que j’aime. Il ne faut plus en acheter d’autres, et surtout pas penser que ce qui ne se porte plus à Bienne, va encore bien pour ici. Maintenant que nous sommes si près de S’baya, nous sommes aussi plus près de la mode en Europe, gäll ? (n’est-ce pas) ?
Ce matin, j’étais fâchée sur Boili parce qu’il ne voulait pas venir promener, alors comme un Chinois passait, je l’ai appelé et il m’a fait voir ce qu’il vendait. J’ai commencé à marchander sur un beau vase blanc, tout ajouré, comme de la dentelle de porcelaine. Je lui ai offert le tiers de son prix, pensant que jamais il ne me le donnerait, mais à la fin il me l’a quand même donné pour Fl. 3.50. C’était vraiment pas cher, et je vais en faire une très belle lampe. Boili a ri, une promenade lui aurait coûté moins cher, mais il préfère tout de même ce beau vase, et la promenade je l’ai eue ce soir avant de souper, ainsi tout est pour le mieux.
9.1.39   Je viens de recevoir un avis d’envoi recommandé, j’irai vite à la poste après déjeuner je me demande ce que tu m’as de nouveau envoyé, Mamms de mon cœur. Est-ce que tu as reçu ce bol en laque japonaise avec l’assiette, la cuillère et la fourchette ? C’est pour la salade. Tu sais que tu peux laver ces laques japonaises à l’eau de savon.
Mes chers, je n’ai plus rien de neuf à vous raconter et je continuerai ce soir si j’ai le temps.
9.1.39    Voilà, je continue. Je suis presque au bout de ma provision de papier avion prise avec moi pour ici à l’hôtel, et comme je n’ai plus beaucoup à raconter pour cette fois, je continue ici. J’ai été retirer le petit paquet de la poste, ce sont encore des bas. Merci. Je ne sais pas encore ce que j’en ferai, on verra. A propos, est-ce que vous avez une nouvelle fille au bureau ? Elle écrit toujours Waldringh (Woldringh), et cela me donne des difficultés à la poste.
C’est une journée de laquelle je me félicite aujourd’hui, car je viens d’arriver à Fl. 1500.- dans mes économies sur le carnet de poste. C’est une institution d’Etat, on ne reçoit que très peu de %, mais c’est sûr comme tout, et puis, personne que moi ne peut y mettre le nez. En mettant les sous à la Mexolie, je recevrais plus d’intérêts, mais alors tout le monde saurait comment et combien je peux économiser par mois, et cela n’est pas nécessaire, hein, tu me donnes raison ? J’en suis bien fière, car au moins maintenant on n’est plus tout à fait sans le sou et cela donne une certaine sûreté.
Hé, voilà le Boili qui rentre, ils ont fait une petite tournée ce matin, et demain ils repartent pour la grande de 4 jours, pendant laquelle ils font minimum 1000 km. Pouvez-vous comprendre que les hommes rentrent harassés de fatigue ?  Et tout cela par une chaleur terrible dont vous n’avez aucune idée, car la plupart des routes sont au grand soleil. Cela Oscar le fera 2-3 fois par mois, et puis il y aura encore les petites tournées de 100 à 200 km qui ne prennent qu’un jour, mais qui sont fatigantes aussi. Les distances sont énormes ici, et je crois que la Suisse nous paraîtra ridiculement petite les premiers temps. Quand cela sera-ce ?  Bon sang, ne vous en réjouissez pas encore car ce ne sera sûrement plus pour cette année. Est-ce que ce sera en 40 ? Das wissen die Götter ! (seuls les dieux le savent). Il s’agit d’abord de travailler ici, surtout maintenant, c’est le moment, c’est l’instant. C’est la lutte à haute tension entre Sayers et Boili, qui montera l’échelle le premier ? Les Sayers sont ici depuis 10 ans déjà, et nous seulement depuis 5, alors de notre côté, il faut y en mettre. D’un autre côté nous ne pouvons pas nous plaindre, nous avons bien avancé en ces 5 ans. En ce moment, nous avons la même paye, ou même plus que Mr. Engelhart qui est tellement plus âgé. Il me semble des fois même qu’il est un peu jaloux de nous, pas méchamment, mais quand même un peu. Ils nous aiment beaucoup et ils feront toujours tout ce qu’ils pourront pour nous mais tout de même j’ai pris la résolution de ne pas toujours tout montrer ce que j’achète. Oui, ta girl te ressemble et n’est pas la plus bête !
Mon Bärndütsch Buech (livre en dialecte bernois), je l’ai fini depuis longtemps et dans quelques temps je vais le relire, car il était trop beau.
Que les garçons me disent s’ils lisent facilement l’anglais ? Nous venons de lire trois livres, Boili et moi, et ils sont si intéressants que j’aimerais bien que les garçons les lisent, seulement c’est en anglais. Réponds moi à cette question, n’oublie pas.
Comment va le bras et la main de Nöggi ? J’espère qu’il sera bientôt tout à fait remis et qu’il pourra bientôt goûter le plaisir d’écrire à sa sœur ?!!!
Ha, mes chers, je me réjouis tant d’avoir de vos nouvelles, ne m’oubliez pas, hein ?
A propos, je ne puis pas encore trouver la soie que je voudrais pour ces chemises d’homme, donc n’y compte pas encore.
Je profite encore de vous écrire un peu souvent pendant que je suis ici à l’hôtel à ne rien f…tre, après quand je serai occupée à installer ma maison, adieu les lettres pour quelque temps.
Et maintenant, mes chers, je suis au bout de mon latin pour cette fois.
Toujours bien votre  Ge…, b….si, Sch….li, etc

Oscar repart au bureau et prend la lettre avec, ainsi elle partira ce soir pour l’avion de demain.